Rio, déjà 10 ans

Le très médiatisé "Sommet de la Terre de Rio" de Janeiro, qui a vu la consécration du concept de développement durable, a déjà 10 ans. La Terre ne s’en porte pas mieux, diront les détracteurs des grands sommets internationaux qui déplorent leur inutilité et le gaspillage financier qui les entoure. L’analyse sommaire de certains faits leur donne en partie raison, particulièrement dans le domaine de l’environnement. Malgré la tenue de sommets internationaux sur l’environnement (dont Stockholm en 1972 et Rio en 1992), nous sommes tous les jours témoins de sa dégradation tant au niveau local qu’international. Des espèces vivantes disparaissent chaque jour, la désertification est de plus en plus dramatique dans plusieurs régions du monde, la pollution de l’eau, de l’air et des sols font plus que jamais des victimes, la production des gaz à effet de serre n’a cessé d’augmenter et des gaz nocifs continuent d’attaquer la couche d’ozone. La coopération internationale semble plus difficile, comme en témoignent les négociations sur les transferts d’organismes vivants modifiés, la réduction des émissions de gaz à effet de serre et les nombreux conflits entre protection de l’environnement et promotion des échanges commerciaux. S’il est vrai que ces sommets n’ont pas réglé les problèmes environnementaux à l’échelle du globe, on peut tout de même se poser la question de savoir ce qu’il en serait aujourd’hui si Rio n’avait pas eu lieu.

C’est pour répondre en partie à cette question et pour relancer la coopération internationale en faveur du développement durable que se tiendra le Sommet mondial sur le développement durable. Organisé par les Nations unies, le Sommet aura lieu du 26 août au 4 septembre 2002 à Johannesburg, en Afrique du Sud. Il sera l’occasion de faire l’examen de la mise en oeuvre des textes issus du Sommet de la Terre de Rio, dont la Convention sur la diversité biologique (et son Protocole sur les risques biotechnologiques), la Convention-cadre sur les changements climatiques (et son Protocole de Kyoto), l’Agenda 21 (ou Action 21), et la Convention sur la lutte contre la désertification qui, bien qu’elle n’ait pas été ouverte à signature lors du sommet, est le résultat d’un processus de négociations engagé à cette occasion.



L’examen quinquennal de Rio, en 1997, est passé presque inaperçu des médias et a déçu les observateurs qui ont, entre autres, déploré le peu d’engagement de la part des acteurs gouvernementaux. "Le Sommet de la Terre+5" avait mis davantage en lumière le peu de progrès réalisés en cinq ans dans la mise en oeuvre du développement durable que la volonté des gouvernements d’aller de l’avant.



Depuis 1997, différents indices témoignent d’un certain progrès, comme la signature de nombreux accords dont certains contiennent des engagements spécifiques, tels que les protocoles de Kyoto sur les gaz à effet de serre (bien que les Etats-Unis, principal émetteur de gaz à effet de serre, n’y soit pas associé) ou celui de Cartagena sur les risques biotechnologiques, ou encore la convention sur les polluants organiques persistants. Mais de façon générale, le fait qu’Agenda 21 soit probablement le texte qui ait reçu le moins d’attention depuis 1992 dénote une très faible intégration des principes du développement durable dans les façons de faire. Ce plan d’action pour le développement durable de quarante chapitres est "un programme qui reflète un consensus mondial et un engagement politique au niveau le plus élevé sur la coopération en matière de développement et d'environnement" (Action 21, paragraphe 1.3.). Il constitue un guide d’action pour les gouvernements nationaux qui se sont engagés à tenir compte de ces principes et objectifs dans la formulation des plans, programmes et politiques. L’Agenda 21 doit également servir de base à la coopération internationale. C’est en grande partie cette intégration d’Agenda 21 dans les politiques nationales dont il sera question au Sommet de Johannesburg.


Le Sommet de Johannesburg ne vise pas la signature de nouveaux accords internationaux dans le domaine de la protection de l’environnement, mais cela n’en diminue pas moins son importance. En fait, s’agissant d’un processus de bilan décennal, l’attention sera surtout portée sur l’état de la mise en oeuvre, tant au niveau national que régional et international. On tentera de cerner quelles sont les réalisations les plus marquantes mais également les obstacles et les défis qu’affronte la coopération internationale dans le domaine de l’environnement. Cet exercice d’évaluation est hautement politique. Le choix des critères d’évaluation (quoi regarder et comment l’évaluer), sous un aspect technique, cache en fait de miultiples enjeux et de profondes divergences de vues. En décidant de ne faire qu’un bilan du sommet de Rio, il sera plus difficile d’intégrer aux accords actuels certains nouveaux enjeux de la protection de l’environnement, tels que la gestion de l’eau ou des forêts. Du 28 janvier au 8 février 2002 se tient, à New York, la deuxième de quatre conférences préparatoires au Sommet, qui a pour objectif d’établir l’ordre du jour et d’identifier le type de documents et d’engagements qui dervaient résulter du Sommet. Nous saurons donc dans peu de temps de quels thèmes il sera question à Johannesburg à la fin de l’été et surtout, dans quelle mesure ils pourrait amorcer des processus de négociation de nouveaux accords multilatéraux et renforcer la mise en oeuvre des engagements existants.



La construction de l’ordre du jour du Sommet est un véritable casse-tête politique. Le débat Nord/Sud, qui a été une préoccupation majeure à Rio, risque notamment de resurgir à Johannesburg. En effet, lors des rencontres préparatoires régionales et sous-régionales des pays du Sud, les délégués ont souligné l’importance des liens entre mondialisation et protection de l’environnement. Ces derniers ont aussi insisté pour que l’accent soit mis sur le développement durable plutôt que sur la protection de l’environnement en tant que tel. Les pays du Nord, quant à eux, voudront limiter leurs engagements, notamment financiers. Si la mise en oeuvre des accords de Rio a été une source importante de financement pour de nombreux pays du Sud, leur priorité reste le développement, qu’il soit durable ou non. Reste à voir si, dans les jours qui viennent, les ces pays arriveront à New York à faire valoir leurs positions en inscrivant notamment à l’ordre du jour la question des liens entre mondialisation et protection de l’environnement.



Un des thèmes central du Sommet est celui de la réforme de la gouvernance internationale de l’environnement qui touche la refonte, ou du moins la révision, des institutions internationales dans le domaine de la protection de l’environnement. Une certaine fatigue diplomatique s’est installée face à la prolifération des réunions. De plus, plusieurs autres institutions ont été créées depuis la création du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) en 1973, telles que la Commission du développement durable (CDD) de l’ONU (1992) ou les différents organes liés aux accords multilatéraux sur l’environnement (secrétariats, organes scientifiques et autres). De nombreux observateurs jugent que la prolifération de ces institutions, leur chevauchement et leur caractère décentralisé nuisent à la cohérence et à l’efficacité de la coopération internationale. Cette structure institutionnelle décentralisée et l’absence de coordination entre les diverses institutions qui la composent ainsi que d’autres dont les activités ont des impacts sur l’environnement (l’OMC en est un exemple), seraient un des obstacles principaux à la mise en oeuvre des accords signés et à la protection de l’environnement au niveau global. Un processus de discussion a donc été initié en février 2001 afin d’identifier les solutions à ce problème.



L’ordre du jour relativement technique du Sommet, avec les questions touchant l’examen de la mise en oeuvre (sur la base principalement des rapports nationaux) et la réforme des institutions internationales dans le domaine de l’environnement contribue très probablement à la mobilisation jusqu’à maintenant timide des acteurs gouvernementaux. Tony Blair est à ce jour le seul chef de gouvernement des pays industrialisés à avoir garanti sa présence au Sommet. La France a annoncé qu’elle y présenterait sa nouvelle stratégie nationale de développement durable. Au Canada, un Secrétariat canadien du Sommet de la Terre 2002 a été mis sur pied, mais ses ressources sont à ce jour particulièrement limitées, surtout quand on les compare à celles dont disposait le secrétariat canadien pour le Sommet de Rio. Le Canada qui, historiquement, a joué un rôle important dans la promotion de la coopération internationale en environnement et à qui l’on doit en partie la réussite du Sommet de Rio, s’est montré relativement réservé dans la préparation nationale du Sommet de Johannesburg, alors qu’il est présent aux plus hauts niveaux diplomatiques.



Contrairement à l’année 1992 où l’opinion publique mais aussi les gouvernements, les organisations internationales et les ONG étaient fortement mobilisés face à la dégradation de l’environnement, ces dernières années ont vu s’installer un désintérêt progressif pour ces questions. Le Sommet de Johannesburg vise donc à inciter les États à réitérer leur engagement politique en faveur du développement durable et à favoriser le renforcement d’un partenariat Nord/Sud à cette fin. La réussite du Sommet dépendra essentiellement de cet engagement, ainsi que de celui de l’opinion publique et de la société civile.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.