Le paradoxe de la tourtière

On culpabilise volontiers ceux qui arrosent leur gazon en été, mais que fait-on avec les épiceries et les restaurants qui gaspillent leur nourriture?
Photo: Lorenzo Morales On culpabilise volontiers ceux qui arrosent leur gazon en été, mais que fait-on avec les épiceries et les restaurants qui gaspillent leur nourriture?

Dix pour cent des familles du Québec ont faim, peut-on lire en première page d’un quotidien. À ce temps-ci de l’année, on nous rappelle qu’il faut donner allègrement aux kyrielles de banques alimentaires. Il faut faire une razzia dans notre garde-manger pour trouver des conserves à donner. Les concepteurs de ces nombreuses campagnes publicitaires incitent le grand public à faire des dons quand les premiers visés devraient être les restaurants et les épiceries, parce que si 10 % des ménages québécois ont faim, soyez assurés que 100 % des restaurants et des épiceries gaspillent leur nourriture.

Tous ceux comme moi qui travaillent dans ces milieux vous le diront : le gaspillage faramineux est un choc auquel les nouveaux employés doivent s’habituer. Première journée de travail chez le traiteur qui m’emploie, le surplus qui n’a pas été mangé, même touché, se retrouve illico à la poubelle. Les nouveaux employés regardent avec stupéfaction et désarroi les cuisiniers prendre les plateaux d’aluminium avec les canapés à 13 $ l’unité qui sont jetés à la poubelle.

Les nouveaux crient devant l’aberration, les autres nous expliquent que la compagnie est « obligée » de faire ainsi. On me répond que « c’est la loi ».

Impuissance

J’ai l’impression d’assister avec impuissance à un acte criminel où tous les témoins sont tacitement en désaccord, et qu’avec l’habitude, l’omertà s’est installée. J’évite d’exprimer devant mes supérieurs l’ampleur de la commotion que ça suscite chez moi ; je suis payée pour servir la nourriture, et non pour déblatérer sur ce problème majeur qui devrait causer la même angine de poitrine chez toutes personnes dotées d’une conscience, de raison ou de logique. Pendant un instant, je sors de mon quotidien de Nord-Américaine bien nantie qui mange à sa guise et je me rappelle que ceux dans le besoin ne sont pas seulement les Syriens pour qui l’ONU a coupé l’aide alimentaire, mais bien des Montréalais d’ici.

Parce qu’il ne faut même pas d’empathie pour saisir la pertinence de régler ce problème, il ne faut que d’un minimum de logique. On culpabilise volontiers ceux qui arrosent leur gazon en été, mais les épiceries et les restaurants qui gaspillent leur nourriture ? On ferme les yeux dessus, on chiale collectivement, verbalement, on en parle durant un festin des Fêtes et tout le monde s’accorde sur cette absurdité, mais les choses restent ainsi. C’est d’ailleurs à ce genre de souper qu’on dit à la petite Léa de ne pas gaspiller sa tourtière parce que « d’autres enfants de ton âge en Afrique n’ont pas la chance de manger à leur faim ». Pourtant, des enfants avec le ventre qui gargouille tous les jours, il s’en trouve à quelques rues de chez vous peut-être.

Je dis tout ça, mais je ne prétends pas être meilleure, je ne suis qu’une chialeuse parmi tant d’autres qui ne fait qu’écrire un texte sur le sujet en espérant que d’autres mettront en branle des actions concrètes. La Guignolée des médias a beau avoir rapporté 200 000 $ à ce jour (et tant mieux), mais mettre fin à ce paradoxe où on demande aux gens de donner de la nourriture quand restaurants et épiceries jettent la leur devrait être plus haut dans la liste des priorités de notre collectivité.

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11 commentaires
  • Michel Vallée - Inscrit 10 décembre 2014 02 h 56

    « (Les) campagnes publicitaires incitent le public à faire des dons de nourriture... »

    « (Les) campagnes publicitaires incitent le public à faire des dons de nourriture... »

    ... Ce qui est autant de profits aux bénéfices des épiceries... Lesquelles cadenassent comme des chambres fortes leurs «conteneurs» à déchet, après avoir versé de l'eau de Javel sur les aliments ainsi disposés aux ordures (afin de s'assurer que personne ne mettent le grappin sur cette nourriture honteusement gaspillée...

  • Gaston Bourdages - Abonné 10 décembre 2014 07 h 04

    Mercis madame Saphan...

    ...pour votre nourrissante invitation. Ma conscience fait silence... Votre «dérangeant» propos me rappelle combien et comment je suis chanceux voire privilégié de pouvoir manger à ma faim....et parfois fort plus. Quant au honteux gaspillage et à «l'eau de javel versé...»(écrit monsieur Vallée) j'appréhende l'avenir...beaucoup de gens ignorent ce qu'est de souffrir de faim et de la faim...
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Petit «pousseux de crayon sur la page blanche»,
    Saint-Mathieu de Rioux, Qc.

  • Bernard Terreault - Abonné 10 décembre 2014 08 h 17

    Si au moins....

    ... les employés pouvaient emporter tous les invendus.

  • Jean-Yves Marcil - Inscrit 10 décembre 2014 09 h 12

    Criminel !

    Les criminels ne sont pas toujours ceux qui manipulent un fusil automatique la haine au coeur...

  • Beth Brown - Inscrite 10 décembre 2014 09 h 48

    Un exemple: l'Accueil Bonneau

    Un gros merci à ceux qui arrivent à déculpabiliser un peu notre société embourbée dans la contradiction, dans le "paradoxe de la tourtière". Merci aux dirigeants et aux nombreux bénévoles qui ont porté à bout de bras, à travers les générations, cette oeuvre de bienfaisance. Merci aux restaurants et aux épiceries qui donnent sans relâche de leurs surplus pour venir en aide aux démunis.

    Je rêve de partage des richesses où des multi-millionnaires se regroupent pour fonder une demi-douzaine de ces salles à manger gratuites structurées selon le format de l'Accueil Bonneau. On a craché sur l'Église mais sans elle, cette oeuvre de charité n'aurait jamais pu ni voir le jour ni se transmettre dans la pérennité.
    http://www.accueilbonneau.com/


    "J'avais faim, et vous m'avez donné à manger ; j'avais soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étais un étranger, et vous m'avez accueilli ; j'étais nu, et vous m'avez habillé ; j'étais malade, et vous m'avez visité ; j'étais en prison, et vous êtes venus jusqu'à moi." Matthieu 25, 31-46

    • Benoît Gagnon - Inscrit 10 décembre 2014 12 h 35

      La moralité des personnes qui fondent des organisations comme l'Accueil Bonneau n'a rien à voir avec leur religion.

      Pour preuve, des gens sans religion font don de leur temps et argent à ce genre d'oeuvre partout sur la planète.

      Comme si la moralité d'une religion, qui est une institution et non pas une personne, avait priorité sur toute autre moralité...

    • Michel Vallée - Inscrit 10 décembre 2014 13 h 02

      @Beth Brown

      « Merci aux dirigeants et aux nombreux bénévoles qui ont porté à bout de bras, à travers les générations, cette oeuvre de bienfaisance [...] Je rêve de partage des richesses où des multimillionnaires se regroupent pour fonder une demi-douzaine de ces salles à manger gratuites [...] »


      La charité est le contraire de la justice sociale.

      Surtout lorsque la charité est déductible d'impôts

    • Beth Brown - Inscrite 10 décembre 2014 16 h 25

      @ Benoît Gagnon

      Comment expliquez-vous qu'au début de chacun des repas à l'Accueil Bonneau, la seule oeuvre que j'ai donnée en exemple, on récite encore la prière avant de servir une moyenne de 600 repas à tous les jours? Rien à voir avec la religion?

      @ Michel Vallée

      Si on suit votre raisonnement, il devient justifiable et même préférable de jeter les excédents de nourriture aux poubelles.

    • Michel Vallée - Inscrit 10 décembre 2014 20 h 37

      @Beth Brown

      «Si on suit votre raisonnement, il devient justifiable et même préférable de jeter les excédents de nourriture aux poubelles»


      Si on suit mon raisonnement, la justice sociale est préférable à la charité publique...