La vraie histoire d’une fausse citation

Le premier ministre Trudeau, après son fameux discours devant le Congrès américain, le 22 février 1977.
Photo: Fred Chartrand Archives La Presse canadienne Le premier ministre Trudeau, après son fameux discours devant le Congrès américain, le 22 février 1977.

Lors d’un débat organisé par Le Devoir à Québec le 5 novembre dernier, un des panélistes a soutenu que le premier ministre Pierre Elliott Trudeau avait déclaré devant le Congrès américain en 1977 que la souveraineté du Québec serait « un crime contre l’humanité ». Une telle déclaration serait à l’évidence outrancière. L’aversion viscérale de Trudeau envers le projet de sécession du Québec est bien connue. L’aversion non moins viscérale des indépendantistes québécois envers Trudeau l’est tout autant. Mais Trudeau a-t-il vraiment dit pareille chose ?

On le jurerait au nombre de personnes qui le répètent. Une recherche sur le Web permet de constater que nombreux sont ceux qui tiennent cette citation pour évidente. Même un site de l’Université de Sherbrooke et l’encyclopédie Wikipédia reprennent cette version.

Qu’en est-il vraiment ? Voyons voir. Le 22 février 1977, Trudeau prononce un important discours devant les deux chambres du Congrès américain. À part un paragraphe en français, son discours est prononcé dans la langue de ses auditeurs. Le discours aura un grand retentissement. Voici le texte exact du fameux passage, tiré de la page 4904 du Congressional Record, l’équivalent américain du Journal des débats : « Most Canadians understand that the rupture of their country would be an aberrant departure from the norms they themselves have set, a crime against the history of mankind. »

« Un crime contre l’histoire du genre humain. » Voilà une affirmation fort catégorique, mais bien différente de la version si souvent répétée. Elle s’enracine dans une vision de l’histoire que Trudeau avait exprimée dans un texte de Cité Libre en 1962, reproduit plus tard dans son livre Le fédéralisme et la société canadienne-française : « L’histoire de la civilisation, c’est l’histoire de la subordination du nationalisme tribal à des appartenances plus larges. » Trudeau pensait qu’à long terme l’humanité, à partir de clans étroits refermés sur eux-mêmes, chemine vers la constitution d’entités politiques plus larges.

Le nationalisme du XIXe siècle participe lui-même à cette évolution, en écrasant les différences régionales et les langues minoritaires au sein des États qu’il domine, mais il prétend arrêter ce mouvement lorsqu’il a réussi à constituer des États-nations culturellement homogènes, stade suprême du développement. Trudeau croyait plutôt que le mouvement allait continuer et s’en félicitait, au vu des excès du nationalisme durant la première moitié du XXe siècle. C’est une vision particulière du développement historique, et qualifier de « crime » toute volonté d’aller en sens contraire relève de la polémique politique. Mais on est loin de la citation si souvent répétée.

D’où vient alors la légende selon laquelle Trudeau aurait qualifié le sécessionnisme québécois de « crime contre l’humanité » ? La responsabilité en incombe en bonne partie aux collaborateurs de Trudeau eux-mêmes, puisque la version française du texte du discours, même si elle ne fut pas prononcée devant le Congrès, parlait bel et bien, et inexactement, d’un « crime contre l’humanité ». C’est cette version qui fut publiée dans Le Devoir et La Presse du lendemain. Aussitôt dénoncée comme incendiaire, elle amena le bureau du premier ministre à faire le jour même une mise au point rapportée par Bernard Descôteaux dans Le Devoir du 24 février et dans La Presse du lendemain, et dans laquelle on lit les mots exacts prononcés par Trudeau. Il semble que cette mise au point ait échappé à plusieurs.

Il reste que le New York Times du 23 février parlait bel et bien de « crime against humanity » (et le Globe and Mail de « crime against humanism »). D’où une dernière hypothèse : et si Trudeau, emporté par les circonstances, s’était écarté momentanément de son texte et avait bel et bien dit « crime against humanity », le Record se bornant, lui, à reproduire le texte original anglais distribué pour l’occasion ? Il existe une seule façon de le savoir : écouter l’enregistrement original du discours prononcé, enfoui dans les collections de la Bibliothèque du Congrès. Je l’ai fait faire et le résultat détruit cette hypothèse. Trudeau a bel et bien dit « a crime against the history of mankind », et non la phrase qu’on s’obstine à lui attribuer.

L’utilisation à des fins polémiques de citations inexactes constitue un classique de l’arsenal politique. Quand « tout le monde » soutient quelque chose, beaucoup ne prennent pas la peine de vérifier à la source, surtout si cela va dans le sens de leurs opinions. D’autres encore présument que tant de personnes ne peuvent sûrement pas se tromper. La rigueur exige un travail méthodique et ingrat, mais nécessaire. On peut être d’accord avec un acteur politique, il n’est pas justifié pour autant de déformer, intentionnellement ou non, les paroles qu’il a prononcées.

52 commentaires
  • michel lebel - Inscrit 3 janvier 2015 06 h 38

    Plutôt une grave régression!

    Parler de "crime": non! C'est un effet de toge, c'est exagéré! La sécession me semblerait plutôt une grave régression. L'Histoire de l'humanité est remplie de régressions et de progrès. Eppur si muove (et pourtant elle tourne toujours la vieille boule!).

    Michel Lebel

    • Rodrigue Guimont - Inscrit 3 janvier 2015 23 h 21

      Pas certain concernant l'effet de toge...

      «A crime against the history of mankind» ressemble plus à une opinion personnelle qu’à autre chose, tandis que «le crime contre l’humanité» désigne spécifiquement, depuis l’Accord de Londres en 1945 et dans sa formulation, tout crime visant «l'assassinat, l'extermination, la réduction en esclavage, la déportation et tout autre acte inhumain commis contre toutes les populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux» (article 4).

      La «Loi des mesures de guerre», décrétée par Trudeau l’ancien en 1970, aurait très bien finir dans un bain sanglant contre des gens innocents. Tous les éléments bellicistes étaient là en somme pour mâter la population. Quelque part, quelque chose, aurait très bien pu dégénérer en un «crime contre l’humanité».

    • André Nadon - Abonné 4 janvier 2015 08 h 29

      Pour certains comme vous qui êtes un nationaliste canadien, vous voyez l'indépendance du Québec comme une régression. Ceux qui désirent être maître chez eux voient l'indépendance comme normale et une progression de l'humanité et non pas comme un crime contre l'humanité ou l'histoire de l'humanité. Que fait le ROC pour nous convaincre que leur nationalisme est meilleur que celui de tous les autres pays, y inclus les USA autre que de nous traiter de criminels comme en 1837-38 et en 1970 avec la loi des mesures de guerre, grâce au grand démocrate et nationaliste canadien nommé Pierre Elliot Trudeau et son sous fifre Marc Lalonde? J'ignore le but de cet article d'un professeur de Laval qui n'est aucunement d'actualité autre que de partir une polémique sur le sexe des anges et conforter les préjugés du ROC et des fédéralistes à tous crins.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 4 janvier 2015 13 h 34

      C'est plutôt le Canada qui est un modèle de régression dans le néo-colonialisme, quand la couronne britannique a transféré en 1867, puis en 1931, puis encore en 1982 au Canada anglais sa souveraineté sur la nation canadienne-française.

    • michel lebel - Inscrit 5 janvier 2015 17 h 20

      @ André Nadon,

      Je n'aime pas les idéologies, tel le nationalisme, qu'il soit québécois, canadien ou autre. Le nationalisme rétrécit la vision du monde et des Hommes. Je préfére voir grand et vivre dans le grand comme le Canada! Avoir plusieurs patries! C'est ainsi. Mais je sais aussi que les hommes préfèrent souvent le cocon petit, c'est rassurant, c'est sécurisant le pareil, l'identique, le ou la même gang!

      Michel Lebel

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 3 janvier 2015 07 h 46

    Womankind

    Talk to us about herstory now.

    • Réjean Guay - Inscrit 3 janvier 2015 08 h 31

      Quelle est l'utilité de ce commentaire ? Par ailleurs , pourquoi ressortir cette citation de PET ? Un crime contre l'histoire humaine ou contre
      l'humanité , quelle différence ? Quand on connaît la haine du nationalisme
      québécois de PET , avons-nous vraiment besoin de verser dans la culture
      des fleurs du tapis ? Peu importe la nuance linguistique , seul le mépris
      de PET pour le Québec et de son héritage chartiste empoisonné subsistent .

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 4 janvier 2015 07 h 49

      L'utilité de mon commentaire, si c'est celui dont vous parlez: tant de chichi, justement pour son " mankind", la moitié de l'Humanité. Pourquoi ne pas aussi parler de l'autre moitié, la femme. " his"story, vs her story c'est intéressant aussi. Il y a déjà eu en Grèce, comme le fait voir Riane Eisler dans son livre Le calice et l'épée, une civilisation minoenne matriarcale, caractérisée par l'abondance, aucune domination d'un sexe par l'autre ( la citation de PET en révèle une) et du bonheur.Womankind. Voilà le genre d'inutilité de ce commentaire!

  • Catherine Paquet - Abonnée 3 janvier 2015 07 h 49

    Même méthode envers Jean Chrétien

    Plusiurs chroniqueurs et commentateurs s'amusent à répéter que le premier ministre libéral aurait soutenu que le Canada serait "le plus meilleur" pays au monde.
    Je ne possède pas le texte de cette affirmation et je doute que l'on puisse le trouver, mais le journaliste réputé, Michel Vastel, qui a suivi régulièrement les travaux et la carrière de Jean Chrétien, a à maintes reprises affirmé qu'il a bien entendu M. Chrétien dire et répéter que le Canada serait le meilleur pays au monde, se fondant ainsi sur les tableaux tenant compte du niveau de développement des pays, publiés par l'ONU, mais M. Vastel soutient que jamais un journaiiste, ni lui-même, évidemment, n'avait entendu Jean Chrétien prononcer les paroles qu'on lui attribue.

    • Yves Côté - Abonné 3 janvier 2015 14 h 06

      Je n'ai pas les moyens physiques d'en retrouver la source précise, mais les circonstances me donnent à me souvenir très bien avoir vu et entendu Jean Chrétien prononcer cette phrase en conférence de presse, lors d'un reportage télévisé de Radio-Canada. Et que cette conférence de presse n'était pas au Québec (peut-être à Ottawa, ais je ne peuxx pas le jurer).
      Il me semble que ce devait être au début de la campagne référendaire de 1995, alors que déjà à bout d'arguments devant les sondages qui se montraient de plus en plus favorables à l'indépendance, de colère, il en perdit un peu les pédales comme cela lui arrivait assez souvent...
      Je me souviens parfaitement m'être dit que pour perdre le contrôle de son français à ce point, il devait sans aucun doute subir la pression de ses amis pour qu'il nous en mette une couche aux Québécois, à la manière fendante de PET.
      Peut-être quelqu'un d'autre aura-t-il de meilleurs indices de recherche que les miens pour nous en éclairer ?
      Du moins, c'est ce que je souhaite.

    • Catherine Paquet - Abonnée 3 janvier 2015 16 h 13

      M. Côté,
      Vous réussirez peut-être même à trouver des gens qui ont vu de leurs yeux vu, une licorne. Et celà dure depuis le Moyen-Âge... Alors, on ne se surprendra de rien...

    • Yves Côté - Abonné 4 janvier 2015 03 h 59

      Monsieur Paquet, sans avoir même à trop chercher, vous trouverez aussi un nombre significatif de personnes convaincues que l'Homme n'a jamais marché sur la lune...
      Il s'en trouve aussi pour nier que la Terre soit ronde, que les dinosaures aient existé ou que l'homme a des cousins qu'on appelle les singes.
      Alors, n'est-ce pas tout dire de ceux qui limitent leur commentaires contemporains à nier la valeur de ce que d'autres perçoivent ?
      Tourlou !

    • André Nadon - Abonné 4 janvier 2015 08 h 44

      M. Paquet,
      Je n'ai pas vu de licorne mais j'ai bien entendu Jean Chrétien parler du '' flag sur le hood'' en parlant des ''séparatisses''. Qu'il ait prononcé la fameuse phrase ne change rien au fait que Jean Chrétien utilisait une langue non-diplomatique pour dénigrer ses adversaires et les ridiculiser. Je constate avec regret, que vous, diplomate émérite canadien censé représenter tous les canadiens incluant les indépendantistes, jusqu'à nouvel ordre, utilisez des figures de style qui s'y apparentent passablement.
      Bonne année.

    • Catherine Paquet - Abonnée 4 janvier 2015 11 h 56

      Messieurs Côté et Nadon,
      À la retraite, j'ai repris toutes mes libertés.

    • Yves Côté - Abonné 4 janvier 2015 14 h 47

      Pardon Monsieur Paquet, mais je n'ai jamais douté que vous vous exprimiez autrement qu'en toute liberté.
      Autrement, je l'aurais exprimé clairement et sans détour. Je crois que vous pourrez me l'accordez.
      Jamais, non-plus, je n'ai appuyé mes oppositions d'idées sur la carrière que vous avez eue. Après tout, en bien ou en moins exceptionnel, on ne choisit pas toujours son métier, ni les gens qui nous commandent...
      Ce que je fait aussi lorsque je discute avec des sans-scolarité, des sans-travail ou logis. Un Homme, une voie et une voix aussi. Même lorsque celle-ci est donnée, comme ici, par écrit.
      Mais cela, maintenant que je viens de lire ce qui précède, je me demande si vous oserez seulement me l'accorder ?

    • lise pelletier - Inscrit 4 janvier 2015 18 h 41

      M.Paquet, votre dernier commentaire..

      C'est tout dire à quel point la diplomatie n'est qu'hypocrisie.

    • gaston bergeron - Abonné 4 janvier 2015 19 h 30

      Vraiment, un homme libre?

    • André Nadon - Abonné 4 janvier 2015 21 h 15

      M. Paquet,
      Je suis heureux de savoir que vous êtes maintenant un homme libre. Le seul problème est que votre discours n'a pas changé. D'où j'en conclus que votre discours est pûrement idéologique. Vous avez droit à vos opinions. Mais est-ce le meilleur moyen de trouver la vérité et de trouver la bonne solution pour sauvegarder votre Canada que nous avons en tant que nation fondatrice à faire ce qu'il est aujourd'hui? Le taux d'assimilation est effarant et vous êtes un de ceux qui y contribuent par votre idéologie de parvenu.

    • Catherine Paquet - Abonnée 5 janvier 2015 07 h 13

      Je dois dire à Lise Pelletier que les gouvernements, quelle que soit leur option politique fondamentale, reconnaissent généralement que les fonctionnaires sont des spécialistes, et ils savent qu'il peuvent compter sur eux pour appliquer et expliquer, ici et à l'étranger, les politiques sur lesquelle les citoyens se sont prononcées démocratiquement. Mais les fonctionnaires ne sont pas pour autant des perroquets. Il y a fréquemment, et je dirais heureusement, des dialogues et des interractions à l'intérieur de ce système. On reconnaît cependant que la qualité de cette interractioin peut sérieusement diffférer d'un régime à un autre.
      Il n'y a pas d'hypocrisie la-dedans, à moins que vous en voyez partout...

  • Jean-Pierre Marcoux - Inscrit 3 janvier 2015 08 h 17

    Provocateur

    Étant donné l'intelligence supérieure et le machiavélisme qu'on attribuait à ce politicien admiré par le Canada anglophone (P.E.T.), n'est-il pas possible que ce dernier ait sciemment utilisé sa formulation (crime against the history of mankind), similaire à la formulation célèbre au 20ème siècle (crime against humanity), pour provoquer les indépendantistes québécois et leur exprimer son mépris une fois de plus, et ce, à la face de la communauté internationale.

  • Pierre Bernier - Abonné 3 janvier 2015 08 h 48

    Quoi qu'il en soit ...

    Le déterminant "crime" ne résistait pas à l'analyse de l'oeuvre humaine visant à combler un déficit chronique d'autonomie.

    • Réjean Guay - Inscrit 3 janvier 2015 20 h 25

      Le mot crime est un substantif , non un déterminant .