Une réflexion passéiste

Il n’existe aucune étude sérieuse sur les impacts négatifs du texto sur la langue et le vocabulaire des jeunes.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Il n’existe aucune étude sérieuse sur les impacts négatifs du texto sur la langue et le vocabulaire des jeunes.

Monsieur Bergeron,

Dans votre texte du 6 novembre, vous parlez du manque de culture générale de vos étudiants et de leur manque de vocabulaire. Vous l’associez entre autres à la culture du texto. Or, il n’existe aucune étude sérieuse sur les impacts négatifs du texto sur la langue et le vocabulaire. Si vous en avez une, je la consultaerai avec plaisir. Pour ma part, je me méfie des généralisations anecdotiques comme celle à laquelle vous vous livrez. De même, il serait intéressant de vérifier si les jeunes d’aujourd’hui s’expriment moins bien que leurs parents ou leurs grands-parents. Il est de si bon ton, vous savez, de verser dans la nostalgie (qui n’est plus ce qu’elle était) et de dénigrer les technologies de la communication et de l’information.

Puisque nous parlons des médias, vous écrivez dans un de vos commentaires à la suite de votre texte : « C’est à se demander si l’image ne vient pas prendre sa revanche après avoir été tassée suite à l’invention de Gutenberg. » Euh… L’image tassée par l’imprimerie ? Mais dans quel siècle vivez-vous ? Moi qui croyais qu’on avait inventé la photo, le cinéma et la télévision depuis ce temps. Saviez-vous, sur ce point, que la venue des grands médias télévisés aux États-Unis dans les années 1950 a entraîné une augmentation des tirages des grands journaux ? Méchante revanche de l’image sur l’écrit…

De façon plus précise quant à votre propos, le vocabulaire auquel vous faites référence est tout de même spécialisé et relié davantage à un cours d’Éthique et culture religieuse ou d’Univers social que de français. Cela ne vous empêche pourtant pas de décocher une flèche à certains (quelques ? plusieurs ? tous les ?) enseignants du primaire et du secondaire : « Ils [les étudiants] ne comprennent pas l’importance des mots pour la construction de la pensée. Ce travail devrait être fait au primaire, au secondaire mais à condition d’avoir des professeurs qui ont cette même passion du langage… »

Socrate et Platon

Je vous invite à m’accompagner, Monsieur Bergeron, une ou deux journées, à mon école secondaire, pour voir le travail que nous y effectuons. Nos partons de très loin. Un récent sondage effectué par La Presse la semaine dernière montrait le niveau de culture générale des Québécois. Vous n’avez pu le manquer, j’imagine.

Oui, les jeunes devraient avoir un meilleur vocabulaire. Oui aussi, leurs parents n’en ont pas un meilleur. Oui, il manque de ressources dans nos écoles. Oui, notre ministre de l’Éducation et le gouvernement libéral actuel ne semblent pas très sensibles à l’importance de la langue française, mais vous éludez une bonne partie du problème en ne vous intéressant pas à la société dans laquelle nous évoluons et aux priorités de celle-ci. Les contribuables veulent payer moins d’impôts et de taxes. Socrate, Platon et les autres, ils s’en balancent. Voilà un beau défi pour un professeur de philosophie engagé comme vous.

Enfin, puis-je souligner que votre propos sur les jeunes détonne énormément de tout ce qu’on a dit d’eux lors du fameux « printemps érable » ? Auraient-ils tous soudainement si changé ?

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Le déclencheur

« Quel est le type de communication que favorise l’exercice du texto sur ces téléphones ? Une communication extrêmement pauvre en vocabulaire, lui-même exprimé la plupart du temps sous forme d’abréviations. […] Monsieur le Ministre, vous avez sans doute lu 1984, le roman de George Orwell. Dans ce chef-d’œuvre […], les dirigeants politiques sont […] à imposer d’une manière graduelle la novlangue, une langue construite sur mesure non pas pour étendre le champ de la pensée des gens, mais plutôt pour le réduire, la contrôler et empêcher ainsi toute forme de contestation du régime en place. Comment veulent-ils y arriver ? En réduisant année après année le nombre de mots disponibles pour la construction et l’expression de la pensée. »

— Réjean Bergeron, «Quand 2014 rappelle 1984 », Le Devoir, 6 novembre 2014
18 commentaires
  • Réjean Bergeron - Abonné 13 novembre 2014 07 h 27

    Ouf!

    Je peux constater, monsieur Papineau, que j'ai mis le doigt sur quelque chose de sensible. Il me faudrait dix pages pour répondre à l'ensemble de vos reproches qui vont dans tous les sens mais je veux vous dire que je n'associe pas directement le manque de vocabulaire au texto, bien que cela n'arrange rien. Mais c'est par contre un merveilleux symptôme de ce qui se passe actuellement. Pendant que les jeunes "textent", probablement dans vos salles de cours, ils ne lisent pas de vrais textes, de grandes oeuvres pour s'ouvrir aux autres, au monde, enrichir leur vocabulaire. Et cela est très triste lorsque vient le temps d'articuler une pensée cohérente...

  • Réjean Bergeron - Abonné 13 novembre 2014 07 h 41

    La revange de l'image

    Monsieur Papineau, vous n'avez pas compris mon propos sur l'image. Voici: Après l’invention de l’imprimerie par Gutenberg, on a vu l’écrit supplanter graduellement l’image au cours des siècles qui suivirent. Les vitraux des cathédrales, les icônes et autres représentations souvent religieuses qui servaient de véhicules à une tradition orale ont été remplacés graduellement par le livre, dorénavant tiré à grande échelle. Il est d’ailleurs très révélateur que la Bible soit le premier ouvrage d’importance imprimé par la presse de Gutenberg, comme s’il fallait assurer la transition d’une ère à l’autre... Dorénavant, et ce pour plusieurs siècles, la grande culture allait passer par l’écrit et le livre. Mais l’image n’avait pas dit son dernier mot!

    Suite à la révolution industrielle du 20e siècle, des procédés et des moyens techniques de plus en plus sophistiqués permirent à l’image de se multiplier presqu’à l’infini et d’être diffusée à une grande échelle sur une foule de supports : la photo, les journaux et magazines, les panneaux publicitaires, le cinéma, la télévision, la vidéo, l’ordinateur portable et, enfin, le téléphone intelligent qu’on utilise dorénavant de moins en moins pour parler mais de plus en plus pour se regarder mutuellement. Ce retour en force de l’image mit une pression considérable sur l’écrit. Sous l’effet de cette invasion, lentement les textes se firent plus courts, plus simplistes. Au final, le dicton « une image vaut mille mots » n’aura jamais été aussi lourd de sens qu’à notre époque. Toutefois, c’est sur la valeur de cette image qu’il s’agit maintenant de s’interroger.

    • Réjean Bergeron - Abonné 13 novembre 2014 17 h 13

      Il fallait lire La revanche de l'image...

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 13 novembre 2014 08 h 03

    Quand le passé ressemble au présent...

    Dans un autre article, ou une lettre peut-être, soumise au Devoir, on pouvait voir une petite liste des mauvaises expressions ou des mots employés à mauvais escient par les jeunes aujourd'hui; j'aurais voulu m'exprimer sur le sujet mais pour une raison ou une autre je ne l'ai pas fait. Toutefois, quelque chose m'a frappé: Les mots et les expressions que l'on citait comme preuves que le français d'aujourd'hui chez les jeunes... genre "tout le monde", s'en va à vau l'eau étaient déjà en usage... hier. "Hier, j'étais une ado, j' aurai 70 ans l'an prochain.

    À mon avis il y a un problème (et je suis optimiste), oui, mais il est beaucoup plus large et plus profond que celui évoqué ici... entre autre concernant la disparition du concept de niveaux de langage, principalement dans la culture. N'est-ce pas Falardeau qui a produit un film sur les Patriotes, un film où les chefs, des érudits, quoi, parlaient le langage les gens du peuple comme on disait alors, ce qui gâchait la réalité celle concernant les rapports entre les uns et les autres, mais aussi le côté émotionel de cette production. Et ce n'est qu'un petit exemple... Des animateurs cheveronnés, parfois ex comédiens, comme Patrice L'Écuyer, se font un plaisir d'utiliser en bonne partie le joual pour être comme tout le monde, pour être sûrs d'être aimés?

  • Victor Raiche - Inscrit 13 novembre 2014 08 h 27

    ''...si (?) changé...''

    Le 'si', c'est du texto pour 'tellement' ?

  • Jean Richard - Abonné 13 novembre 2014 09 h 57

    La culture générale ?

    On a eu parfois l'impression à la lecture de l'article de M. Bergeron qu'on ne pouvait prétendre à la culture générale si on ne connaissait pas Platon et Socrate.

    Mais...

    « Un récent sondage effectué par La Presse la semaine dernière montrait le niveau de culture générale des Québécois. »

    Mais évaluer le niveau de culture générale des Québécois au moyen d'un questionnaire digne des jeux de divertissement de la télé, ce n'est guère mieux. C'est quoi la culture générale ?

    Cette notion de culture générale, chacun en aura une définition un peu égocentrique. Pour le professeur de philosophie traditionnelle, ce sera de savoir qui sont Platon et Socrate, pour le professeur de mathématiques, ce sera Pascal, Pythagore et Lagrange, pour le professeur de musique, ce sera Beethoven, Satie et Bartok... Pour le professeur de mécanique automobile, l'ignorant sera celui qui ne comprend pas la différence entre un moteur diesel et un moteur à essence et pour qui enseigne la cuisine, l'ignorant confondra friture et cuisson à l'étuvée.

    Alors, c'est quoi la culture générale ? Est-ce la somme des cultures spécifiques (arts, science, technologie, cuisine, philosophie, politique...) ? Ou est-ce simplement la capacité de gagner un prix à un jeu questionnaire télévisé ? Est-ce une somme de savoir ou une capacité de compréhension ?

    Incapables de s'entendre sur une définition commune de la culture générale, comment pouvons-nous nous servir de cette notion pour émettre un jugement de valeur sur les générations ?

    • Jean-François Trottier - Inscrit 13 novembre 2014 10 h 25

      Je vais tenter de vous répondre brièvement : la culture générale, c'est la capacité d'avoir une conversation non-spécialisée avec n'importe quel spécialiste.
      Ce qui inclut avoir quelques connaissance sur des sujets aussi divers que Platon et Socrate, Einstein, peut-être la théorie ondulatoire et celle des super-cordes, la théorie du fonctionnement du moteur à explosion, les principaux alcaloïdes auxquels nous sommes confrontés chaque jour, dans quel continent se trouve n'importe quel pays, quel est son régime gouvernemental pour les plus importants, comment préparer une sauce blanche, quels sont les grands enjeux sociaux, économiques et politiques ici, l'histoire générale du monde et surtout de son propre pays...

      Cette liste, loin d'être exhaustive, peut paraître longue mais en réalité elle comprend un petite partie de ce que n'importe quel étudiant a vu, sans peut-être le retenir, à la fin de son cours secondaire.
      Il n'a pas lu Platon mais a lu son nom et appris quelques bribes sur lui. De même pour tout le reste.

      Je suis en désaccord avec M. Bergeron au sujet du style télégraphique utilisé dans les textos. Par contre j'affirme que n'importe qui (ou presque) a la capacité d'avoir une culture générale accetable, en tout cas beaucoup plus grande que celle de l'étudiant moyen qui entre au cégep.
      Notre système d'éducation, qui n'est tout de même pas mauvais, pourrait faire mille fois mieux. L'approche de plus en plus utilitaire qu'on lui imprime, quoique nécessaire, a tendance à omettre une part importante de ce qu'est un citoyen responsable, apte à décider puis à assumer ses propres choix.

    • Max Windisch - Inscrit 13 novembre 2014 12 h 17

      Pour ajouter au commentaire de M. Trottier, avec qui je suis d'accord, il y a également la capacité de synthèse qui est en jeu. Quand on présente tel résultat d'étude, c'est au moyen d'une bonne culture générale qu'on peut se questionner sur les méthodes, la cohérence avec tels autres résultats ou telles autres connaissances, disciplines, etc. Cette capacité s'applique également à la perspective historique (pour prendre un cas extrême, il n'est pas mauvais d'avoir lu Sophocle ou Homère pour comprendre que l'humanité, dans son essence, n'a pas évolué autant qu'on aimerait le penser). À mon avis, plus on s'intéresse aux questions de fond, celles qui nous concernent tous ultimement, plus les points de vue qui nous ont été légués à travers les siècles deviennent valables, voire essentiels.