Mourir riches… ou «caves»

Claude Béland
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Claude Béland

Liberté, égalité, fraternité. Vous riez ? Oui, je comprends, il faut rire tant c’est gênant. Puisque ces nobles engagements inscrits dans les grandes chartes des droits des êtres humains sont ostensiblement bafoués. Au contraire sont glorifiées les libertés, même celles qui nuisent aux autres, les inégalités tant des droits que dans le partage de la richesse, l’exploitation maximale des ressources planétaires, le productivisme illimité, la concurrence, l’exploitation des uns par les autres, l’individualisme et une continuelle lutte des classes. Il en résulte un monde déréglé, violent, injuste.

L’excellent texte de Francine Pelletier paru dans Le Devoir du 19 novembre relance le cri de désespoir du poète Claude Péloquin, cet appel sculpté dans le grand mur du Grand Théâtre à Québec : «Vous n’êtes pas tannés de mourir, bande de caves ? » Le même jour, quelques pages plus loin, des exemples d’un monde stupide sur ce plan nous étaient communiqués au sujet de la fiscalité américaine : la rémunération de sept des trente plus grands patrons américains a dépassé en 2013 le montant payé par leurs entreprises en impôt fédéral sur les bénéfices. Par exemple, le patron de Boeing a reçu une rétribution de 23,3 millions en 2013, pendant que l’entreprise qui l’emploie et qui accumulait de grands profits ne versait aucun impôt au Trésor fédéral. Pis encore, le fisc a retourné 82 millions à Boeing !

Joseph Stiglitz, vice-président et chef économique démissionnaire de la Banque mondiale, ne cesse de dénoncer dans une série de livres sur l’échec de l’ultralibéralisme cet état des lieux contemporains. Il écrit, dans son livre sur les inégalités (éditions LLL) : « Dans le monde entier, les États ne s’attaquent pas aux problèmes économiques cruciaux, à commencer par le chômage chronique ; et quand les valeurs universelles d’équité sont sacrifiées de quelques-uns malgré les assertions rhétoriques clamant le contraire, le sentiment d’injustice se mue en sentiment de trahison. » La « bande de caves » que nous ne sommes pas n’est pas que trahie, mais impuissante. Comment, en effet, changer ces puissantes nouvelles valeurs universelles alors que les experts en communication (ou en relations publiques) sont plus entendus que les experts en informations. Informer, c’est renseigner, dire ce qui se passe, mettre au courant de quelque chose. Les communicateurs d’influence visent à promouvoir ou à défendre des intérêts, plus souvent économiques ou politiques, en utilisant comme levier l’opinion publique.

De l’utilité

Ceux-ci ont fort bien réussi à changer la définition du progrès, du succès, de la réussite. Réussir sa vie fut jadis faire une vie utile non seulement à soi-même, mais une vie utile à une collectivité heureuse. Désormais, le progrès, c’est la création de richesse — même si on ne parvient pas à la partager. Créer de la richesse, comme le dit Francine Pelletier, pour faire en sorte que les riches soient toujours plus riches tandis que les « autres » se raccrochent à un emploi fragile.

Comment comprendre qu’une grande banque canadienne puisse annoncer qu’après avoir accumulé 17 milliards de profits depuis quelques années, libérera 5000 employés au cours des prochains mois !

Les nouvelles valeurs universelles bien vendues par les communicateurs d’influence ont redéfini la réussite et le progrès. Ce n’est plus la création de l’emploi (pourtant le meilleur moyen de partager la richesse), c’est l’enrichissement illimité des actionnaires… et des salaires injustifiés et toujours plus élevés pour les hauts dirigeants. Réussir sa vie, c’est désormais mourir riche ! Ce sont les « caves » qui meurent pauvres… et plus jeunes.

Alors que les firmes d’information racontent ce qui se passe. Les firmes de communication d’influence nous communiquent leurs convictions d’un monde meilleur. Les « caves » que nous sommes, pourrions-nous trouver le financement nécessaire pour faire la promotion d’un monde libre, égalitaire et fraternel ? Un monde en cohérence avec ses engagements constitutionnels inscrits dans les grandes chartes. Ainsi, nous ne serons plus tannés de mourir. Nous serons satisfaits. Nous aurons réussi nos vies !

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31 commentaires
  • simon villeneuve - Inscrit 21 novembre 2014 03 h 11

    merci

    Excellent texte!
    Concis, precis et criant de verite a mon avis.

    • Johanne Fontaine - Abonnée 21 novembre 2014 14 h 13

      Tout à fait d'accord!

      Au fait: à ne pas manquer,
      ce dimanche au Salon du Livre
      la causerie d'Alain Denault
      à la Place Confort TD, 15:00 hr.
      «Comment justifier l'autérité
      à l'ère des paradis fiscaux».

      C'est-y beau
      quand les Grands
      esprits se rencontrent...

  • Marcel Bernier - Inscrit 21 novembre 2014 05 h 02

    À cœur ouvert...

    Monsieur Béland, j'aime vous voir penser à haute voix et nous faire part de vos réflexions. Nous sommes, ici, une société tricotée serrée. Bien sûr, chez nos voisins du Sud, on retrouve de tout et même l'ostentation des nouveaux riches, qui n'en peuvent plus d'en mettre plein les yeux de l'ampleur de leur compte de banque.
    Il reste que nous devons toujours nous recentrer sur ce qui constitue nos racines, faites, entre autres, d'élan de générosité, de coopération, d'entraide et de solidarité.
    Desjardins, Bombardier, Power Corporation, SNC-Lavalin et tant d'autres, et leurs dirigeants, et leurs propriétaires, sont devenus ce qu'ils et elles sont, en termes de firmes à succès, grâce à l'apport de subventions et d'aides qui dérivent du labeur de chacun de nos concitoyens et de nos concitoyennes. À ce titre, ils et elles devraient, à tout le moins, nous témoigner des marques de reconnaissance plutôt que de profiter de leur statut pour aller à l'encontre du bien commun.

    • Yves Corbeil - Inscrit 21 novembre 2014 16 h 27

      Que vous avez donc raison vous aussi et pendant ce temps là Bombardier menace d'allé assemblé ces avions ailleurs si on lui coupe la mamelle de l'état donc du citoyen. Quelle belle sodilarité sociale.

  • Denis Paquette - Abonné 21 novembre 2014 06 h 15

    De subterfuges en subterfuges

    Essayer de compredre le monde qu'avec notre petit esprit humain c'est prendre le risque de beaucoup de derapages. Vous êtes sur que l'esprit humain est fait pour y arriver, une question , pourquoi n'y est il jamais arriver. Je ne suis pas heureux de vous parler ainsi, car ca renferme tellement de tristesse, mais notre monde ne s'est il pas toujours maintenu de subterfuges en subterfuges. monsieur je vous salue affectueusement

  • Nicolas Bouchard - Inscrit 21 novembre 2014 07 h 12

    Wow!

    Tellement un beau texte que je le mets dans mes favoris personnels!

    Je me demande ce qu'en pense Mme Leroux...

    Nicolas B.

    • Carl Lustig - Inscrit 21 novembre 2014 11 h 51

      Madame Leroux fait partie du problème. Une honte pour ce qui reste du "mouvement" Desjardins...

  • Normand Ouellet - Inscrit 21 novembre 2014 07 h 32

    On tourne autour pour passer "GO"

    Il semble que personne ne veuille arrêter de jouer au "Monopolie" alors vous n'êtes pas tanné bande de ... Ce n'est pas ceux qui récoltent leurs droits de passage qui vont arrêter le jeu! "Quelques gagnants pour des milliards de perdants" serait un bon titre de Western spaghetti!