Crise de la chaîne du livre: il y a urgence de faire le point

L’état des bibliothèques publiques a fait l’objet de très nombreux diagnostics.
Photo: Pedro Ruiz Archives Le Devoir L’état des bibliothèques publiques a fait l’objet de très nombreux diagnostics.

Le monde du livre est durement travaillé par des secousses qui ne tiennent pas toutes des mêmes causes. […] Comme toujours durant de telles périodes, les prophètes font de bonnes affaires et ils ne manquent pas d’audience ceux-là qui prédisent la mort du livre et la fin de l’industrie.

On ne tentera pas de les relancer et de souscrire à la surenchère des propositions de ceux-là qui lisent avec optimisme ou inquiétude les feuilles de thé ou les pixels des magazines branchés en ligne. Il s’agit simplement de prendre un peu de recul historique pour se donner un espace de pensée qui permette d’échapper au prophétisme ou au fatalisme. Les révolutions technologiques ne livrent pas toujours les fruits que leurs promoteurs voudraient savourer. La photographie n’a pas tué la peinture, elle en a modifié le statut et lui a fourni matière et nécessité de se repenser. Le regard en a été changé et, du coup, la place de l’image. Ainsi en va-t-il sans doute déjà de la révolution numérique et de ses impacts sur le livre et la lecture. Il serait donc plus prudent d’éviter le simplisme et d’en faire la source de tous les maux. Il ne faudrait surtout pas, non plus, céder au fatalisme. Le monde du livre est mal en point, c’est vrai. Mais on ne trouvera les moyens d’une approche de restauration intelligente et utile que si l’on prend bien le temps d’en faire une analyse rigoureuse et d’en proposer une lecture assez nuancée pour que tous les acteurs y trouvent les motifs sérieux de contribuer à une action commune de redressement.

On peut d’ores et déjà définir au moins trois grands registres sur lesquels peuvent s’organiser les diagnostics.

Le registre économique. Les problèmes de distribution, la réorganisation des rapports entre les divers acteurs de la chaîne, les enjeux de concentration de la propriété qui s’y posent de manière différente selon les maillons qu’on observe, les difficultés de maintenir ou de conquérir les marchés dans un contexte d’intensification de la concurrence. Autant de problèmes et bien d’autres en ces domaines qui renvoient tantôt aux changements dans les modèles d’affaires tantôt aux conjonctures spécifiques des divers segments de marché méritent d’être examinés et ordonnés dans un cadre qui permettra d’établir les priorités d’action et le partage des responsabilités entre les divers acteurs à mobiliser.

Le registre institutionnel. L’état des bibliothèques publiques a fait l’objet de très nombreux diagnostics. En dépit de quelques améliorations notables et de succès fort éloquents — celui de la Grande Bibliothèque est certes éblouissant, mais il ne doit pas empêcher de voir des réussites à échelles plus réduites, mais néanmoins importantes —, il faut reconnaître que les statistiques comparatives placent le Québec dans une situation déplorable. Il reste un immense effort de rattrapage à accomplir. Et force est de reconnaître que la politique d’austérité l’emportera sur les propos lénifiants du ministre repentant. Les tourments qui seront peut-être évités aux bibliothèques scolaires seront sans doute infligés aux bibliothèques municipales, selon les vases communicants de la logique comptable à courte vue qui sévit à Québec.

Les quelques chiffres disponibles sur la contribution des politiques d’achats des bibliothèques à l’édition québécoise sont affligeants. Les pratiques en vigueur sont non seulement contradictoires, elles sont carrément contre-productives quand on considère que les éditeurs québécois ne sont pas les principaux bénéficiaires des politiques d’achats qui bénéficient de subventions publiques. Il y a des urgences qui vont coûter beaucoup plus cher à moyen terme que les économies de bouts de chandelles qui seront grappillées dans les deux prochains exercices budgétaires.

Le registre culturel. Il est inutile de se le cacher, les besoins sont criants en matière de soutien et de promotion de la lecture, que ce soit à l’école, dans les loisirs ou dans les milieux de travail. Il faut un Plan lecture d’une audace que nous n’avons pas encore eu collectivement pour faire face aux énormes défis que nous posent les transformations sociales en cours. Le maintien et le développement de notre dynamisme et de notre identité passent par une action culturelle d’envergure. Il faut une véritable mobilisation collective qui visera au renforcement du cadre des référents communs de la culture, une mobilisation qui évitera le délitement de la culture nationale et sa dissolution dans le magma de la culture de masse imposée par les grosses machines de la médiocrité mondialisée.

Les problèmes sont suffisamment graves et trop nombreux pour s’imaginer pouvoir les traiter adéquatement en procédant au cas par cas. Le milieu serait mûr pour un grand forum devant déboucher sur un programme d’action. On n’ose guère appeler la chose un Sommet tant le mot a été galvaudé. Il n’en demeure pas moins que la convocation d’un tel rendez-vous serait plus pertinente que les appels à l’aide de la ministre. Le dossier du livre est trop important pour qu’on en soit réduit à le ramener aux manoeuvres de pressions pour éviter le pire. Son potentiel est trop grand pour qu’on se prive des occasions de dépassement que nous offrent les difficultés présentes. Les redresseurs comptables feraient bien de se répéter l’adage : nous n’avons pas les moyens de gaspiller une bonne crise. Le temps est venu de faire le point.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages de leur publication. Cette semaine, un extrait de l’éditorial des Cahiers de lecture de L’Action nationale (Automne 2014, volume IX, no 1).
2 commentaires
  • Paul Gagnon - Inscrit 9 décembre 2014 10 h 21

    Comparaison inquiétante

    Votre comparaison du monde du livre avec le monde de la peinture n’est pas rassurante : "La photographie n’a pas tué la peinture, elle en a modifié le statut et lui a fourni matière et nécessité de se repenser. Le regard en a été changé et, du coup, la place de l’image."

    Dans la mesure où la peinture, l’art, a évolué progressivement, puis de plus en plus rapidement, vers ce qu’on peut appeler l’anti-art dont l’actuelle exposition au Musée des Beaux-Arts de Montréal donne un aperçu de la préhistoire, on peut être inquiet sur l’avenir du livre, si votre comparaison tient la route. Qui sera le « Cristo » du livre ? L’emballeur de l’insignifiance contemporaine.

  • Claude Martin - Inscrit 11 décembre 2014 09 h 27

    Les bibliothèques publiques sont un succès

    Le texte de Robert Laplante (Le Devoir, 9 décembre 2014) reprenant un article des Cahiers de la lecture, erre au sujet des bibliothèques publiques.

    Il affirme que « Les quelques chiffres disponibles sur la contribution des politiques d’achat des bibliothèques à l’édition québécoise sont affligeants ». Pourrait-il citer ces « quelques chiffres » ? Pour ma part, je signale les résultats d’une étude malheureusement difficile à trouver, Baillargeon, J. P.,et M. De La Durantaye (1998). Présence et visibilité du livre québécois de langue française en librairie, en bibliothèque et dans les médias. Québec: Institut National de la Recherche Scientifique, mais citée dans le mémoire de Mourad Benzidane (étudiant de M. de la Durantaye), Étude des variables internes de succès des bibliothèques publiques au Québec, UQTR, 2008, p. 24, http://depot-e.uqtr.ca/1402/1/030083661.pdf .
    "Concernant les nouvelles acquisitions, sur un échantillon de cinquante (50) bibliothèques à travers la province, les présentoirs de nouvelles acquisitions en avant-plans comprennent une plus grande part d'ouvrages québécois (86 %) présentés de face. Il est clair que la bibliothèque publique favorise la nouveauté québécoise et précisément dans un ratio d'un ouvrage québécois pour 2,5 ouvrages étrangers (éditions françaises et autres). En moyenne, les nouveautés québécoises occupent 60 % des présentoirs d'avant-plan des bibliothèques publiques de l'échantillon étudié. (De La Durantaye & Baillargeon, 1998, p.61).
    Apropos des genres de livres québécois prêtés par les bibliothèques publiques à leurs usagers, nous citerons ceux qui se classent en premiers, à savoir les romans, suivis de la littérature de jeunesse.
    De la part des bibliothécaires interrogés par les auteurs, il a été affirmé que plus du tiers (1/3) des budgets alloués aux acquisitions de livres pour les bibliothèques est consacré à l'achat des livres des éditions québécoises. Quant à la section du livre jeunesse, 70 % des nouvelles acquis