Sacrifier l’agriculture pour la densification urbaine

Les terres des religieuses, véritables poumons verts en pleine ville, réputées pour leurs vertus maraîchères séculaires, vont être sacrifiées sur l’autel de l’urbanisation.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les terres des religieuses, véritables poumons verts en pleine ville, réputées pour leurs vertus maraîchères séculaires, vont être sacrifiées sur l’autel de l’urbanisation.

Nous apprenions récemment la vente des terres agricoles des Soeurs de la Charité, dans le secteur de Beauport de la ville de Québec, à la Fondation Jules-Dallaire, créée par le promoteur immobilier du même nom, du groupe Cominar. Quelque 200 hectares (22 millions de pieds carrés) de terre fertile d’un seul tenant, cultivés depuis des générations et figurant parmi les derniers espaces cultivables dans l’agglomération de Québec.

Payé 39 millions de dollars par la Fondation, ce patrimoine agricole est destiné à un développement domiciliaire de 6500 logements, soit de 15 000 à 20 000 habitants. « En pratique, c’est quasiment la ville de Charny », fait savoir Michel Dallaire, vice-président de la Fondation.

Ce projet est qualifié de « philanthropique » par le promoteur. La supérieure des Soeurs de la Charité, soeur Carmelle Landry, affirme que, sur les 150 millions de profits que prévoit générer la Fondation Dallaire avec le développement résidentiel, « 50 % iront à cette fondation et 50 % à la nôtre pour les pauvres », précise-t-elle. Voilà de bien nobles motivations à la source de cette transaction, que nous ne voulons pas remettre en cause ici, d’autant plus que la communauté « n’a jamais eu de demande de personnes intéressées à développer ces terres-là au niveau de l’agriculture », de l’aveu de la soeur supérieure.

Ce qui choque, c’est précisément le désintéressement avoué des autorités de la ville de Québec à l’égard de ce précieux patrimoine ; le désintéressement et le manque d’imagination pour y maintenir une vocation agricole. Le maire de la capitale nationale, Régis Labeaume, instigateur et promoteur d’un temple du divertissement au coût de 400 millions de dollars, n’a porté aucune attention au joyau que représentait cet espace pour une agriculture urbaine associée à des fonctions récréatives, écologiques et pédagogiques. L’administration Labeaume aura raté une occasion exceptionnelle et inespérée de doter la capitale d’un legs pour les générations futures, un legs qui aurait été représentatif de l’adhésion du pouvoir local aux principes du développement durable. On aura fait plutôt le choix de la croissance et de la densification urbaines, des briques et du béton.

Sécurité alimentaire

Monsieur Labeaume, l’agriculture urbaine n’est pas une fantaisie de « granolas ». Partout dans les grandes villes en Occident, on encourage une agriculture urbaine en faisant mousser notamment les toits verts, les jardins communautaires, les parterres légumiers, les jardinets de fines herbes et les ruches bourdonnantes sur les toits des grands hôtels, les cultures maraîchères en périphérie des espaces bâtis, voire des clapiers et des poulaillers dans les cours arrière des résidences. Des efforts soutenus par une réflexion philosophique et des avancées scientifiques et techniques sont déployés pour favoriser l’intégration de la production agricole en milieu urbain. L’agriculture urbaine est d’ailleurs une des solutions recommandées par l’ONU pour faire face aux besoins de sécurité alimentaire dans les villes. Cette pratique est déjà valorisée non seulement à New York, Boston, Chicago, Paris, Berlin, Vancouver, Toronto, mais à Québec et à Montréal. On pense ici aux Fermes Lufa, construites sur les toits des immeubles de la métropole, et à la production de miel sur les toits du Château Frontenac.

Or les terres des religieuses, véritables poumons verts en pleine ville, réputées pour leurs vertus maraîchères séculaires, vont être sacrifiées sur l’autel de l’urbanisation.

Des terres rares prêtes à continuer leur fonction de nourrir la population de proximité de fruits et de légumes frais, ce qui n’est pas un négligeable avantage pour une population de plus en plus soucieuse de l’origine et de la qualité des produits qu’elle met sur sa table.

Des sources d’inspiration

Saviez-vous, M. Labeaume, que le parc Angrignon (97 hectares), dans la ville de Montréal, s’est donné pour mission de promouvoir la biodiversité auprès des visiteurs et d’offrir aux citoyens une foule d’activités pour se familiariser avec l’agriculture urbaine et la préservation des milieux naturels ? Une ferme avec une variété d’animaux y a même été aménagée en 1990, qui accueille chaque année des dizaines de milliers de visiteurs. Des travaux y sont présentement en cours pour un montant de 21 millions de dollars. La réouverture est prévue en 2018. La valeur éducative de la ferme Angrignon est incontestable.

Le Campus des sciences de l’UQAM offre depuis six ans une École d’été en agriculture urbaine, à laquelle s’inscrivent 200 personnes qui reçoivent les enseignements de plus de 50 conférenciers et formateurs.

Financement

Si la Ville de Québec peut justifier une contribution de 100 à 150 millions de dollars pour la construction d’un amphithéâtre de 400 millions dans un montage financier qui réunit des partenaires publics et privés, l’acquisition pour fins agricoles des terres des Soeurs de la Charité aurait pu adopter un modèle analogue. Et le gouvernement fédéral, qui a tant à se faire pardonner pour son appui inconditionnel à l’exploitation des sables bitumineux de l’Alberta, un des complexes industriels les plus polluants de la planète, aurait sans doute été heureux de s’associer à un projet emblématique du développement durable en milieu urbain.

Et la Commission de la protection du territoire agricole ? Acharnée à protéger des terres zonées agricole sur les plateaux de la Gaspésie et du Bas-Saint-Laurent, bien que désertées par l’agriculture, en friche ou reboisées, saura-t-elle ici sauvegarder, en tout ou en partie, ce véritable et précieux joyau agricole ?

17 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 5 janvier 2015 01 h 20

    Et la CPTAQ?

    Il serait surprenant qu'elle intervienne. Quand on connaît le bon mot de passe, c'est un jeu d'enfant de faire désoler une terre dans une zone verte.

    Et d'ailleurs, ces terres sont-elles zonées verte ?

    Quand au maire Labeaume, votre exposé bien que clair et convainquant est beaucoup trop abstrait pour les capacités intellectuelles de cet esbroufeur.

    • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 5 janvier 2015 16 h 39

      En matière d'esbrouffe, le maire Labeaume demeure un disciple de Clothaire Rapaille.

      Desrosiers
      Val David

  • Denis Paquette - Abonné 5 janvier 2015 06 h 38

    Est- il possible de retarder autant sur son époque

    Il est intéressant de voire avec qu'elle facilité certains administrateurs ne se sentent pas concerner par l'humanité. Comment nommer cette culture qui veut que le monde ne soit qu'une sorte d'exercisses comptables, pendant que des pays les gens ne paix pas de taxes ni d'impots. On se demande ensuite pourquoi les jeunes ont commencés a regarder ailleurs, est- il possible de retarder autant sur son époque

  • Michel Leclerc - Inscrit 5 janvier 2015 07 h 17

    Combien vrai!

    On ne peut que s'associer à cette réaction et à cette proposition de sauvegarde du patrimoine agricole en milieu urbain.

    Au lieu de densifier en hauteur, on préfère une occupation de type banlieue des années '60 avec son lot de problèmes de circulation.

    Finalement, on a rien appris.

    Michel Leclerc, géographe.

  • Maria Gatti - Inscrite 5 janvier 2015 07 h 50

    Densification ou étalement?

    Si je suis favorable à la protection de ces terres, c'est entre autres que la construction prévue est un exemple d'étalement et non pas de densification urbaine. La belle ville de Québec, avec ses quartiers centraux denses et marchables depuis très longtemps, est ceinte d'exemples minables d'étalement urbain, de banlieues conçues en fonction du tout-automobile et du gaspillage de la terre et des ressources.

    • Sylvain Auclair - Abonné 5 janvier 2015 11 h 24

      Tout à fait d'accord.

    • Jean Richard - Abonné 5 janvier 2015 12 h 52

      Non pas que je sois en désaccord, mais n'y a-t-il pas lieu de poser quelques questions, histoire de rendre ses arguments un peu plus solides ?

      Vous nous dites que ce n'est pas de la densification urbaine, alors que d'autres nous parlent d'agriculture urbaine. Alors, c'est urbain ou ça ne l'est pas ? Un coup d'œil sur la carte laisse voir des terres étroitement entourées de vastes zones déjà peuplées.

      Vous nous dites que c'est de l'étalement urbain. Où cesse la densification urbaine et où commence l'étalement ? Et si, pour ajouter 6500 logements pour accommoder une population grandissante, on s'étalait vraiment – sur la rive-sud, dans Portneuf, vers Beaupré ? Il est probable alors que les dommages à l'environnement et au territoire seraient beaucoup plus grands. Quel est le moindre des deux maux ? Le champ de patate des bonnes sœurs ou des hectares de forêt ou de terres vierges quatre ou cinq fois plus loin de la ville ?

      Vous nous parlez de la belle ville de Québec avec ses quartiers centraux denses et marchables. Or, la plus grande densité ne se retrouve pas dans le vieux Québec, dans Saint-Jean-Baptiste, Saint-Roch, Limoilou ou Montcalm, mais probablement à... Sainte-Foy, une banlieue qui a poussé tout croche et qui s'est urbanisée tout croche.

      Et toujours à propos des quartiers centraux de la belle ville : on a appris depuis longtemps qu'ils ne peuvent être densifiés. Dès qu'il est question de dépasser deux étages à un immeuble, la fanfare des opposants se fait entendre et assure le triomphe de ces groupes bourgeois qui veulent une ville dense, sans voisins derrière, devant, à côté, au-dessus et en dessous.

    • Sylvain Auclair - Abonné 5 janvier 2015 13 h 04

      Je ne connais pas bien Québec, mais ce document ( http://www.cmquebec.qc.ca/centre-documentation/doc ) pourrait fournir des pistes des comparaison.

      Par ailleurs, deux choses:
      1. le refus dont a parlé M. Richard était celui d'une tour d'une dizaine d'étages dans un quartier de maisons à un ou deux étages. Je comprends ce refus. En haut de cinq ou six étages, ce ne sont plus des maisons mais des tours.

      2. une ville doit être densifiée de manière continue. Il ne sert à rien de créer un quartier ultradense à Pointe-aux-Trembles pour pouvoir dire ensuite que Montréal s'est densifiée, alors qu'on a simplement ajouté des milliers de personnes qui devront chacune parcourir 15 ou 20 km chaque matin et chaque soir.

    • André Michaud - Inscrit 5 janvier 2015 15 h 40

      Construire des logements en ville à cet endroit est précisément pour lutter contre L'étalement urbain . Ces terrains ne sont pas en dehors de la ville de Québec mais presqu'au centre, entre le quartier Limoilou et le quartier Giffard !!

      Et comme le mentionne M.Richard plus au centre ville il ya toujours des opposants et des "pas dans ma cour" contre ce qui dépase deux ou trois étages....ou qui peut nuire à "leur" vue !

    • Jean-Christophe Leblond - Inscrit 5 janvier 2015 15 h 51

      M. Richard, hors de ses quartiers centraux, Québec est une ville de banlieues très peu denses. Il y a moyen d'augmenter la densité d'un environnement suburbain de façon considérable sans nécessairement construire des tours.

      Entre la maison unifamiliale isolée sur son terrain avec garage et entrée pavée et les duplex et triplex mitoyens des quartiers centraux, il y a déjà un important facteur de densification.

      D'autre part, certaines études suggèrent qu'au-delà de quatre étages, les avantages, du point de vue écologique, deviennent moindres. De plus, les tours ont des conséquences sur la vivabilité de la ville au niveau du sol (ombre et vent). Avec ses immeubles Haussmaniens de six étages, le Paris intramuros reste un des environnements urbains les plus denses et vivables.

      En résumé, la densité est importante pour créer une ville durable, conviviale et vivable. Et il y a moyen de créer des environnements urbains très denses sans construire des tours. Par contre, la construction de tours affecte ces mêmes qualités de durabilité et de convivialité. Et on pourrait déjà décupler la densité de nos villes seulement en encourageant la construction mitoyenne de 4 étages.

    • Rémi-Bernard St-Pierre - Abonné 6 janvier 2015 11 h 07

      Quel beau débat!

      @ M. Richard: vous soulevez des questions fort intéressantes. Est-ce mieux de s,étaler sur ces terres que sur les périphéries toujours plus élloignée est mérite réflexion. Mais il y a aussi une autre sous-question qui influence le choix des gens d'aller toujours plus loin.

      Manque d'espace ou prix des résidences? Il y a combien de condos vides encore en ville? Et ces affiches ( y-est-elle toujours? ) annonçant des condos prêts à l'automne 2014 coin Aqueduc St-Luc qui n'est encore qu'un trou béant faute d'acheteurs?

      Ça mériterait je crois non pas réflexion mais études sériieuses. Mais nous sommes loin d'avoir des gouvernements, tout niveaux confondus, prêt à s'attarder aux vrais affaires et aux vrais problèmes...

  • André Michaud - Inscrit 5 janvier 2015 10 h 17

    En pleine ville ?

    Faire de l'agriculture en pleine ville ce n'est pas comme des jardins communautaires, ou les toit verts..

    L'épandage nauséabond que faisait la ferme SMA a cet endroit faisait rager les citoyens qui devaient fermer leurs fenêtres en plein été. Il y a à Québec plein de "pas dans ma cour" pour des projets avec bien moins de désagréments.

    Il n'y a pas de pénurie alimentaire, les supermarchés sont plein à craquer et chaque semaine S'ajoutent de nouveau produits..

    Les fermiers actuels dans le coin sont devenus de futurs millionnaires à cause de la valeur des terrains, ils ont plus intérêt à vendre que de payer des taxes énormes pour de faibles revenus..