Survivre à un autre génocide


Des yézidis irakiens vivent dans le camp de réfugiés de Newroz, en Syrie, depuis que le groupe État islamique y a étendu ses tentacules.
Photo: Ahmad al-Rubaye Agence France-Presse Des yézidis irakiens vivent dans le camp de réfugiés de Newroz, en Syrie, depuis que le groupe État islamique y a étendu ses tentacules.

Parmi les nombreuses victimes du groupe barbare qui s’autoproclame «État  islamique» (EI), personne n’a souffert aussi durement que les yézidis kurdes. Après avoir envahi quantité de villages du nord de la Syrie et de l’Irak à l’été  2014, les extrémistes de l’EI –qui considèrent les yézidis comme des «adorateurs du diable»– ont procédé à l’exécution systématique des hommes de cette communauté. Ils ont aussi capturé des milliers de femmes et de filles yézidies, les réduisant à l’esclavage sexuel. Vaille que vaille, des milliers de yézidis ont pu se soustraire aux attaques de l’EI. Certains se sont réfugiés au Kurdistan irakien ou en Turquie; pis encore, d’autres restent piégés dans les monts Sinjar, au nord-est de la Syrie alors qu’en contrebas, leurs villages sont occupés par l’EI. À l’approche de l’hiver, les réfugiés doivent maintenant affronter d’autres épreuves et relever de nouveaux défis pour assurer leur survie. Le gouvernement régional du Kurdistan fait de son mieux pour distribuer vivres, manteaux chauds et couvertures, mais les besoins sont loin d’être comblés.

Pour les yézidis, l’EI ne constitue somme toute qu’un autre des nombreux persécuteurs musulmans qui, depuis la nuit des temps, ont mené des campagnes visant leur anéantissement pur et simple. Ils qualifient d’ailleurs ces «génocides» (selon eux, soixante-douze ont été perpétrés au fil des siècles) de grands tournants de leur histoire collective. Bien que l’EI se soit montré hostile envers les chrétiens, les juifs, les chiites et même envers d’autres sunnites qui ne partagent pas ses idées extrémistes, l’organisation voue une haine particulière aux yézidis. Pourtant, les membres de ce groupe religieux ne font pas de prosélytisme et ne demandent qu’à vivre en paix avec leurs voisins. Alors, pourquoi s’acharne-t-on autant sur eux?

Avant les événements de l’été dernier, le monde ignorait à peu près tout des yézidis, et rares étaient les experts en la matière. Les médias, qui peinaient à fournir de l’information fiable sur cette communauté méconnue, la décrivaient généralement comme une «secte vieille de quatre  mille  ans, dont les croyances relèvent à la fois du zoroastrisme, du judaïsme et du christianisme». À bien des égards, il s’agit là d’une définition inexacte, voire trompeuse.

La religion yézidie telle qu’on la connaît aujourd’hui est apparue au XIIe  siècle, sous l’égide d’un maître soufi sunnite d’origine libanaise: le cheik Adi  ibn  Musafir 
al-Umawi, mort en 1162. Comme bien d’autres missionnaires soufis, ce dernier a tenté d’adapter les croyances et rites traditionnels de la population kurde locale afin de les conformer –de manière purement théorique– à l’islam. Or, les autorités musulmanes de l’époque, qui jugeaient cette «conversion» superficielle, se sont mises à persécuter les yézidis, dès lors considérés comme des apostats.

Les Kurdes parlent une langue indo-européenne apparentée au perse, et leur culture préislamique est essentiellement iranienne. Dès lors, leurs mythes et rituels ressemblent beaucoup à ceux du zoroastrisme. Bien que certains intellectuels kurdes tentent aujourd’hui d’établir un parallèle entre ces deux confessions, celles-ci constituent deux versions concurrentes d’une ancienne religion iranienne. Alors que le zoroastrisme traditionnel est une religion dualiste abondamment documentée, le yézidisme est essentiellement monothéiste et axé sur la tradition orale. De plus, dans le cas du zoroastrisme, la frontière éthique entre le bien et le mal est clairement définie. Or, cette notion d’opposition demeure quelque peu ambiguë pour les yézidis, qui y voient plutôt deux éléments indissociables.

À l’instar des adeptes du soufisme islamique, les yézidis vouent du respect à Iblis, ou Satan; c’est pourquoi ils sont désignés à tort comme des «adorateurs du diable». En fait, le soleil est l’objet de leur culte, et ils lui rendent hommage tous les matins. Par ailleurs, les yézidis croient en une heptade divine, les «sept mystères». La figure emblématique de cette heptade est Malak Tavus, l’ange paon, souvent représenté dans l’art religieux yézidi. Lieu sacré, le site du tombeau de cheik Adi est situé dans la vallée de Lalish, près de la ville de Duhok, au nord du Kurdistan irakien. La région abrite actuellement une foule de réfugiés, vivant sous la tente.

Malgré les épouvantables drames qu’ils ont vécues, malgré les épreuves qu’ils traversent, les milliers de yézidis réfugiés dans les monts Sinjar, dans la vallée de Lalish et ailleurs, gardent courage. La volonté de survivre au génocide semble désormais ancrée dans leur identité historique. Cela ne signifie pas pour autant que nous devons nous croiser les bras et assister en simples spectateurs à leur asservissement.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

6 commentaires
  • michel lebel - Inscrit 17 décembre 2014 04 h 10

    Merci!

    Merci pour ces informations sur les yésidis kurdes, groupe que je ne connaissais pas. Non à leur génocide!

    M.L.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 17 décembre 2014 11 h 40

      NON au génocide de quiconque !

      PL

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 17 décembre 2014 10 h 24

    L’instrumentalisation des malheurs du peuple yézédi

    Méfions-nous de.

    En 2007, alors que l’Irak était occupé militairement pas les États-Unis et le Royaume-Uni, Du’a Khalil Aswad, une jeune fille de 17 ans, membre d’une tribu de Yézidis, fut lapidée à mort au Kurdistan irakien à la demande de son oncle. Pourquoi ? Celle-ci était tombée amoureuse d’un Musulman. Toute la scène a été filmée à l’aide de téléphones portables. Mais jamais les forces d’occupation n’ont cherché à trouver ni à punir les coupables.

    Le but de la guerre en Irak de 2003 était de libérer le pétrole irakien de son embargo et non de libérer le peuple irakien. Et pour favoriser l’acceptation par les Irakiens de l’occupation militaire qui en a suivi, il fallait fermer les yeux sur les coutumes arriérées du peuple yézédi, entre autres.

    Conséquemment, les mariages forcés et les crimes d’honneur se sont poursuivis impunément avec la complicité tacite des forces d’occupation.

    Aujourd’hui, pour nous faire accepter une nouvelle guerre qui tire sa justification du désastre laissé par une guerre antérieure, on nous donne l’exemple du pauvre peuple yézidi, victime de tant de persécutions séculaires.

    Il est temps qu’on réalise que dans cette partie du monde, on n’assiste pas à un affrontement entre des bons et des méchants, mais entre des méchants et des pires qu’eux.

    L’instrumentalisation des malheurs du peuple yézédi n'est rien d'autre qu'une arme de propagande de la part de ceux qui battent le tambour de la guerre.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 18 décembre 2014 11 h 54

      À M. Lefebvre

      Combien vous avez raison!

      Merci bien, entre humanistes, je suppose.

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 17 décembre 2014 21 h 20

    Et que faites vous de I'Inde?

    Le viol, souvent collectif et souvent aussi le fruit des élus, eux mêmes en bonne partie + ou - criminels, à différents titres, et j'en passe et j'en passe, me référant entre autre à ce Québécécois qui tenait une chronique sur ce merveilleux pays dans les pages du Devoir, et dont j'oublie malheureusement le nom.

    La folie, religieuse ou pas, la mysoginie et j'en passe encore, n'est pas le fait d'une nation ou d'une autre mais généralisée un peu partout même au Canada en ce qui concerne les femmes autochtones; on semble vouloir nous faire croire que cette violence contre les femmes est surtout conjugale, mais c'est oublier qu'une majorité de celles qui sont assassinées sont des prostituées, et le sont par des blancs des jeunes et des moins jeunes venant de tous les milieux: les documentaires judiciaires en font foi. Et que penser de la folie des armes à feu aux USA, armes qui sont données à des enfants, toute une culture... protégée par par constitution.

    En fait, l'humanité est ce qu'elle est pour le meilleur mais trop souvent surtout pour le pire, et peu de peuples, de pays en sont à l'abri.

  • Rachad Antonius - Abonnée 18 décembre 2014 04 h 53

    Merci pour cette analyse

    Elle aide à mieux comprendre la situation.