Changer le cap du «Titanic» énergétique mondial


Des manifestants ont parodié les dirigeants mondiaux lors du dernier sommet sur le climat, à Lima.
Photo: Martin Mejia Associated Press Des manifestants ont parodié les dirigeants mondiaux lors du dernier sommet sur le climat, à Lima.

Il s’est passé quelque chose d’important lors des négociations internationales sur l’avenir du climat tenues en décembre à Lima, au Pérou, pays du peuple du soleil, selon une légende inca. Les 195 États signataires de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques se sont engagés à soumettre l’an prochain — dès la fin du premier trimestre « pour ceux qui le peuvent » — un plan national de réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre (GES), à mettre en oeuvre à partir de 2020. Malgré les persistants clivages Nord-Sud et les carences de l’accord conclu in extremis à Lima, des lignes figées depuis des années ont bougé. Les fondations d’un accord mondial de lutte contre les dérèglements climatiques commencent à prendre forme dans l’expression de cette volonté universellement partagée de faire partie de la solution.

Guidés par les constats scientifiques implacables du dernier rapport des experts du climat, les États conviennent que, pour avoir une chance de maintenir la hausse de la température moyenne globale à 1,5 ou 2 degrés Celsius, il est nécessaire de réduire substantiellement les émissions de GES d’ici 2050 et de réduire les émissions nettes à « près de zéro gigatonne de dioxyde de carbone équivalent, ou moins, d’ici 2100 ». Les parties reconnaissent également que l’attribution d’un prix au carbone constitue une approche-clé, en matière de coûts-efficacité, dans la réduction globale des émissions de GES et que les mesures mises en oeuvre pour l’ensemble de l’économie « donnent le plus haut degré de clarté, de prévisibilité et d’intégrité environnementale ».

Après 20 ans de blocages politiques et institutionnels et d’émissions de GES en hausse continue, les pays du monde s’accordent, devant l’iceberg aperçu par la science, pour changer le cap du Titanic énergétique mondial, c’est-à-dire renoncer à terme à l’ère des combustibles fossiles. C’est énorme. Il s’agit ni plus ni moins ici d’impulser et de soutenir une nouvelle révolution industrielle basée sur des énergies, des technologies et des comportements à émissions de carbone nulles ! Et de l’argent a été mis sur la table : le Fonds vert pour le climat a été capitalisé à hauteur de plus de 10 milliards de dollars américains. Plusieurs pays en développement, dont le Pérou, la Colombie et le Mexique, ont même annoncé leur contribution à ce fonds…

Ombres au tableau

On est cependant encore très loin de l’engagement des pays développés, pris à Copenhague en 2009, de mettre 100 milliards de dollars par an à partir de 2020, un montant d’ailleurs bien inférieur aux besoins. Et il n’y a toujours pas de feuille de route pour baliser la montée en puissance de ce fonds.

Autre ombre au tableau : on ne s’est pas entendu sur un format de communication commun des « contributions volontaires nationalement déterminées » et celles-ci ne feront pas l’objet d’un examen externe, ni d’une révision, avant l’agrégation des contributions que le secrétariat de la Convention doit réaliser pour le 1er novembre 2015. Il est quasiment certain que l’addition de ces engagements ne suffira pas à limiter l’augmentation de la température globale à 2 °C. Un processus d’examen technique des contributions nationales devra prendre place de 2015 à 2020 afin d’encourager la mise à niveau des ambitions, mais sur quelle base juger les contributions ? Aussi, l’horizon-cible de réduction n’est pas encore fixé. La date enclenche un cliquet à partir duquel les émissions devront diminuer continûment.

Les divisions persistent

Les actions d’atténuation supplémentaires que les pays développés devaient engager avant 2020, en échange de la négociation par le Sud d’un accord universel pour après 2020, ne sont pas non plus à la hauteur. Au contraire, même, des pays développés comme l’Australie, le Japon et le Canada ont reculé par rapport à leur engagement initial. Des dents grincent…

Les divisions entre pays développés et pays en développement ont été vives à propos du mécanisme relatif aux pertes et préjudices liés aux dérèglements climatiques. Les pays les plus vulnérables souhaitent qu’un dispositif spécifique compensant les dommages subis soit mis en place dans le futur accord devant être signé à Paris. Certains petits États insulaires, comme Tuvalu, entrevoient avec angoisse le moment où la hausse du niveau des océans obligera la population à quitter l’île. Les pays développés insistent pour intégrer cette dimension au sein des fonds prévus pour l’adaptation, car ils craignent que la reconnaissance d’un dispositif spécifique de pertes et préjudices n’ouvre la porte à de coûteux recours judiciaires.

Les nombreux éléments du projet restant à négocier comportent des options, parmi lesquelles il faudra choisir. L’ambition du futur accord dépendra de ces choix. Il reste donc encore beaucoup de travail à faire et les délais sont serrés.

L’hypocrisie canadienne

Dans l’accord de Lima, le Canada entérine ce que Stephen Harper refuse de faire depuis huit ans ! Une signature n’entraîne pas forcément une action… Lors des négociations, le premier ministre canadien a osé affirmer qu’il serait « fou » de réglementer le secteur du pétrole et du gaz, alors que c’est celui dont les émissions augmentent le plus au Canada… L’hypocrisie inqualifiable d’Ottawa persiste au regard d’un enjeu vital pour des centaines de millions de personnes. Heureusement que le Québec, l’Ontario et la Colombie-Britannique agissent dans leur domaine de compétence. L’accord de Lima reconnaît d’ailleurs l’apport des gouvernements « infranationaux » au combat climatique.

Malgré sa portée potentiellement immense, le projet d’accord demeure, pour l’instant, peu contraignant. Pas encore à la hauteur de l’urgence et de l’importance de l’enjeu. Comme un fumeur invétéré qui ferait le voeu de changer son comportement après que le médecin lui eut annoncé qu’il allait mourir s’il continuait sa mauvaise habitude, le monde se trouve à la croisée des chemins. Il a exprimé la volonté de changer. Mais le voilà hésitant, comme pris de vertige devant l’ampleur des changements nécessaires. Des changements qui passeront par tous et chacun d’entre nous. Oui, le plus difficile commence maintenant et l’espoir réside dans l’action.

3 commentaires
  • André Michaud - Inscrit 30 décembre 2014 10 h 37

    Sans les citoyens ?

    Comment espérer que les choses changent, sans que les citoyens changent leurs habitudes d'hyper consommation et d'énergivores ?

    Quel pourcentage des citoyens veut vraiment changer ses habitudes ?

    Pense t'on qu'on peut baisser la pollution par un décret , sans que les citoyens changent rien à leurs mauvaises habitudes ? Par la pensée magique verte ?

  • Karine Tremblay - Inscrite 30 décembre 2014 11 h 48

    Ils sont tous hypocrites et menteurs

    « Une signature n’entraîne pas forcément une action… »

    Tout à fait. Mais les libéraux n’étaient guère mieux. Lorsqu’il était ministre de l'Environnement, Stéphane Dion s’était engagé à réduire de 6% les émissions de GES sur une période donnée, mais ces derniers ont plutôt augmenté de 30%...!

    Qu’ils soient à Québec ou à Ottawa, les libéraux nous promettent bien des choses mais ne tiennent pas leur parole. Pire, comme Couillard ces temps-ci, ils font même souvent le contraire de ce qu’ils avaient promis…!

    Côté coupures, les seuls épargnés ces temps-ci, ce sont les nombreux amis libéraux que Couillard nomme çà et là dans de lucratives sinécures.

  • Yvan Croteau - Inscrit 30 décembre 2014 13 h 48

    Une solution verte qui ne changera pas le système !

    Les efforts de réduction de la production de CO2 s’inscrivent dans une solution où la logique provient de l’ère industrielle. Un, on ne remet pas en question la production, deux on ne critique pas les pratiques de développement néfastes pour la protection de la biodiversité et le partage des ressources et trois, que l’on respecte ou pas les engagements de réduction à part le fait que le coût final sera transféré aux consommateurs les dirigeants politiques et économiques ne seront pas plus imputables de leurs mauvaises décisions. Cela veut dire que le système qui impose l’économie de marché comme solution unique va, sans entravent, poursuivre sa route de l’enrichissement, de la surexploitation et de la concentration du pouvoir comme cela se fait. Il faudrait vraiment réfléchir à une alternative au développement qui donne actuellement la primauté au rendement plutôt qu’à la productivité des terres dont les communautés dépendent. L’industrialisation ne vise rien d’autre que l’accaparement des ressources et pour se faire rien de moins que de soutenir les efforts de transformation de l’état nation vers un état policier. Et ce sera cet état policier qui veillera à l'équilibre du marché du carbone ! Le marché du carbone n'a de sens que dans l'économie de marché. La santé des peuples dépendent de l'économie locale et régionale à faible émission de CO2. L'enjeu n'est pas de la comptabilité des émissions de carbone mais toujours l'économie locale vs l'économie de marché. Il faut inverser la matrice de l'économie et defacto nous reviendront à un équilibre carbone viable.