Alerte à la dérive du clientélisme scolaire

Les recommandations du rapport Demers sont claires : adapter les programmes aux besoins du développement économique et technologique.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Les recommandations du rapport Demers sont claires : adapter les programmes aux besoins du développement économique et technologique.

Le 20 octobre, le ministre Yves Bolduc a accueilli favorablement les conclusions d’un rapport proposant de transformer le socle commun de cours de la formation générale collégiale par un panier flexible de cours optionnels au choix de l’étudiant. Or, cette proposition constitue une attaque directe à la mission des cégeps et au projet éducatif humaniste hérité de la Révolution tranquille. Contre cette dérive, il nous apparaît urgent de rappeler que l’éducation collégiale ne se réduit pas à la formation à l’emploi, mais qu’elle vise d’abord la formation de l’esprit, la transmission d’un héritage culturel et humain partagé, le développement de la faculté de juger et, surtout, l’inscription de chacun et chacune dans un monde commun dont ils et elles auront le souci. C’est pourquoi la formation générale a pris la forme d’un tronc commun de cours de français ou littérature, d’anglais langue seconde, de philosophie et d’éducation physique visant à développer les multiples facettes de la personne humaine. Et, surtout, c’est pourquoi elle ne doit pas devenir un buffet à la carte à la merci du caprice du « client ».

Le rapport Demers : une attaque sournoise contre la formation générale

Le Rapport final du chantier sur l’offre de formation collégiale, rédigé par Guy Demers, préconise un arrimage encore plus grand entre la formation collégiale et le marché de l’emploi. Le document s’intéresse principalement aux programmes techniques, au financement des cégeps et à la formation continue. Sous ses recommandations diversifiées se profile un objectif clair : adapter les programmes aux besoins du développement économique et technologique.

Dans le but d’augmenter le rythme de la diplomation, le rapport propose notamment de créer de nouveaux diplômes collégiaux (par exemple le « Certificat d’études collégial technique ou CECT ») permettant à des étudiants d’être diplômés sans avoir effectué la formation générale (français, philosophie, anglais, éducation physique) ou en ayant échoué à l’épreuve de maîtrise du français d’usage.

Le rapport ne parle qu’en bout de course de la formation générale, se contentant de mentionner au détour qu’elle n’est plus adaptée aux changements technico-économiques d’aujourd’hui, puisqu’elle est « demeurée sensiblement la même depuis la fondation des cégeps, soit depuis près de cinquante ans ». Pour « assouplir » la formation générale, le rapport propose alors de s’en remettre non plus à un socle commun et cohérent de cours, comme le préconisait le rapport Parent, mais au « libre choix de l’étudiant ». Si ces propositions entraient en vigueur, les institutions d’enseignement, c’est du moins notre inquiétude, seraient détournées de leur mission et se fonderaient dès lors exclusivement en réponse aux attentes pratiques et techniques du marché de l’emploi.

Le rapport Demers lorgne du côté du modèle ontarien. Dans ce modèle, l’étudiant doit suivre « entre trois et cinq cours de formation générale » en parallèle de sa formation technique dans les domaines suivants : « les arts dans la société, le citoyen, le social et le culturel, la croissance personnelle, la science et la technologie ». Or, en Ontario, faut-il le souligner, les étudiants n’entrent pas en contact avec les exigences de la philosophie, à cette formation fondamentale où le jugement de tout un chacun, quel que soit son travail plus tard dans la société, devrait trouver racine. Or, par définition, la philosophie s’exerce en contrepoint des besoins du développement technico-économique. Elle exige l’approfondissement d’un rapport réflexif au monde et à une tradition intellectuelle qui sont en rupture avec l’utilitarisme à courte vue qui inspire le rapport Demers et le gouvernement Couillard.

Préserver l’humanisme du rapport Parent

Dans le rapport Parent, dont découlent les cégeps, on a longuement insisté sur l’importance de ne pas réduire l’éducation à une formation technico-économique, mais d’accorder autant d’importance à un socle commun de cours centrés autour de la culture, des humanités et de la philosophie, lesquels visaient à transmettre un fonds culturel commun. Si le gouvernement Couillard s’engageait plus avant dans le clientélisme scolaire et son compendium, « le panier flexible » de cours optionnels et la formation à la carte individualisée, il ne se limiterait pas à appauvrir matériellement les cégeps et universités : il appauvrirait intellectuellement et culturellement le Québec.

Cette proposition vise à réduire la place non seulement de la philosophie, mais de l’ensemble des cours obligatoires de formation générale. Le 20 octobre, le ministre Bolduc a annoncé que bon nombre des recommandations du rapport seraient bientôt mises en oeuvre. Le président de la fédération des cégeps, Jean Beauchesne, s’est exprimé dans le même sens : « Est-ce que la formation générale obligatoire ne pourrait pas être plutôt un panier avec un minimum obligatoire pour tout le monde, le plus minimum possible, et un panier dans lequel l’étudiant pourrait ensuite choisir ? » Ces nombreux signaux, de même que le flou général entourant les intentions concrètes du ministre suscitent notre inquiétude.

C’est pourquoi nous invitons le gouvernement à abandonner les orientations mal avisées du rapport Demers, tout en appelant nos collègues et la population en général à se porter à la défense de l’esprit humaniste qui devrait être au fondement même de notre projet éducatif.

*Hugues Bonenfant, Marianne Di Croce, Madeleine Ferland, Éric Martin, Sébastien St-Onge.

9 commentaires
  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 15 décembre 2014 09 h 20

    Faudrait-il conclure que...


    ... les étudiants des cégeps anglophones, qui ont des cours obligatoires de « humanities » au lieu de cours de philo soient si cruellement privés de cette formation au sens critique et de ce rapport réflexif faisant contrepoids à l'utilitarisme régnant? À votre choix, c'est prêter à la philosophie des pouvoirs qui ne lui sont pas exclusifs ou faire bien peu de cas des préoccupations qui sont au coeur des autres composantes de formation générale, ici et ailleurs.

    Mais cette caricature n'est pas la seule qui grève la crédibilité de votre propos. Ainsi, parlant des éventuels CECT, vous vous gardez bien de faire part de toutes les barrures que le rapport recommande d'y mettre, de manière à ne pas dévaluer le DEC. Pas grave. Vous passez bien rapidement sur le fait que Demers reprend à son compte la reconnaissance réitérée du CSE de la valeur de la formation générale, vous en tenant frileusement à vous hérisser qu'on songe même à la remettre en question après plus de vingt ans de statu quo, présumant évidemment que le fait de vouloir donner un peu plus de latitude aux élèves dans la configuration de leur formation générale motivation n'est qu'une façon de « clientéliser » l'éducation... ce qui n'est pas très flatteur pour les élèves, d'ailleurs. Pas grave non plus. Après tout, l'objectif, ici, ce n'est probablement pas d'inviter les lecteurs des journaux à une lecture critique tant qu'à défendre «utilement» son pain et son beurre.

    • François Dugal - Inscrit 15 décembre 2014 12 h 18

      "Ce qui ce conçoit bien s'énonce clairement,
      Et les mots pour le dire viennent aisément."
      Boileau, l'Art Poétique

    • Jean-François Trottier - Inscrit 15 décembre 2014 12 h 19

      La philo, que je sache, comporte quatre volets dont un seul porte sur la logique. Les autres appellent à l'implication de la pensée dans la vie, tant politique que quotidienne.
      Mais surtout...
      Primo, le système d'enseignement Québécois est l'un des meilleurs. Par exemple, les informaticiens québécois sont toute proportion gardée les plus en demande au monde. Pourquoi? Parce qu'ils ne sont pas que techniques. Il savent écouter et aller à l'essentiel dans le cadre des vraies questions de gestion ou de n'importe quel autre secteur. Vous voulez qu'ils deviennent purement techniques ? C'est une farce!
      Secundo, en pédagogie on sait que le fait de donner une structure rassurante au jeune cerveau est essentielle pour le voir s'enrichir lui-même, y compris des marches obligées auxquelles il doit apprendre à s'adapter. Vouloir changer le cadre des études est profondément contre-productif.
      Tertio, la richesse de l'enseignement post-secondaire québécois réside précisément dans la différence de pensée due à la connivence culturelle qui s'y développe. En ce sens nos diplômés sont comparables aux Israéliens, très en demande eux aussi parce qu'ils apportent de l'originalité aux solutions. Briser ça via le libre choix des cours revient à uniformiser nos méthodes selon l'universalité... et dès lors nos étudiants deviennent n'importe qui.
      Alors, les CECT, c'est non, point à la ligne. Pas un peu, pas avec précaution. Pas du tout.
      Notre système d'enseignement est très perfectible. Son principal problème est le décrochage, et son point fort est l'adaptabilité des diplômés.
      Alors, parlons de décrochage et repensons un peu l'enseignement primaire. C'est là l'urgence.
      Pas le post-secondaire.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 15 décembre 2014 15 h 39

      Monsieur Dugal, désolé que les mots qui me viennent aisément pour exprimer ma pensée ne vous agréent pas. Dommage que vous ne preniez pas plaisir à enrichir la discussion de vos propres points de vue plutôt qu'à me faire la leçon en citant plutôt... aisément « les mots » d'un autre.

  • Michel Mongeau - Abonné 15 décembre 2014 09 h 32

    Je me souviens et vous soutiens!

    J'appuie totalement mes collègues qui se portent à la défense de notre formation collégiale québécoise. Si on tient compte des diffcultés actuelles à la lecture, à l'écriture, à la concentration, à l'organisation de la pensée, à l'esprit d'analyse et de synthèse, largement induits par la présence et l'usage systématiques de la bidulerie numérique, maintenir le cap sur cette formation se révèle un impératif catégorique. Sans négliger les ''dommages collatéraux'' engendrés par la diffusion mondiale de la culture du divertissement tous azimut, l'accès au travail rémunéré dès le secondaire, l'entrée précoce dans le monde de la consommation...Offrir des programmes à la carte, ne proposerait aucune alternative solide et homogène à cette dérive commercialo-ludique. Nous ne voulons pas d'un Québec d'écervelés ''compétents''!

  • Gendreau-Hétu Jean-Pierre - Inscrit 15 décembre 2014 10 h 20

    Humanisme, ou lobbysime?

    L'humanisme avancé dans cette lettre semble se confondre avec les intérêts professionnels de certaines disciplines au collégial. Pourtant, rien dans l'humanisme ne les privilégie au détriment des autres disciplines constituantes. Un véritable humanisme dépasserait le quasi monopole philosophique et littéraire pour exposer le collégien aux disciplines tout aussi pertinentes que sont la grammaire (science fondatrice de l’humanisme), l’histoire ou la géographie. Le règne de la littérature et de la philosophie sur le curriculum collégial obligatoire ne semble souffrir aucune concurrence. Le rapport Demers n'est sans doute pas parfait, mais il a notamment le mérite de s’interroger sur l’accent traditionnellement mis sur la littérature et de proposer que les étudiants -- qui peinent souvent à analyser correctement leur grammaire — approfondissent également la langue dans ses structures logiques. En quoi est-ce donc moins «humaniste»? (Le problème est peut-être qu'une formation universitaire en littérature ne prépare à peu près pas à l'enseignement de la grammaire…) La défense de l'humanisme ne devrait pas ête confondue avec le statut quo -- pourquoi ne pas parler plutôt d'un élargissement vers les disciplines soeurs dont la présence sous forme de cours au collégial est marginale (histoire ou géographie) ou nulle (grammaire/linguistique)? Prétendre comme on l'a fait en réaction au rapport Demers que l'étude de la langue pour la langue appartient aux ordres inférieurs de l'enseignement relève de l'ignorance crasse : que fait donc Chosmky au MIT depuis cinq décennies? Quand littérature et philosophie accepteront de partager avec d'autres la tarte du parcours obligatoire, leur discours en faveur de l'humanisme aura gagné en crédibilité.

    • Claude Poulin - Abonné 15 décembre 2014 14 h 26

      Je suis totalement d'accord avec vous. À propos des cours d'histoire, faut-il encore le répéter, leur place dans les programmes de formation intellectuelle et sociale reconnue comme indispensable (même par les professeurs de philo et de littérature) continue de décliner. Depuis des lunes, et l'expérience ratée de l'an dernier le démontre, les résitances au changement, les réflexes de repli tels qu'on peut le voir chez les signataires de cette lettre, démontrent qu'aucune réforme de cette nature ne sera possible sans une intervention d'autorité du Ministre. Mais, comme chacun le sait, cela ne se produira pas. Malheureusement!

  • Gabriel Danis - Abonné 15 décembre 2014 12 h 19

    Caricature

    À l'université, les étudiants peuvent choisir plusieurs de leurs cours au sein de leur programme. C'est ce qui distingue, entre autres, le scolaire de l'enseignement suprieur. À l'université, parle-t-on de « buffet à la carte au merci du client » ? Bien sûr que non. À moins que votre véritablement intention ne soit de faire des cégeps une continuité de l'enseignement scolaire et obligatoire alors que les cégeps se battent depuis des années pour être reconnus comme établissements d'enseignements supérieurs ?

    Une révision de la formation générale et de certaines modalités de l'enseignement collégial risque d'être à l'ordre du jour à court et moyen terme. Ces défis commandent qu'on s'éloigne d'une analyse caricaturale comme ne le fait ce texte.

  • Tony Arsenault - Inscrit 16 décembre 2014 15 h 02

    Le choix du client

    Le problème du tronc commun n'est pas qu'il est inutile ou qu'il est obligatoire pour tous les cégepiens. Son problème est qu'il s'agit d'un tronc : rigide.

    De grâce, il faut garder le tronc commun. C'est d'une évidence même. La philosophie apprend à penser, et la présence de cours de français et d'anglais n'est pas négociable vu le faible niveau de maîtrise de l'une ou l'autre langue chez les Québécois. Toutefois, il gagnerait probablement à offrir plus de choix.

    Les cours d'anglais sont subdivisés selon le niveau de l'étudiant après un examen d'anglais : 100, 101, 102, 103. J'aimerais bien voir une telle flexibilité pour le cursus de français et de philosophie. Les élèves très forts en français et qui en démontrent l'intérêt pourraient suivre des cours plus difficiles de niveau universitaire, par exemple (pensez au système américain des "AP classes", que j'ai souvent jalousé). Idem pour la philosophie après le premier cours de base (pour déterminer le niveau).

    En ce qui a trait aux cours d'éducation physique, je crois également qu'ils ont leur place, mais eux aussi doivent changer. Plutôt que de trimballer l'étudiant d'activité en activité, il serait mieux pour eux de n'en choisir qu'une seule à laquelle ils participeront pendant les 3 cours. Par exemple, j'ai choisi escrime au premier cours, plein-air au deuxième et conditionnement physique au troisième, mais plus que tout, j'aurais aimé simplement faire de l'escrime tout le long : escrime I, II, III.

    Le gouvernement libéral cherche de toute évidence à "former" une population servile, esclave des lois du marché, qui sait comment "faire sa job" mais qui ignore tout le reste. Manifestement, sans maîtrise langagière et sans faculté de pensée critique, c'est ce qui arrivera.