Je songe à accrocher mes patins

Les gens veulent un médecin de famille; mais qui voudra être médecin de famille et travailler avec un fusil sur la tempe?
Photo: Thomas Northcut Digital Vision Les gens veulent un médecin de famille; mais qui voudra être médecin de famille et travailler avec un fusil sur la tempe?

Je suis omnipraticien et je pratique essentiellement en établissement. Quand j’ai commencé à travailler en 1998, c’est là que le système de santé manquait cruellement d’effectifs. Les activités médicales particulières (AMP) ont été créées justement car les besoins en établissement étaient grands, les médecins étant auparavant plus nombreux à préférer la pratique en cabinet. Au point où le gouvernement, dans les années 90, a offert aux omnipraticiens 150 000 $ par an pendant 2 ans pour qu’ils prennent leur retraite hâtivement, car il y avait, semble-t-il, trop d’omnipraticiens (j’ignore quel parti a eu cette idée, mais je lui dis bravo champion…).

J’ai donc orienté ma pratique uniquement vers les AMP, soit l’urgence et l’hospitalisation. J’ai laissé l’urgence après neuf ans pour faire ensuite de l’hospitalisation à temps plein. Je rendais un fier service à la population tout en faisant le travail que j’aime. Durant quelques années nous avons, mes collègues et moi, tenu le service d’hospitalisation à bout de bras. Je travaille une fin de semaine sur deux. Une fin de semaine sur deux où je ne suis pas avec mes enfants, qui la semaine sont à l’école.

Un fusil sur la tempe

Je suis amèrement déçu de voir que tout ce travail est traité par le ministre comme étant de la complaisance ou de la paresse. Et « déçu » est un euphémisme. La façon dont le ministre entend résoudre le problème d’accès aux médecins est communiste, ou digne d’un dictateur.

Et la population qui semble être contente qu’un gouvernement mette enfin les médecins au pas ne comprend pas bien l’enjeu d’une telle attitude au sein d’une société. Le ministre et la population ne comprennent pas que le grand manque d’omnipraticiens a amené ceux-ci à se spécialiser dans divers domaines, comme l’urgence, les soins intensifs, l’hospitalisation, la gériatrie, l’obstétrique et j’en oublie. Ils ne comprennent pas que le dévouement de ces médecins à tel type de pratique a permis aux Québécois d’avoir un service, et d’en avoir un de meilleure qualité.

Quand j’entends qu’un bon médecin de famille peut exceller dans tous les domaines, à l’urgence, à l’hospitalisation, en obstétrique, en cabinet, en gériatrie, et j’en passe, il ne fait aucun doute que l’auteur de tels propos est complètement dépassé par l’organisation des soins, par le niveau de qualité des soins qu’un médecin devrait donner en 2014. C’était peut-être vrai en 1934, mais plus maintenant. Et comme d’habitude, les gens impliqués, les dirigeants et la population vont s’en rendre compte trop tard.

D’accord, les gens veulent un médecin de famille, mais dites-moi qui voudra être médecin de famille et travailler avec un fusil sur la tempe ? Je pense sérieusement, trop à mon goût, à accrocher mes patins.

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