Pour un peuple mû par une culture humaniste

« Pour accomplir son rôle dans la formation de citoyens, la formation générale ne peut pas et ne doit pas être assujettie aux exigences du marché, mais bien rester et devenir encore plus universelle et riche d’un langage et d’une culture commune significative. »
Photo: Michaël Monnier Le Devoir « Pour accomplir son rôle dans la formation de citoyens, la formation générale ne peut pas et ne doit pas être assujettie aux exigences du marché, mais bien rester et devenir encore plus universelle et riche d’un langage et d’une culture commune significative. »

Monsieur le Ministre de l’Éducation,

Nous sommes frère et soeur issus d’une famille et d’une culture humanistes. Nous sommes d’une mère professeure de français et d’un père d’origine française venue s’installer ici pour l’étendue du pays, pour la liberté et pour la solidarité de notre peuple. Nous avons été tous deux fiers d’appartenir à cette société distincte en Amérique qu’est le Québec. Mais voici que nous sommes inquiets pour cette culture humaniste que nous chérissons. Le gouvernement libéral abat un par un des pans de ce qui a fait de notre nation une demeure particulière en Amérique. Et nous nous inquiétons ici de la réforme de l’éducation à venir. Nous interpellons donc ici le ministre Yves Bolduc pour qu’il ne mette pas en pièces la culture générale et humaniste que peut encore livrer le système d’éducation collégiale.

De fait, l’une des suggestions du rapport Demers est d’« amorcer une réflexion sérieuse sur une évolution de la formation générale à l’intérieur du DEC », et cela, notamment « pour qu’elle soit en phase avec les enjeux du monde contemporain ». Or, il nous semble que la formation générale doit au contraire s’attarder à des « considérations inactuelles » qui permettent aux futurs citoyens de se décentrer de la réalité dans laquelle ils se trouvent, pour embrasser d’une façon plus large ce qui fait la richesse de l’humaine condition.

L’intégration de disciplines « hors champ », comme la littérature et la philosophie, est nécessaire pour créer une ouverture d’esprit enrichissant le rôle du travailleur. En adaptant un système d’éducation aux demandes du marché et en réduisant l’importance de la formation générale, on tuerait dans l’oeuf l’effervescence et la créativité nécessaire à notre main-d’oeuvre dynamique. Une solide formation en littérature et en philosophie donne des outils conceptuels importants dans le développement de l’intelligence créative de notre population.

Aussi, plutôt que de décentrer l’offre de la formation générale au niveau des cégeps particuliers, comme le préconise le rapport Demers, on risque de voir dans les faits les cours de littérature et de philosophie être progressivement rongés par les exigences des formations spécifiques. En donnant une éducation commune à tous les étudiants du cégep, la formation générale est un facteur de liaison sociale, elle peut jeter les bases d’une culture commune, enrichie par les différences de ses individus. Il est important, pour une culture minoritaire comme celle du Québec, de retrouver un certain nombre de legs culturels communs.

Pour accomplir son rôle dans la formation de citoyens, la formation générale ne peut pas et ne doit pas être assujettie aux exigences du marché, mais bien rester et devenir encore plus universelle et riche d’un langage et d’une culture commune significative. L’une des finalités de l’éducation est certes de fournir une main-d’oeuvre bien qualifiée par rapport aux secteurs économiques en croissance, mais il ne faut pas qu’elle soit la seule finalité. Cette époque offre avec toujours plus d’efficacité des objets de consommation aux individus, mais ceux-ci ne doivent pas devenir de simples consommateurs-producteurs. Enfin, bien donnés, les cours de philosophie et de français permettent à l’esprit de se ressourcer dans une culture nettement moins périssable que les nourritures de notre monde consumériste… Nous avons besoin de cette culture générale partagée si nous voulons rester des humains dignes.

Il est vrai qu’une telle culture peut contribuer à alimenter la critique sociale. Mais la critique est aussi un facteur de progrès, et un peuple mû par une culture humaniste ne fait pas que contester, il s’intéresse davantage à l’art, il consomme de façon plus responsable, il s’associe pour mener à bien des projets communs et il reste attaché aux valeurs d’équité et de liberté. Bref, il serait bien dommage qu’on sacrifie notre culture d’Amérique si particulière et prometteuse sur l’autel d’une réforme de l’éducation inspirée par une vision trop étroitement utilitaire et décentralisatrice.

Monsieur le ministre Bolduc, le démantèlement de la formation générale accélérerait l’étiolement de notre culture humaniste. Justine habite maintenant au Danemark parce qu’elle y retrouve confiance en l’avenir ; parce que la politique là-bas se fait à travers le dialogue et pour la social-démocratie ; parce que les Danois font une grande part de différence entre formation et éducation, le premier étant pour le marché du travail et le deuxième pour la vie. Elle habite au Danemark parce qu’elle veut que ses enfants aient accès à une vraie et riche éducation à la vie et afin qu’ils ne soient pas uniquement des machines formées pour la rentabilité des industries. Pour ma part, j’hésite à élever un autre enfant dans une province sans âme qui continuerait à se déresponsabiliser par rapport à l’environnement et à la misère humaine.

37 commentaires
  • Yves Capuano - Inscrit 22 décembre 2014 02 h 54

    Un très beau texte...

    Je suis parfaitement d'accord avec ce texte. Les auteurs ont 100% raison d'un bout à l'autre.

    Je propose d'ailleurs l'ajout d'une année au cégep général. Dans l'option science générale, par exemple, cette année supplémentaire comprendrait à la fois des cours de mathématiques avancées et des cours de littérature générale sur les grands auteurs classiques occidentaux ainsi que sur les grand auteurs québécois. La grande littérature classique est d'ailleurs une excellente façon d'apprendre l'histoire ainsi que la culture des pays de chaque grand écrivain. C'est la plus grande ouverture au monde possible. C'est aussi une excellente façon d'intégrer les élèves provenant des autres pays en formant une culture québécoise intégrant le meilleur de chaque pays et en présentant le meilleur de notre culture.

    De cette façon, en remodelant quelque peu le contenu des années précédentes au secondaire et au cègep, cette année supplémentaire permettrait d'offrir à tous une sorte de version modernisée du cours classique sans trop retarder la formation en science en continuant les cours de mathématiques qui sont de toutes façons enseignés à la première année universitaire en science, génie et dans toutes les sciences administratives et sciences humaines.

    Je rendrais aussi le cégep absolument obligatoire pour aller à l'université. Je trouve désolant que l'on permette à certains étudiants, de 23 ans et plus, et dotés d'une "expérience pertinente", d'aller à l'université sans faire de cégep. Comme si les cours de cégep ne servaient à rien! Cela est un non sens et on se demande ensuite pourquoi certains diplômés universitaires ne savent pas écrire ou possèdent des diplômes bidons. Par ce passe-droit insensé, le cégep est dévalorisé par l'université! Comme s'il était possible de faire une maîtrise sans baccalauréat. Ce genre de passe-droit ne doit être accordé qu'à des personnages publics exceptionnels...

    • Jean-François Trottier - Inscrit 22 décembre 2014 09 h 59

      Il faut se souvenir des avantages... et des tares du cours classique si l'on veut s'en inspirer.
      Créé par des prêtres, élitiste et ascétique, il nous a donnés les pires penseurs "jésuistiques" possibles depuis Taschereau jusqu'à Trudeau mais aussi Godbout, Lévesque, Laurin ou Parizeau.
      Le but visé par les cégeps était de mêler une dernière fois les technologues et les "professions libérales" avant le grand saut dans le marché, pour donner des lettres de nobelles aux uns et un sens moral bien implanté chez les autres.
      Y créer une nouvelle année ne servirait à rien d'autre que de retenir des forces vibrantes sur les bancs trop longtemps. Il faut avoir confiance en ces jeunes et accepter que la vraie éducation professionnelle commence sur place, au travail. C'est ainsi. Ce qui précède est une formation pour devenir flexible, apte à s'adapter dans le futur.
      La seule retouche que je crois valable dans les cégeps, à part le mouvement déjà bien enclenché des stages en entreprise, sera de mêler les groupes complètement dans les cours généraux, i.e. français, philosophie surtout, ou éducation physique.
      Pour le moment ces cours sont découpés en options, les électroniciens ensemble, les matheux, les psis, etc. C'est bien pratique du point de vue logistique mais ça va à l'encontre de la mission des cégeps.
      Sinon, n'oublions pas que le Québec est la région d'Amérique du Nord qui s'offre le plus d'étudiants au post-secondaire, et que nos spécialistes sont parmi les plus en demande dans le monde parce qu'ils ont du répondant, de l'imagination et un sens de l'écoute et de compréhension rarissimes.
      S'il y a un trou dans notre système, c'est au primaire, pensons au décrochage. Ce n'est pas ici l'endroit pour en discuter.
      La grande bêtise sera de rendre les cégeps encore plus tributaires de l'industrie, la réalité tant humaniste qu'économique exige d'encourager la formation générale par des gestes concrets et ponctuels et surtout pas des réformes à tout casser.

    • Hélène Paulette - Abonnée 22 décembre 2014 12 h 15

      @Trottier
      Le cours classique nous a aussi donné la Révolution Tranquille et je me demande où nous serions aujourd'hui sans les ''pires penseurs'' qui vous ont précédés...

    • Jean-François Trottier - Inscrit 22 décembre 2014 16 h 49

      @Paulette
      Sans Taschereau, un peu plus riches, et probablement en manque de cette culture de corruption qui sévit depuis longtemps au parti Libéral.

      Sans Trudeau, sans les mesures de guerres, sans sa logique comme quoi c'est l'Angleterre qui a sauvé le Français en Amérique, sans ses paroles de dédain envers les Canadiens-Français pris dans leur ensemble (absolument historique), sans sa clique qui a créé Mirabel au mépris du bon sens, sans le sabotage de l'accord du lac Meech, honnêtement je n'ose même pas imaginer. Il a fait trop de mal pour pouvoir en faire abstraction.

    • Pierre Raymond - Abonné 22 décembre 2014 21 h 47

      Mais M. Trottier, personne ici n'a parlé de remettre ça dans les mains de «prêtres, élitiste et ascétique» on parle ici de peut-être améliorer une structure (CEGEP) qui est une de nos belles réussites depuis près de 50 ans.

      Pierre Raymond, Montréal

    • Jean-François Trottier - Inscrit 23 décembre 2014 08 h 54

      M, Raymond,
      D'accord avec vous, et c'est le sens de ma note. Peut-être me suis-je mal exprimé ?
      Je dis seulement qu'il faut ajouter beaucoup de nuances quand on se réfère au passé, principalement en matière d'éducation.
      Je n'ai pas voué l'enseignement classique aux gémonies que je sache, j'ai dit qu'il y avait du pour et du contre.
      Et je crois que les améliorations à apporter peuvent, et devraient, se faire sans toucher aux structures pour une fois. Des retouches, oui, et de la mesure.
      Merci.

  • Denis Paquette - Abonné 22 décembre 2014 03 h 14

    Indélébile que je vous dis

    Monsieur, est ce que vous croyez qu'il puisse vous comprendre, en fait est ce que vous croyez que ce gouvernement puisse vous comprendre, soyons clair ils font partis de cette generation qui a réussie a se hisser au sommet, et a qui on a dit qu'ils seront l'avenir, et aujourd'hui vous voulez qu'ils vous entendent, vous n'etes pas serieux, ils sont si imbus d'eux memes que meme une catastrophe mondiale, ne les dérangerait pas, vous savez il y des syndromes qui sont a peu près indelébiles

    • Ian de Valicourt - Abonné 22 décembre 2014 21 h 04

      Je tiens à vous dire que M. Bolduc a déjà répondu à ma soeur Justine en démontrant un intérêt étonnant pour l'article qu'elle a fait dans le Devoir de Philo concernant Grundvitch et le système d'éducation danois. Je sais aussi qu'il se renseigne dans certains milieux pour développer une réflexion approfondie sur la réforme éducative à venir au Cégep. Pour tout vous dire, je crois que ce ministre est l'un des meilleur allié des philosophes et des littéraires pour que la formation générale ne passe pas à la trappe des réformes utilitaires et des économies de bout de chandelle qui caractérisent son gouvernement. Bref, j'aime encore mieux avoir ce ministre comme artisan de cette réforme que n'importe quel autre épicier à l'égo démesuré de l'équipe Couillard.

  • Yves Côté - Abonné 22 décembre 2014 03 h 40

    Obsession

    Madame et Monsieur, merci de votre texte.
    En particulier pour sa sensibilité et cette affection que vous portez au peuple québécois. Ce peuple, le vôtre, qui subit les attaques incessantes du Canada depuis que celui-ci est devenu de monarchie britannique, pour le faire "enfin" disparaître.
    Disparition qui depuis le 17è siècle, est devenue l'obsession la plus durable d'une certaine élite politique et économique d'Amérique du Nord.
    Je n'irai pas par quatre chemins : le gouvernement Couillard dans son entier est le fer de lance d'une tentative politique canadienne qui a pour objectif de briser les reins définitivement à toute fierté d'être francophone et Québécois.
    C'est la raison pour laquelle le contenu de votre lettre est si révélateur de la nécessité que nous avons tous de lui résister.
    Partir du Québec est une option, je l'ai moi-même expérimentée il y a presque vingt ans maintenant. Mais opter pour celle-ci ne doit pas, je crois, se faire par abandon de nos convictions humanistes. Cela ne serait que d'accepter l'idée durhamesque que le l'histoire du Québec est un leurre et que le peuple québécois n'a vraiment pas d'avenir.
    Partir du Québec doit se faire par décision de mieux lutter ainsi contre la négation des droits humains pour les Québécois...
    Autrement, pire que de seulement abandonner le Québec au triste sort de disparition que le Canada détermine pour sa francité depuis trois siècles comme le sien, mais ce geste équivaut à participer à la lutte pour la suprématie du pouvoir mondial du seul argent-maître. Lutte globale qui se nourrit, au quotidien, de l'addition continue de petites victoires locales.
    L'humanité toute entière n'est vincible que si elle est éclatée.
    Ne participons pas à ce qui est l'agonie québécoise programmée.
    En nous serrant les coudes lorsque le vent de la tempête souffle sur notre navire.
    Sans nous, sans vous, sans des millions de "chacun-chacune de nous", tout sera perdu pour longtemps...
    Vive le Québec et l'humanité libres !

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 22 décembre 2014 10 h 30

      « Je n'irai pas par quatre chemins: le gouvernement Couillard dans son entier est le fer de lance d'une tentative politique canadienne qui a pour objectif de briser les reins définitivement à toute fierté d'être francophone et Québécois ».

      Tout-à-fait d’accord avec vous. Je dirais plus et j’ajouterais qu’il y a beaucoup de similitudes entre PETrudeau et P. Couillard: tous deux, en leurs contradictions, moralisaient sur les valeurs individuelles au détriment des valeurs communes, prônaient la primauté des libertés individuelles versus les libertés collectives, tout en se définissant comme des intellectuels défendant des principes humanistes, porteurs de valeurs communes et universelles.

  • Gérard Pitre - Inscrit 22 décembre 2014 06 h 37

    M. Ian de Valicourt

    Je souhaite que l'inefficace ministre Bolduc puisse prendre connaissance de votre texte tout à fait pertinent et d'une primordiale importance. Il y a unanimité au Québec pour admettre que l'actuel ministre de l'éducation brille par son incompétence et son manque de culture. Il ne faut vraiment pas avoir à coeur l'éducation nationale de notre jeunesse pour avoir donné le ministère de l'Éducation national à un être si dépourvu de responsabilité et qui se laisse girouter par les vents qu'ils viennent des 4 points cardinaux. Unissons-nous québécois de toute origine, de toute orientation professionnelle et exigeons le départ de ce ministre du cabinet. Ça n'a plus aucun bon sens. On le voit aujourd'hui ce que l'abandon de la culture générale a fait de dommage depuis la création des Cegeps en 74 chez une multitude d'individus qui se sont spécialisés dans le professionnel et qui aujourd'hui sont incapalbes en dehors de leur champ de compétence d'avoir une conversation soutenue avec quiconque sans se sentir exclus parce qu'ils sont incapables de converser à un niveau de langage autre que celui avec lequel ils sont familier. Je le vis à tous les jours dans mon milieu de travail lorsque j'aborde n'importe quel sujet avec n'importe qui, dès que tu les sors de leur domaine respectif, tu viens des perdre. Triste spectacle. En voilà un, un exemple parmi tant d'autres du gâchis de l'abandon de la culture générale. Gérard Pitre

    • Jean Lapierre - Inscrit 22 décembre 2014 10 h 19

      Autrement dit cette lettre n'est pas adressée à la bonne personne. "Il ne faut vraiment pas avoir à coeur l'éducation nationale de notre jeunesse pour avoir donné le ministère de l'Éducation nationale à un être si dépourvu de responsabilité ..." Yves Bolduc ne sait ni lire ni écrire, et encore moins parler correctement. Comment voulez-vous qu'il fasse ses devoirs? Son docteur de patron est le seul qui puisse remettre le train sur les rails en remplaçant l'actuel conducteur qui a les deux doigts dans le nez par quelqu'un qui est un tant soit peu capable de réfléchir. Mais que voulez-vous, le patron docteur est occupé à s'occuper des "vraies affaires" avec ses comptables qui ne savent pas faire autre chose que d'additionner des chiffres. Et on en a encore pour trois et demie.

    • Justine de Valicourt - Inscrite 22 décembre 2014 10 h 47

      Par Ian de Valicourt. Nous aimerions souligner que notre texte ne s'en prend pas à Yves Bolduc. Le ministre de l'éducation a répondu de façon sensible au texte de Justine publié dans le Devoir de Philo et qui concernait le philosophe Gtrundvich et le système d'éducation danois. Je sais par ailleurs qu'il a consulté un philosophe réputé pour se faire une tête avant d'établir sa politique de l'éducation collégiale. Bref, le Ministre Bolduc est peut-être le moins mauvais allié des humanistes dans ce gouvernement d'épiciers imbus d'eux-mêmes.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 22 décembre 2014 07 h 45

    Il y a de quoi être inquiet

    Rarement a-t-on vu un ministre de l'Éducation avec aussi peu d'envergure. Errant ça et là au gré du vent. Il semble incapable dénoncer une vision, une politique claire.

    Ses bévues ne se comptent plus.

    Bien sûr qu'il ne faut pas faire disparaitre les cours de formation générale.