Une année de mobilisation sans précédent

Le Conservatoire de musique de Montréal
Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir Le Conservatoire de musique de Montréal

L'automne 2014 aura été le théâtre d’un formidable mouvement de défense d’une institution culturelle qui distingue le Québec en Amérique du Nord : le Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec. Organisée en un réseau s’étendant de Val-d’Or à Québec, de Rimouski à Gatineau, en passant par Saguenay, Trois-Rivières et Montréal, l’institution créée sous l’impulsion du chef Wilfrid Pelletier en 1942 était menacée d’une amputation de l’ensemble de ses composantes en région. Pour résorber un déficit évalué à 14 millions de dollars, la direction du Conservatoire proposait de ne maintenir ouvertes que les antennes du Conservatoire à Montréal et Québec.

Cette proposition a provoqué une mobilisation sans précédent du milieu culturel à laquelle ont participé d’une façon particulièrement active les artistes lyriques du Québec. Dans le concert de protestations, deux grandes voix se sont particulièrement fait entendre.

Dans Le Devoir sous le titre « Einstein jouait du violon », la soprano Karina Gauvin se portait à la défense du conservatoire en des termes qui ne peuvent qu’émouvoir :
« Chaque année, je sillonne la planète comme bon nombre de mes collègues musiciens pour faire ce que j’aime le plus au monde. Chanter et faire de la musique. Mais, pour ainsi parcourir le monde et gagner ma vie, il a fallu que je reçoive une base solide, une formation de qualité. Cette formation, je l’ai reçue auprès des professeurs du Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec. D’où viendront les musiciens de demain ? Val-d’Or, Rimouski, Trois-Rivières ? Vous êtes aussi bien placés que moi pour savoir que le talent ne choisit pas là où il naîtra. »

Se confiant à un journaliste du quotidien La Presse, notre contralto nationale Marie-Nicole Lemieux déclarait quant à elle : « Juste que l’on envisage de les fermer, c’est une petite mort intérieure pour les régions et l’importance de la culture. » Rappelant qu’elle avait effectué sa première audition au Conservatoire de musique de Saguenay à l’âge de 19 ans, elle ajoutait. « J’ai toujours dit avec fierté que j’avais été formée dans les conservatoires du Québec, peu importe où j’étais dans le monde… [y] avoir tout appris. »

Culture pour temps durs

Deux chefs québécois qui font aussi de l’opéra leur marque de commerce n’hésitaient pas à condamner la proposition de fermeture. Ainsi, dans une lettre à la ministre de la Culture et des Communications Hélène David, Yannick Nézet-Séguin affirmait que le Conservatoire « a donné et donne encore au Québec un rayonnement exceptionnel, et ce, même au niveau international ». Le chef Jacques Lacombe s’adressait quant à lui directement au premier ministre du Québec Philippe Couillard et, maniant l’humour, il écrivait : « C’est en pleine répétition de l’opéra Carmen que je dirige présentement à Vancouver que j’ai pris connaissance des rumeurs de fermeture des conservatoires de musique du Québec en région. Pour être honnête avec vous, j’en ai presque échappé ma baguette ! » Et il faisait appel à l’histoire pour le ramener à la raison : « Je comprends que votre gouvernement fait face à de nombreux défis. Cependant, je pense à ceux, autrement plus dramatiques, auxquels ont été confrontés les dirigeants européens au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Vienne, qui fut sévèrement touchée par les affres de la guerre, a vu son Opéra national reconstruit avant même le parlement et l’hôtel ville. Les dirigeants de l’époque avaient compris qu’un peuple se définit d’abord et avant tout par sa culture, et que c’est précisément durant ces moments difficiles que le peuple a le plus besoin d’art et de culture. »

Les artistes lyriques n’ont pas été les seuls à se prononcer en faveur du maintien de l’intégrité du Conservatoire. Des manifestations multiples — appuyées notamment par des élus nationaux et locaux ainsi que par les acteurs de la société civile — se sont déroulées aux quatre coins du Québec. De plus, une pétition lancée sur le site de l’Assemblée nationale du Québec recueillait 34 793 signatures démontrant ainsi l’importance de l’enjeu parmi la population du Québec.

Cette mobilisation sans précédent aura convaincu la ministre Hélène David d’écarter une proposition aussi irresponsable. Le milieu culturel et musical a accueilli cette décision avec un soupir de soulagement. Comme l’écrivait aussi Yannick Nézet-Séguin, il importe toutefois aujourd’hui de « non seulement préserver et assurer la pérennité de cette grande institution, mais aussi de lui permettre de se développer, de s’épanouir et permettre enfin à ses artisans de se concentrer sur autre chose que leur simple survie ».

Ce sont donc les projets de développement du Conservatoire qui doivent dorénavant susciter l’attention et l’intérêt de la communauté musicale. Il est à espérer que l’institution créée par Wilfrid Pelletier se verra donner les ressources humaines et matérielles pour former de nouvelles générations d’artistes lyriques, qui s’avéreront comme celle d’aujourd’hui des hommes et des femmes de conviction.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages de leur publication. Cette semaine, nous vous proposons un extrait de l’éditorial du nouveau périodique L’Opéra – Revue québécoise d’art lyrique, dont un lancement a lieu ce mardi 16 décembre à la Chapelle du Musée de l’Amérique francophone à Québec à 17 h.
2 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 16 décembre 2014 09 h 16

    Pourquoi ce malheureux projet est-il venu de la direction du conservatoire ?

    Vous avez raison de vous réjouir et je fais moi aussi partie des gens qui ont manifesté leur désapprobation du projet de fermeture soumis par la Direction du conservatoire. Mais, une chose me turlupine: comment se fait-il que ce projet soit venu de la direction et non du ministre ? Je me serais attendu au contraire. C'est du moins ce à quoi l'on assiste habituellement dans les institutions ou organismes recevant de l'argent du gouvernement. Ma question peut sembler anodine, mais il faut être capable d'identifier la source du mal pour être capable de la corriger et d'éviter qu'il ressurgisse à tout moment, ici et ailleurs, habillé autrement.

    • Mario Bélanger - Abonné 16 décembre 2014 15 h 08

      Au départ, la direction du Conservatoire avait probablement reçu la mission de couper à fond de train dans le budget... Cela avait sans doute été exigé par le gouvernement : ça cadre si bien dans son entreprise généralisée de tout charcuter dans les services publics, peu importe les conséquences... Sauf qu'ici, la direction du Conservatoire, dans son petit confort urbain, a probablement décidé que la disparition des conservatoires régionaux semblait la solution rêvée! Un rapport est donc présenté au gouvernement avec l'intention de rayer tut bonnement quelques établissements situés en région. Misère! La tempête se lève. Tout le monde se réveille devant la stupidité du projet. Et la ministre, en se mettant à la défense des conservatoires régionaux, se retrouve rayonnante. Affaire à suivre...