L’austérité au temps de l’abondance

L’ouverture officielle du Colisée Pepsi, un ouvrage de quatre cents millions de dollars, est prévue pour le mois de septembre 2015.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir L’ouverture officielle du Colisée Pepsi, un ouvrage de quatre cents millions de dollars, est prévue pour le mois de septembre 2015.

À quelques jets de pierre du Colisée Pepsi, demeure des défunts Nordiques de Québec, les ouvriers s’affairent sur le chantier du nouvel amphithéâtre de la ville. L’ouverture officielle de cet ouvrage de 400 millions de dollars est prévue pour le mois de septembre 2015. En attendant l’heureuse date, les fans de hockey de la Capitale-Nationale rêvent d’attirer à nouveau une équipe de la LNH grâce à cet aréna financé à même les fonds publics provinciaux et municipaux.

Bienvenue sous le règne de l’austérité à l’ère du gaspillage de masse. Toutes les dépenses sont permises, pourvu qu’il ne soit pas question de nous faire croire que la raison d’être du gouvernement est de répondre aux besoins de ses soi-disant commettants. Avant de me traiter de rabat-joie, sachez que mon intention n’est nullement de m’en prendre à notre illustre sport national. Je dirais plutôt ceci : l’État néolibéral n’est pas un État minceur, qui dépense prudemment comme seul un bon père de famille pourrait le faire. L’État néolibéral est plutôt celui qui donnait en 2011 à une compagnie représentée par un ancien conseiller politique du premier ministre de l’époque un contrat de 240 millions de dollars pour installer 40 000 indispensables tableaux blancs interactifs dans les écoles primaires et secondaires du Québec. Pendant ce temps à Montréal, des élèves étaient chassés de leur école de quartier par de vilaines moisissures ayant élu domicile dans les murs de leur établissement. La situation dure depuis plus de deux ans.

Il serait tentant de se réconforter en pensant qu’au fond, il s’agit de mesures exceptionnelles justifiées par un contexte de crise économique prolongée. La réduction des services à la population est nécessaire, car il faut bien, comme le dit notre banquier de ministre des Finances, « s’ajuster à la réalité » ; les subventions au secteur privé, les allègements fiscaux, les crédits d’impôt, même la dilapidation de fonds publics pour financer des projets dont on ne saisit pas toujours la pertinence, tout cela est indispensable, car sinon, comment stimuler la croissance ? C’est pour cette raison qu’en 2012 les conservateurs de Stephen Harper n’ont pas eu d’autre choix que de limiter l’accès à l’assurance-emploi, un programme conçu pour venir en aide aux travailleurs temporairement et involontairement privés de salaire. Voilà aussi sûrement ce qui les a obligés à fournir au secteur bancaire canadien, selon une étude du CCPA effectuée par David Macdonald, une aide ponctuelle d’au moins 114 milliards de dollars. Sinon, comment les grandes banques du pays auraient-elles pu enregistrer des profits de l’ordre de 27 milliards de dollars entre le 4e trimestre de 2008 et le 2e trimestre de 2011, alors que sévissait la pire crise économique depuis les années 1930 ?

Une doctrine

Ni corruption ni exception, l’austérité est depuis plus de vingt ans une doctrine structurante de l’action des gouvernements québécois et canadien. Il y a derrière l’enjeu du contrôle de la dette quelque chose de plus que la simple réduction du train des dépenses de l’État. Il s’agit d’abord d’une manière de dire au citoyen ordinaire, mieux connu de nos jours sous le nom de contribuable : « Débrouille-toi ! » Il est fini le temps où les gouvernants prenaient la main de vos enfants pour les amener à l’école du quartier.

Mais « austérité », c’est aussi le nom de code qu’utilisent les politiciens responsables pour envoyer à la communauté des affaires un message clair : « ici, soyez-en certains, les investisseurs sont les bienvenus », « ici, on augmente les tarifs d’électricité pour monsieur et madame Tout-le-monde, parce qu’on ne peut pas dépenser au-dessus de nos moyens, mais on la vend au rabais à l’Alcoa, parce que c’est bon pour les vraies affaires ».

N’en déplaise aux adversaires du « gouvernemaman » — expression non consacrée tout droit sortie de l’imagination fertile de Joanne Marcotte, militante au sein du Réseau Liberté-Québec, le modèle québécois contraste nettement avec leur fantasme d’un État gavant les citoyens de services gratuits. Au contraire, le gouvernement cherche à couper le cordon entre lui-même et les citoyens. Idéalement, il se contenterait d’être un fournisseur de services parmi d’autres pour une masse de consommateurs soucieux d’investir tantôt dans leur santé, tantôt dans leur formation professionnelle. Quand l’austérité devient la solution à la présumée faillite qui guette le Québec, le citoyen-consommateur qui en veut pour son argent apprend pour sa part à modérer ses attentes envers l’État, et pousse un soupir de soulagement chaque fois que Moody’s et Standard Poor’s confirment la cote de crédit du Québec.

Ainsi, à travers sa passion pour l’ascèse, la classe politique québécoise cache bien mal le fait qu’elle se soit tournée vers un nouveau gourou, une nébuleuse appelée « finance » et qui parle principalement à travers la voie diffuse des marchés et celle plus distinctive des agences de notation.

Ce n’est qu’au prix de sa souveraineté qu’une communauté politique peut satisfaire ces entreprises formellement spécialisées dans l’évaluation financière, mais officieusement douées pour dicter à des gouvernements l’orientation à donner à leur politique budgétaire. Nos représentants ont choisi leur camp et répètent ad nauseam qu’ils ne jurent que par le contrôle des dépenses publiques. Ce faisant, on ne semble plus s’émouvoir à l’idée que l’État est, par ailleurs, toujours prêt à délier les cordons de la bourse lorsque de grandes corporations à la recherche d’un « environnement d’affaires favorable » viennent cogner à sa porte. Or, aussi longtemps que la majorité silencieuse sera terrorisée par la question de l’équilibre entre les dépenses et les revenus, elle risquera moins de se préoccuper de savoir pour quoi on dépense et de quelle manière on garnit le trésor public. Pour l’heure, le lieu du pouvoir s’est déplacé et nous regardons le souverain partir au large au lieu de prendre d’assaut le bateau.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages de leur publication. Cette semaine, un extrait du dernier numéro de la revue Liberté (no 306, hiver 2015).
35 commentaires
  • Michel Vallée - Inscrit 25 novembre 2014 01 h 53

    Colisée Pepsi...

    ... Rarement une appellation aura été aussi pertinente...

  • Maxime Leroux - Inscrit 25 novembre 2014 02 h 06

    Pour ce qui est des banques...

    L'aide que les banques ont reçue, vous voulez parler des prêts de la Banque du Canada? Prêt qui sont soumis à un taux d'intérêt. Vous voulez parler du programme fédéral de prêt nécessitant un collatéral? Toujours avec intérêt. Du programme de rachat d'hypothèques garantie par la SCHL... par la SCHL qui empoche également les paiements des hypothèques? Finalement, vous voulez parler des programmes qui ont engrengé directement des revenus pour le gouvernement fédéral? Vous voulez que ce genre d'aide soit accessible à la population? Des prêts remboursables? Des rachat de résidences pour fournir des liquidités aux ménages? J'espère que non.

    Mais bon, c'est vrai qu'au lieu de fournir des liquidités aux banques le gouvernement fédéral, la Banque du Canada et la SCHL auraient juste dû rien faire et fort probablement assister à une baisse du crédit; avec ses effets sur la croissance et les revenus de l'état.

    Tout ça sans être contre une plus grande progressivité de l'impôt sur le revenu, de meilleur service public, un revenu minimum garanti, un réinvestissement dans le système d'éducation - surtout primaire et secondaire, que les universités commencent par arrêter d'acheter des écrans tactiles pour certains labo informatique ou bien des tableaux blancs interactifs (UQAM) -, etc.


    En passant, deux articles critiquant l'étude du CCPA, la première disant grosso modo qu'ils se trompent.
    http://business.financialpost.com/2012/04/30/did-c

    et la deuxième disant surtout que le CCPA exagère grossièrement en qualifiant le 114 milliards comme une aide (genre donner du $$$ sans contrepartie) et que le CBA (association des banquiers canadiens) joue sur les mots avec leur réponse au CCPA.
    http://www.huffingtonpost.ca/2012/04/30/canada-ban

    • Clermont Domingue - Abonné 25 novembre 2014 10 h 20

      Je n'arrive pas à identifier le cent quatorze milliards versé par la Banque du Canada en 2008. S'agit-il d'un prêt ou d'une création monétaire?
      Le trois mille milliards d'euros annoncé hier par les autorités monétaires d'Europe;ça ne me semble pas clair non plus.Il me semble que les interventions de la FED étaient plus convaincantes.
      Le roi Dollar peut se permettre la création monétaire sans perdre sa valeur. Ce n'est pas le cas des autres monnaies.La mesure est stable,mais le mesuré varie.
      De toute façon,la religion monétaire est comme l'autre.Qu'on y croit ou qu'on n'y croit pas,elle est là pour mystifier le bon peuple.
      Monsieur Leroux, merci de votre intervention.

    • Clermont Domingue - Abonné 25 novembre 2014 11 h 11

      Mme Pasca, vous avez un esprit de synthèse assez extraordinaire.Merci pour cette description de la mal-gouvernance de nos laquais de la finance qui prétendent aider leurs commettants en leur coupant les vivres.
      *Majorité silencieuse terrorisée*
      En secondaire 3, un cours sur le fonctionnement du système monétaire mondial devrait être dispensé à tous les elèves.Autrement, la religion monétaire continuera de mystifier le peuple et de lui faire peur.

    • Jacques Gagnon - Inscrit 25 novembre 2014 11 h 16

      Monsieur Domingue, dans ce journal, on expliquait ces sommes sous la plume de François Desjardins les 30 août 2011.

      «Crise financière au Canada - Le secret entoure l'aide accordée aux banques»

    • Benoît Gagnon - Inscrit 25 novembre 2014 12 h 37

      Vous êtes au courant, monsieur, que la Banque du Canada est une entreprise privée, n'est-ce pas? Et ce n'est pas une entreprise privée ordinaire, car elle contrôle la valeur de notre argent, utilise notre argent et la redistribue come bon lui semble, hors de tout contrôle citoyen (à la merci de lois désuètes et de toutes machinations financières possibles et inimaginables).

    • Michel Richard - Inscrit 25 novembre 2014 13 h 51

      Les cent quatorze milliards, c'étaient des prêts garantis et portant intérêt. Les banques ont donné des choses en garantie à la Banque du Canada. En échange elles ont reçu des prêts sur lesquels elles ont payé de l'intérêt.
      Dire que c'était de l'aide, c'est comme dire que votre banque vous aide quand vous allez y prendre une hypothèque. C'est peut-être vrai dans un sens, mais c'en est pas vraiment.
      La Banque du Canada n'a pris aucune chance et a gagné de l'intérêt.

  • simon villeneuve - Inscrit 25 novembre 2014 02 h 14

    J'adore .

    J'aimerais avoir le talent d'expression d'idee de cette ecrivaine !

  • François Ricard - Inscrit 25 novembre 2014 05 h 41

    Et on oublie d'exploiter nos richesses naturelles


    Et que dire de l’exploitation de nos richesses naturelles: notre sol et notre eau.
    Que nous rapportent les voies ferrées qui transportent plein de marchandise de l’Ouest vers l’Est et vice versa sans jamais s’arrêter ici? Rien
    Et quand il y a catastrophe, comme à lac Mégantic, nous devons en assumer 50% des coûts.
    Que nous rapporte la voie maritime qui transporte marchandises de toutes sortes assurant la prospérité de Toronto et Hamilton? Rien.
    Nous avons un fleuve majestueux, une richesse naturelle incommensurable et renouvelable et nous n’en retirons aucun sou. À quand un péage, comme un dollar la tonne de marchandise empruntant « notre » fleuve » ou utilisant « notre » sol? Il y a des milliards de tonnes qui transitent chaque année sur notre territoire. Il serait donc normal qu’on nous paie pour son utilisation.

  • Louka Paradis - Inscrit 25 novembre 2014 06 h 19

    Éclairant

    Merci infiniment, Madame Posca, de votre article fort intéressant, bien structuré, bien documenté et rédigé dans un excellent français. Enfin! une lanterne allumée : ça change des vessies qu'on nous présente sur toutes les tribunes ad nauseam...