Le Québec privé de ses joueurs de premier plan

Les instances publiques de planification, comme les agences de santé, sont des joueurs de premier plan pour la réussite du Québec.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Les instances publiques de planification, comme les agences de santé, sont des joueurs de premier plan pour la réussite du Québec.

Nul ne peut nier l’évidente nécessité de traiter la question de l’endettement de l’État québécois, mais comme le diable est dans les détails, le malaise est dans les moyens.

Pour l’heure, nos institutions publiques régionales et leur personnel sont la cible de ce programme d’austérité. Dans le discours dominant, on oppose de façon simpliste les employés de l’État à l’image de l’entrepreneur gagnant qui, lui, réussirait grâce à sa détermination, son courage, sa passion, bref un ensemble de qualités personnelles que ne posséderait pas le fonctionnaire blasé et déconnecté de la réalité. Pour le gouvernement libéral, le projet de réduire la fonction publique vise donc à lever les barrières aux efforts des femmes et hommes valeureux que sont les entrepreneurs.

Mais une telle conception du rôle de nos institutions et du travail des entrepreneurs est plus que dépassée. Elle relève d’un imaginaire ancien qui ne saisit pas (ou refuse de le faire !) le système beaucoup plus complexe dans lequel s’inscrivent ces deux figures nécessaires de l’économie de marché.

Certes, l’entreprise privée est un acteur incontournable, mais comme l’ont montré nombre de travaux scientifiques, sa réussite dépend des ressources qu’elle doit trouver dans son milieu : naturelles, humaines, financières, culturelles. L’entreprise ne s’épanouit pas dans le désert. Au XIXe siècle, l’économiste Alfred Marshall parlait en termes d’« atmosphère » pour expliquer l’esprit de ces lieux où florissaient les entreprises. Aujourd’hui, les concepts de système productif régional, de milieu innovateur et de région apprenante nous servent à mieux comprendre ces liens d’interdépendance entre l’entreprise et son territoire. Les recherches ont permis de mieux comprendre de quelles manières ces relations se structurent autour de rapports complexes liant compétition et collaboration. Elles ont également mis en évidence le rôle majeur que jouent les institutions publiques. Les organisations de recherche et développement, les agences de soutien, les organismes de financement, comme les instances de gouvernance et de surveillance définissant les règles à respecter par les différents joueurs, tous contribuent à créer un environnement régulé et stable qui nourrit les projets d’entreprises et diminue les incertitudes. […]

Le développement porté par tous

Plus largement, on parlera donc des « régions qui gagnent » comme étant celles où les différents acteurs, publics et privés, auront réussi à coordonner leurs efforts vers des projets communs, le premier étant le développement pérenne du milieu de vie qu’ils partagent. C’est en ce sens qu’aujourd’hui on insiste sur l’idée que le développement doit être vu comme un processus, un processus exigeant porté par des acteurs variés issus des sphères tant publique que privée, associative ou citoyenne. De leur travail conjoint émergent des rapports d’interconnaissances, de nouvelles connaissances, des arrangements et des conventions. Lorsque ceux-ci font défaut, il y a dysfonctionnement et l’économie en souffre. On n’a qu’à penser à l’insertion contestée des activités d’extraction d’hydrocarbures au Québec […].

En ce sens, les directions régionales des ministères, Agences de santé, Conférences régionales des élus (CRE), Centres locaux de développement (CLD) et autres instances publiques de planification sont des joueurs de premier plan pour la réussite du Québec. Abolir les postes dans cette administration publique régionale, quand ce n’est pas l’institution complète, apparaît une visée à courte vue. C’est nier leur rôle dynamique et constructif dans les processus de développement. C’est nier qu’elles sont des acteurs de changement essentiel, porteurs d’expertises, de mémoire et de savoirs, qui permettent entre autres d’ajuster des programmes nationaux aux spécificités des territoires d’intervention. […] En somme, abolir nos institutions publiques régionales, c’est détruire une ressource stratégique pour le développement des régions du Québec, que l’on aura mis des années à construire.

De fait, couper dans nos institutions, par le biais des programmes, permet au gouvernement de faire entrer non pas un mais bien deux éléphants dans la pièce. D’abord l’État « minceur », puis l’État (re)centralisé. Avec une telle orientation allant à l’encontre de demandes historiques fondamentales, on se prépare des lendemains qui déchantent. Car s’il y a une ligne de fond claire qui se dégage des nombreuses mobilisations territoriales observées autour de l’exploitation des ressources et de l’occupation du territoire, c’est bien une demande pour plus d’État et pour un État « autrement » : fort d’expertises internes, indépendant des grands intérêts économiques à courte vue, et donc apte à réguler le développement des territoires, bref un État responsable du bien commun. On est bien loin d’un appel à un État « minceur » et centralisé !

Alors qu’on a lentement construit une société québécoise capable de reconnaître et de combattre les disparités régionales dès la Révolution tranquille […], l’actuel gouvernement achève une longue et sourde besogne de déstructuration de l’action publique territoriale qui a fait ses preuves ici et ailleurs. Exit la décentralisation administrative, exit la régionalisation, exit le développement régional lui-même. On peut certes discuter de l’« efficacité » des structures, mais penser réussir une mission sans des institutions publiques régionales fortes, c’est de la pensée magique.



Tous les signataires de ce texte: 

Professeurs, membres du Centre de recherche sur le développement territorial (CRDT)
Marie-José Fortin, Chaire du Canada en développement régional et territorial, UQAR
Bruno Jean, Chaire du Canada en développement rural, UQAR
Marco Alberio, UQAR
Raymond Beaudry, UQAR
Serge Belley, ÉNAP
Yves Bergeron, UQAT
Geneviève Brisson, U. Laval
Mathieu Charron, UQO
Guy Chiasson, UQO
Omer Chouinard, U. de Moncton
Alexandre Couture-Gagnon, ÉNAP
Augustin Épenda, UQAT
Maude Flamand-Hubert, UQAR
Yann Fournis, UQAR
Christiane Gagnon, UQAC
Mario Gauthier, UQO
Emmanuel Guy, UQAR
Mario Handfield, UQAR
Fernand Harvey, INRS
André Joyal, UQTR
Danielle Lafontaine, UQAR
Dominic Lapointe, UQAM
Patrice Leblanc, UQAT
Nathalie Lewis, UQAR
Patrick Mundler, U. Laval
Steve Plante, UQAR
Marie-Claude Prémont, ÉNAP
Martin Robitaille, UQO
Diane Saint-Pierre, INRS
Richard Shearmur, U. McGill
Majella Simard, U. de Moncton
Martin Simard, UQAC
Fabrice Thuriot, U. de Reims 

Autres professeurs en développement territorial
Cedric Brunelle, U. Memorial
Mario Carrier, U. Laval
Jean-Marc Fontan, CRISES/UQAM
Juan-Luis Klein, CRISES/UQAM
Pierre-André Julien, UQTR
François L’Italien, IRÉC
Pierre-André Tremblay, UQAR
Paul Y. Villeneuve, U. Laval

2 commentaires
  • Philippe Dubé - Abonné 5 novembre 2014 07 h 38

    APPUI

    Je ne peux que souscrire à cet appel au gros bon sens.

  • Pierre Mayers - Abonné 5 novembre 2014 14 h 31

    En tant qu'ancien gestionnaire des affaires sociales, maintenant à la retraite, je suis en principe d'accord avec vos arguments. Mais peut-être, faudrait-il aussi que tous ces gestionnaires, que tous ces "sous-chefs en chef" cessent de se comporter comme ces roitelets des pays pauvres ou ces chefs d'entreprises milliardaires en dépensant allègrement des sous pour des meeting inutiles, des tables de concertations, des colloques et autres tutti quanti souvent non productifs! Commencez par couper dans votre gras, comptes de dépenses, immobilisation luxueuses pour les gestionnaires, etc. peut-être alors pourrez-vous sauver vos jobs!