Pour mieux comprendre notre passé

« La tâche de l’historien n’est pourtant pas de tracer un portrait sombre du passé afin que la collectivité puisse jeter aux oubliettes l’époque précédente et se féliciter d’en être sortie meilleure. »
Photo: Olivier Zuida Le Devoir « La tâche de l’historien n’est pourtant pas de tracer un portrait sombre du passé afin que la collectivité puisse jeter aux oubliettes l’époque précédente et se féliciter d’en être sortie meilleure. »

Cher Jean-François Nadeau,

Je vous écris en réaction à votre chronique « Le présent du passé » (Le Devoir, 24 novembre) consacré à mon livre L’abbé Pierre Gravel : syndicaliste et ultranationaliste. D’abord, je tiens à vous remercier de l’intérêt que vous avez porté à mon ouvrage et de la visibilité que vous lui avez accordée. Cela dit, je dois protester contre l’interprétation que vous en avez faite.

Si je n’avais vu en l’abbé Gravel qu’un « croyant sincère doublé d’un raciste, d’un antisémite, d’un xénophobe, d’un homophobe [où avez-vous pris cela ?] et d’un amateur de dictateurs bien droits dans leurs bottes », je ne me serais pas donné la peine de lui consacrer un livre. Il y a déjà une littérature abondante sur ces penseurs qu’on présente comme les auteurs du discours ultraréactionnaire et sans aucune nuance qu’on imagine avoir dominé la société québécoise de la « Grande Noirceur ».

C’est la raison pour laquelle je suis déçu de voir que vous avez limité votre analyse à la surface de mon étude. Vous qualifiez mes nuances de « timides avancées » dues à ma « crainte de ne pas être assez mesuré ». La tâche de l’historien n’est pourtant pas de tracer un portrait sombre du passé afin que la collectivité puisse jeter aux oubliettes l’époque précédente et se féliciter d’en être sortie meilleure. Ce n’est pas tout de rappeler à la mémoire les tenants de l’extrême droite, d’énumérer leurs manifestations et de compter leurs fidèles. Encore faut-il tenter d’expliquer ce qui a permis et justifié leur existence aux yeux de leurs contemporains.

Pour cette raison, je ne pouvais me limiter à explorer l’opposition de Gravel à la gauche, son opposition à l’immigration juive ou encore ses amitiés avec Maurice Duplessis et Robert Rumilly, le tout décoré de photographies de ses saluts nazis. Je devais également rendre compte de son rôle clef dans la fondation du plus important syndicat de l’industrie de l’amiante, de son militantisme en faveur de l’État-providence et de la nationalisation de l’électricité, de même que de son soutien actif aux tiers partis progressistes des années 1930 et 1940 dont on qualifiait alors le programme de révolutionnaire, voire de bolcheviste. Un discours apparemment contradictoire où se concilient étrangement la gauche et l’extrême droite. Là résidait, je crois, l’intérêt de mon analyse.

L’étude du cas de l’abbé Pierre Gravel visait à contribuer à une meilleure compréhension de notre passé et non à faire le procès de cette société québécoise dans laquelle on trouve preneur pour « la pire des idéologies ». À vous lire, j’ai tendance à croire que je n’ai pas atteint mon objectif. Je devrai travailler davantage. Au plaisir de vous lire à nouveau.

Réponse du chroniqueur

Il nous manquait une étude consacrée à ce curé influent dans les milieux populaires d’avant-guerre. Vous avez eu raison de lui accorder votre attention. Si l’historien doit en effet s’efforcer de comprendre plutôt que de condamner, votre erreur principale à ce titre est de trop croire que l’attachement de Pierre Gravel à un syndicalisme aux horizons corporatistes, combiné au fait que cet abbé se voit dénoncer pour son soutien à des mouvements qualifiés de « progressistes », constitue une contradiction avec ses positions ouvertement fascistes. Vous êtes pour ainsi dire aveuglé par une illusion qui tient au fait que vous accordez à des étiquettes d’hier, sans doute malgré vous, le poids des réalités que recouvrent ces mots aujourd’hui. Pour dire vite, puisque l’espace manque ici, vous oubliez en chemin qu’un certain syndicalisme se trouve aux origines du fascisme et de la montée de l’extrême droite. Aussi n’y a-t-il rien de « contradictoire » ni d’original chez ce curé, au contraire de ce que vous prétendez : comme d’autres personnages forts en gueule, il est bel et bien taillé en bloc dans le noir d’une époque dont il se fait le triste perroquet.

Jean-François Nadeau

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10 commentaires
  • Pierre Brassard - Inscrit 28 novembre 2014 01 h 40

    Adrien Arcand voulait un syndicat à La Presse

    Si je compend bien un certain syndicalisme et un certain fascisme peuvent coexister.

    Bien sûr. Adrien Arcand voulait un syndicat à La Presse.

  • Sylvain Deschênes - Abonné 28 novembre 2014 06 h 17

    Argument d'autorité

    Monsieur Nadeau,
    Alexandre Dumas a produit un mémoire de maîtrise qui a été encadré par au moins deux professeurs universitaires et qui a été accepté par ses pairs. Vous soutenez visiblement une interprétation différente de la période analysée par l'auteur, mais vous n'avez pas à lui parler d'autorité comme vous le faites.
    Sylvie Ménard, professeure d'histoire

    • Beth Brown - Inscrite 28 novembre 2014 17 h 34

      « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. » Voltaire

  • michel lebel - Inscrit 28 novembre 2014 06 h 34

    Lieux de chicane!

    Tout n'était pas "noir" au temps du curé Gravel comme tout n'est pas "lumineux" de nos jours! De toute façon, avocats et historiens sont gens de chicane! Leur interprétation du droit ou des faits est bien souvent sujette à controverses. Ainsi va la vie avec ses mystères!

    M.L.

    • Sylvain Auclair - Abonné 28 novembre 2014 09 h 35

      Évidemment, toujours à défendre l'Église catholique...

      M. Lebel, c'est le droit canon que vous auriez dû enseigner...

    • Sylvain Auclair - Abonné 28 novembre 2014 09 h 35

      Évidemment, toujours à défendre l'Église catholique...

      M. Lebel, c'est le droit canon que vous auriez dû enseigner...

    • michel lebel - Inscrit 28 novembre 2014 13 h 26



      @ Sylvain Auclair,

      Mon commentaire n'a aucun rapport avec l'Église catholique. Je disais seulement que les historiens, comme les avocats, se disputent souvent. La vérité, ou ce qui s'en approche, est souvent difficile à trouver. Ça me semble une évidence!


      Michel Lebel

    • Beth Brown - Inscrite 28 novembre 2014 17 h 33

      Évidemment, toujours à fustiger l'Église catholique...

      M. Auclair, vous faites feu de tout bois: vous faites ombrage à Voltaire.

  • Claude Poulin - Abonné 28 novembre 2014 15 h 41

    Les zones d'ombre

    On peut comprendre la critique du journaliste qui n'aime pas voir la réalité d'une époque où certains porte-étendards du nationalisme canadien français, comme le curé Gravel qui pratiquaient ces formes d'actions pour assurer la survivance de la race. Pourtant, cela a été le modèle de résistance aux "forces du mal" qui eut certains mérites. Des syndicats nationaux catholiques sous le contrôle clérical sont devenus plus tard (La CSN) des instruments d'une révolution sociale dont le monde des travailleurs d'ici sont fiers. Et que la génération des historiens post révisionnistes, eux, savent reconnaître comme oeuvre positive. En somme J. F. Nadeau voudrait qu'on efface certains faits de notre histoire à la manière de l'école revisionniste à laquelle il est associé. Et ce, évidemment pour masquer les zones d'ombre (noire) qui altèrent le tableau sans tache qu'on voudrait présenter. Notre histoire, comme celle de toutes les sociétés est marquée par l'ambivalence. Pourquoi ne pas le reconnaître? Claude Poulin