«Je donne ce prix à ceux qui défendent le pays réel»

Gabriel Nadeau-Dubois dénonce « la mollesse et l’indécision du gouvernement libéral » dans les dossiers des projets d’oléoducs passant par le Québec.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Gabriel Nadeau-Dubois dénonce « la mollesse et l’indécision du gouvernement libéral » dans les dossiers des projets d’oléoducs passant par le Québec.

La semaine dernière, le Conseil des arts du Canada m’a décerné le Prix littéraire du Gouverneur général pour mon essai Tenir tête. Cet honneur s’accompagne d’une bourse de 25 000 $. Je ne m’attendais pas à recevoir un tel prix et, une fois la surprise passée, j’ai été saisi d’un étrange sentiment, un mélange de fierté et d’embarras. J’ai été très touché par cette récompense, mais le contreseing monarchiste qui l’accompagne m’enchante moins. Mes convictions indépendantistes, ma sensibilité progressiste, ma conception de la démocratie, peut-être aussi l’habitude de voir les représentants actuels du pouvoir mépriser ces valeurs, me prédisposaient à refuser ce prix. Sur le coup, c’est ce que j’ai cru devoir faire.

Après réflexion, j’ai changé d’idée. Il ne faut pas confondre le nom et la chose. Ce prix est remis par un jury de pairs, composé de femmes et d’hommes du monde des arts et des lettres. Attribué par une institution publique, le Conseil des arts du Canada, il rappelle l’attachement de la société à la culture, à la pensée et la littérature, qui sont des conditions essentielles de la liberté. Ce rappel importe à une époque où le pouvoir exécutif se méfie des intellectuels, où l’appareil d’État muselle la science, où le premier ministre recommande d’user de la sociologie avec modération. L’asservissement est toujours une ignorance imposée, la démocratie nécessairement un savoir partagé. Mon essai, Tenir tête, qui raconte la grève étudiante de 2012, repose sur cette conviction.

La liste des lauréats de ce prix est intimidante. Elle est aussi inspirante. En 1968, Fernand Dumont a reçu le même prix que moi. Il a décidé de l’accepter, mais il s’est empressé de remettre son chèque à René Lévesque. Pourquoi ? Parce que l’homme politique se battait pour faire entrer dans la réalité les idées que les livres de Dumont défendaient. L’an dernier, la jeune poète autochtone Katherena Vermette acceptait elle aussi l’honneur, en spécifiant qu’elle l’utiliserait pour défendre l’autodétermination des Premières Nations. Je pense aussi qu’il ne suffit pas d’honorer les idées, qu’il importe surtout de leur donner vie. Au lieu de refuser le prix symboliquement, j’ai décidé d’y voir une occasion de faire avancer les choses concrètement.

Pétro-fédéralisme

Le Québec est actuellement à la croisée des chemins. Le gouvernement conservateur, appuyé par les deux autres partis fédéralistes, soutient les compagnies pétrolières canadiennes qui désirent transformer le pays en autoroute pour le pétrole sale de l’Alberta. Ces projets d’oléoducs, en premier lieu le controversé Energy East, font peser sur notre environnement des risques démesurés au regard des avantages économiques dérisoires qu’on en retirera. Ce qui est aujourd’hui menacé c’est l’intégrité de toute la vallée du Saint-Laurent, le coeur de notre pays réel.

La mollesse et l’indécision du gouvernement libéral dans ces dossiers s’expliquent surtout par son acceptation aveugle du pétro-fédéralisme canadien. Comme le montrent ses déclarations récentes, Philippe Couillard adhère passivement au projet insensé d’une intégration de tout le Canada aux intérêts pétroliers de l’Ouest, au mépris des peuples qui y vivent. Pour ma part, je suis convaincu que, main dans la main avec les Premières Nations, on ne doit pas renoncer à demeurer maîtres chez nous.

Chaque jour, les rapports affolants des scientifiques nous mettent en garde contre le désastre économique que représente le réchauffement de la planète, auquel contribue plus qu’il ne faut ce pétrole sale. À Ottawa, on refuse d’écouter ces savants. On refuse de soumettre au principe de réalité le désir de gains faciles. Le pétro-fédéralisme vit dans le déni, l’ignorance délibérée des conséquences de ses actes, il est le gouvernement des irresponsables.

N’en déplaise à ceux qui désirent vendre le Québec pour un plat de lentilles, de plus en plus de gens s’opposent à cette dépossession. Dans les derniers mois, des citoyens et des citoyennes de partout s’organisent au sein de la campagne « Coule pas chez nous ! », afin de rappeler au gouvernement fédéral et aux notables de province, que nous avons les moyens de choisir une autre voie pour notre prospérité collective : celle de l’autodétermination économique et politique.

J’ai donc décidé de donner les 25 000 $ qui accompagnent le prix à la campagne « Coule pas chez nous ! ». Dès aujourd’hui, j’invite l’ensemble de la population à se joindre à moi afin de doubler ce montant, en faisant un don sur le site doublonslamise.org. Joignez-vous à moi pour aider ceux et celles qui défendent les intérêts collectifs du Québec.

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39 commentaires
  • Pierre Labelle - Inscrit 24 novembre 2014 04 h 19

    Debout et intelligent.

    Oui c'est debout que ce jeune homme intelligent a décidé de se tenir. C'est un bel exemple à suivre, il a tout mon admiration mais surtout mon respect. Gabriel Nadeau-Dubois, tout comme Martine Desjardin et Léo Bureau-Blouin nous ont servis une bonne leçon au printemps 2012; en s'unissant devant un gouvernement qui refusait de les écouter, ils ont sus eux se faire écouté et entendre par l'ensemble de la population. Dans les rues nous avons vus autour d'eux, des têtes blanches, d'autres étaient seulement sel et poivre, des plus jeunes accompagnés de grands-parents, bref des centaines de milliers de personnes qui sont venus dire à ce gouvernement et à son chef arrogant; nous voulons que l'instruction soit accessible pour tous, pauvre comme riche. Ils nous ont démontrés qu'il était possible de changer les choses si nous demeurions unis, le mouvement indépendantiste a beaucoup à apprendre, mais pour cela il faut savoir écouté. Pour ce qui est plus précisément du geste que pose aujourd'hui Gabriel, ce geste en est un de grand courage et de cohérence avec les idées ET LES VALEURS que défend ce monsieur. S'opposer à des géants du pétrole comme TransCanada coûte des sous, beaucoup de sous, eux ils en ont, ils disposent de millions de dollars pour nous rentrer dans la gorge leurs mensonges. Monsieur Dubois vient de poser un jallon à cette lutte, à cette cause qu'il a épousé il verse sa bourse, 25,000.00$, suivons-le une autre fois
    et: "doublonslamise.org.".

    • Léopol Bourjoi - Abonné 24 novembre 2014 07 h 20

      Nous devrions y ajouter des recours collectifs contre l'usage du pétrole comme nous avons fait pour la cigarette pour les mêmes raisons. Son usage estropie et tue.

    • Cyril Dionne - Abonné 24 novembre 2014 16 h 25

      D'accord avec cet oléoduc de trop qui ne servira qu'à enrichir les plus riches de la planète. Les intérêts qui se cachent derrière les sables bitumineux sont presque tous étrangers.

      Mais il y a plus que ça lorsqu'on pense à cet oléoduc. Il n'y a pas si longtemps, celui-ci transportait du gaz naturel. Maintenant, supposément, il a retrouvé une nouvelle vie. Mais, ô combien de déversements et de ruptures de ce oléoduc de gaz naturel n'ont jamais fait les manchettes puisque dans la nature même du produit, le gaz naturel, se vaporisait dans l'air. Maintenant la donne a changé. Nous parlons ici d'un bitume particulièrement lourd et très sale. Celui-ci, en cas de fuite, obéira aux lois de la gravité et coulera vers le bas dans les différents écosystèmes le long de son trajet dans les provinces et surtout, le long de la voie maritime du Saint-Laurent.

      L'autre polémique qui n'a pas été encore soulevée relève plutôt d'un pragmatisme évident. Qu'arrivera-t-il aux propriétés immobilières le long du parcours de ce pipeline ? Les maisons tout comme les terrains avoisinants risquent d'être dévalués puisque le danger d'un déversement sera toujours là et bien réel. Et je suis un de ceux-là. Les gens votent avec leur portefeuille.

      On peut applaudir l'auteur de cette missive sur le fait qu'il a presque refusé le prix de Gouverneur général. Mais de là à comparer la grève étudiante de 2012 à ce combat qui représente l'avenir des générations benjamines et tout ce qui est vivant sur la planète, est tout simplement ridicule. La grève étudiante entreprise par des étudiants gâtés, les enfants rois de la 2e génération, était pour le moins absurde et égoïste. Avoir une éducation gratuite, non seulement diminuera la qualité de celle-ci, mais forcera la main de n'importe lequel des gouvernements à faire des coupures dans les programmes sociaux des moins nantis.

      Et une petite question. Est-ce que M. Nadeau-Dubois travaille encore pour la CSN ?

    • Gaetane Derome - Abonnée 24 novembre 2014 19 h 25

      M.Dionne,

      J'aime bien votre commentaire.Et,moi aussi je reste sceptique quelque peu par rapport aux actions de M.Nadeau-Dubois et je me questionne sur son opportunisme.
      Mais,bien sur,je suis contre cet oleoduc qui transportera le petrole sale de l'Alberta et n'apportera rien aux Quebecois qui devront en assumer les risques.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 26 novembre 2014 07 h 54

      Il est toujours émouvant de voir les bichons faire du pouce sur l'idéalisme des jeunes. J'ai eu mes doutes quant aux motivations des deux autres, j'en suis venu rapidement à reconnaître sans réserve le dévouement de GND, même si je crois toujours que la cause n'était pas aussi juste qu'il le croyait sincèrement. Je ne pense pas que son geste soit opportuniste, même s'il lui procure encore plus de notoriété. Tant qu'il restera fidèle aux exigences éthiques qui l'ont guidé jusqu'ici, il me paraîtra assez odieux de le soupçonner de pareils calculs... dût-il avoir en chemin avoir un peu gagné sa croute dans une vilaine centrale syndicale...

  • Pierre-Antoine Ferron - Inscrit 24 novembre 2014 06 h 35

    Vous Avez Raison.

    Bonjour,
    Vous avez raison d’accepter ce prix de reconnaissance pour le contenu de votre œuvre et pour vos points de vue sur la situation et l’avenir du Québec.

    La Québec a besoin de penseurs et de politiciens qui reconnaissent que le rôle du gouvernement n’est pas celui de promoteur d’affaires, mais plutôt celui de régisseur de la chose publique dans l’intérêt des Québécois, sans nuire aux autres.

    Félicitations et merci.

    • Luc Falardeau - Abonné 24 novembre 2014 13 h 45

      Le Québec a besoin d'un réel contrepoids au "gouvernement invisible" des lobbies étrangers, disposés à acheter l'acceptabilité sociale en faisant miroiter somme toute "de la verroterie" aux élus et aux citoyens.

  • Marc Durand - Abonné 24 novembre 2014 06 h 54

    BRAVO

    Qu'il est rafarichissant de constater qu'il existe toujours des hommes d'honneur, des personnes qui affichent et qui affirment des idées claires, altruistes. Vraiment monsieur Nadeau-Dubois pense au bien commun avant le sien propre. BRAVO et souhaitons que votre exemple soit suivi largement.

  • Léopol Bourjoi - Abonné 24 novembre 2014 06 h 56

    Intelligence et sensibilité

    Il ne faut pas oublier que les caractères et psychismes humains qui ont décimés des populations dans le passé pour le pouvoir existent toujours. Cela n'a pas été éradiqué de notre génétique. La guerre est la démonstration que le pire est toujours anthropologiquement possible. Il n'y a que les méthodes qui sont différentes. Le même manque d'humanité pour les mêmes raisons; le pouvoir et la cupidité est toujours présent à n'importe quel prix humain. Nous ne devons pas trouver de raisons à la destructions du vivant qui fait vivre et qui a depuis des millions d'année travaillé la planète de manière à ce que le vivant persiste y compris l'humanité. Tous les jours la science prouve que la situation est déjà inacceptable et ne peut conduire qu'à une horrible catastrophe que même avec toute la technologie du monde nos enfants ne pourront réparer. Notre effet sur l'environnement est tellement profond et important que certains appellent notre époque l'anthropocène ce qui est beaucoup plus que l'âge du bronze, ou le néolithique, l'équivalent d'une époque géologique..... Hélas! Le capitalisme sans frein démocratique sans coeur est actuellement une catastrophe qui n'attend que l'occasion d'atteindre le point de non-retour.

    • Pierre R. Gascon - Inscrit 24 novembre 2014 12 h 06

      Nous aimons la paix, nous faisons la guerre. Pourquoi?

  • Jean Jacques Roy - Abonné 24 novembre 2014 07 h 03

    Bravo!

    Quel geste conséquent! Espérons, Gabriel que ta parole et ton soutien permettent de faire boule de neige pour susciter espoirs et solidarité. Vraiment, c'est le baume qui nous manque pour, collectivement et démocratiquement, reprendre le controle et de notre économie et de notre histoire.
    Oui, merci Gabriel, nous avons besoin d'un autre printemps érable.