Polarisation électorale, médias et nouvelle classe moyenne

L'actuelle présidente du Brésil, Dilma Rousseff
Photo: Eraldo Peres Agence France-Presse L'actuelle présidente du Brésil, Dilma Rousseff

Le 26 octobre avait lieu le second tour des élections au Brésil. À cette occasion, la candidate du Parti des Travailleurs (PT, centre gauche) et actuelle présidente, Dilma Rousseff, a été réélue avec 51,64 % des voix, devant son opposant, Aécio Neves, du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB, centre droit), qui récolta 48,36 % du vote. La campagne précédant ces élections fut l’une des plus serrées et âprement disputées depuis 1989, lorsque le vote populaire direct pour la présidence fut réinstauré au Brésil. Avec cette victoire, le PT prolonge de quatre ans une séquence ininterrompue de douze années aux commandes du pays.

Après la reconnaissance officielle de sa victoire, la présidente Rousseff a prononcé un discours qui appelait à l’unité entre les citoyens brésiliens, profondément divisés par le processus électoral. En effet, la campagne a été caractérisée par une rhétorique agressive fondée sur des accusations de corruption et d’incompétence, qui laissa peu d’espace à une discussion constructive au sujet des projets sociopolitiques et économiques des candidates.

Un élément marquant de cette élection a certainement été la montée inattendue dans les sondages préélectoraux de la candidate environnementaliste Marina Silva (PSB, gauche). Marina (comme elle est appelée au Brésil) vint à représenter une solution de rechange concrète et plausible à la confrontation traditionnelle entre le PT et le PSDB. Elle mobilisa une frange importante de l’électorat grâce à un discours qui promettait de faire de la « politique nouvelle », en mettant l’accent sur le développement durable, la protection de l’environnement, le maintien des programmes sociaux et une économie libéralisée. Les sondages donnèrent longtemps Marina en seconde place dans les intentions de vote, devancée seulement par la présidente Rousseff. Mais Marina devint la cible d’attaques sévères de la part des deux principaux partis, et particulièrement du PT. Battue au premier tour des élections, Marina décida de soutenir officiellement Aécio Neves au second tour, ce qui contribua à mettre en péril la candidate du PT jusqu’aux derniers jours de la campagne.

Un deuxième élément saillant de cette période électorale fut la diffusion par les principaux médias de communication de reportages indiquant l’existence d’un important réseau de corruption politique, basé sur des détournements de fonds provenant de la principale entreprise publique du Brésil, la Petrobras. Cette information aurait été diffusée dans le but de déstabiliser le PT lors du second tour des élections. La présidente Rousseff dut reconnaître la gravité de ces allégations, promettant son soutien complet à l’enquête à ce sujet, qui reste en cours. Comme ce fut le cas pour l’alliance entre Marina et Aécio Neves, il semble toutefois que ces accusations ne furent pas suffisantes pour causer la déroute de la candidate du PT.

Le nouveau gouvernement de Rousseff n’aura pas trop des quatre années à venir pour relever les défis auxquels il devra faire face. Sur le plan économique, le Brésil a connu des difficultés au cours des derniers mois : la croissance économique est essentiellement nulle depuis le début de l’année et le taux d’inflation annuel a récemment atteint un niveau de 6,75 %, supérieur aux prévisions gouvernementales. Par le passé, le Brésil a privilégié une stratégie de lutte contre l’inflation basée sur une politique de taux d’intérêt élevés. Mais cette stratégie influe négativement sur le coût de la dette publique, de même qu’elle tend à nuire à la croissance économique. Jusqu’à récemment les exportations (particulièrement celles de matières premières) ont stimulé un influx de devises étrangères, et les politiques publiques ont assuré un niveau d’emploi élevé. Mais la plupart des observateurs considèrent qu’il sera difficile pour le Brésil de poursuivre sur cette voie. Dilma Rousseff devra donc trouver une façon de redynamiser l’économie brésilienne, entre autres afin de garantir la pérennité des programmes sociaux qui ont contribué à extirper plus de 40 millions de personnes de la pauvreté sous la gouverne du PT.

Au niveau politico-institutionnel, le nouveau gouvernement a clairement indiqué qu’il souhaitait faire avancer la réforme politique, intensément débattue au cours des dernières années. Cette réforme vise par exemple à réviser le système actuel, qui favorise un multipartisme exacerbé obligeant les partis gouvernementaux à créer des coalitions hétérogènes sans possibilités de conclure des accords programmatiques, ce qui ouvre la porte à la corruption. De plus, la réforme s’attaque au financement public des campagnes, ce qui permettrait de mieux contrôler les entreprises tirant profit de cette situation. Ces réformes feront l’objet de débats au Congrès, et probablement d’un plébiscite.

Un problème supplémentaire sera d’offrir un programme politique clair à la « nouvelle classe moyenne », ces 40 millions de personnes sorties de la pauvreté et qui réclament maintenant un investissement accru de l’État afin d’obtenir de meilleurs services sociaux (transport, soins de santé, éducation). Une partie de ces électeurs semblait avoir trouvé leur candidate en Marina Silva et son projet de « nouvelle politique », mais ils se retrouvent aujourd’hui orphelins politiques.

L’élection de 2014 pourrait ainsi constituer le point de départ d’un changement dans la façon de faire de la politique au Brésil. Mais pour ce faire le gouvernement du PT ainsi que l’opposition du PSDB devront accepter des choix difficiles, ce qu’ils ont refusé jusqu’à présent.

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