Les trois mythes pétroliers

Le pétrole de l’Alberta est bloqué à l’ouest.
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne Le pétrole de l’Alberta est bloqué à l’ouest.

Stoppé à l’ouest. Stoppé au sud. Incapable de remonter vers le nord. Il semble que le flot de pétrole extrait des sables bitumineux ne puisse gagner les mers qu’en coulant vers l’est. C’est-à-dire en traversant par oléoduc et par train la vallée du Saint-Laurent, arrêtant sa course dans un port du fleuve ou de l’estuaire, touchant chaque fois une communauté différente. Sorel, Cacouna ou une autre.

Cela nous place dans une situation particulièrement délicate, mais nous donne aussi un immense pouvoir. Celui de limiter l’expansion des sables bitumineux. Et donc, l’émission de millions de tonnes de gaz à effet de serre (GES). Nous pouvons refuser d’être une terre de transit pour un combustible polluant et périmé, tout en exigeant de prendre notre place comme leader dans la transition énergétique qui marquera le XXIe siècle.

L’enjeu est de taille localement et mondialement. Il est donc devenu urgent de s’attaquer à quelques mythes, fort bien construits par les lobbys de l’industrie et leurs alliés politiques. Il est également temps de voir que d’autres voies, bien plus enrichissantes, s’offrent à nous. Nous avons encore le choix, mais plus pour longtemps.

Mythe no 1 : On a besoin de pétrole, mieux vaut qu’il soit « local ». Même s’ils couleront dans nos cours arrière, nos jardins, nos rivières et nos érablières, les hydrocarbures de l’Ouest canadien ne nous sont pas destinés. Les projets actuels d’oléoducs et de transport par train visent à désenclaver la production de pétrole canadien. L’expansion des sables bitumineux dépend de l’accès aux marchés internationaux. Imaginons tout de même qu’une fraction de ce pétrole soit raffinée au Québec pour notre usage. Il n’en deviendrait pas pour autant plus écologique parce qu’il serait plus « local ».

La simple extraction du bitume nécessite la combustion d’importantes quantités de gaz naturel, faisant en sorte que ce « pétrole extrême » génère en moyenne 14 % plus de GES que le pétrole conventionnel. L’industrie souhaite multiplier par cinq sa production actuelle. La combustion de tous ces hydrocarbures dégagerait une quantité de GES que l’atmosphère ne peut absorber sans que le réchauffement de la planète passe au-dessus de la barre fatidique de 2 °C. Le fameux point de bascule climatique qui alarme tant les scientifiques.

Il faut aussi tenir compte des autres impacts. En Alberta, des centaines de milliers d’hectares de forêt boréale ont déjà été labourés pour extraire cette ressource. Des centaines de millions de mètres cubes d’eau potable ont déjà été changés en poison, sans recette pour la décontamination. Et que dire de tous ces déversements accidentels qui se produisent inexorablement ? Veut-on appuyer sur l’accélérateur de cette destruction ?

Toute science affranchie d’intérêts industriels est sans équivoque : l’extraction de pétrole des sables bitumineux engendre un véritable désastre écologique. Ces hydrocarbures doivent rester dans le sol. Voilà pourquoi le gouvernement Harper tient tant à museler les scientifiques.

Mythe no 2 : Développer les énergies fossiles contribuera à notre enrichissement. Chaque fois que l’industrie a voulu vendre à une population un mégaoléoduc, elle a fait miroiter des centaines, voire des milliers d’emplois directs et indirects pour les communautés qui laisseraient couler le pétrole chez eux. Chaque fois que des économistes indépendants se sont penchés sur ces chiffres, ils sont arrivés à la même conclusion : les constructeurs et leur équipement une fois repartis, il ne reste que très peu d’emplois de qualité et encore moins de retombées économiques positives.

À vrai dire, le plus grand potentiel de création d’emplois se trouve dans l’industrie de la décontamination. Car il ne s’agit pas de savoir s’il y aura des fuites. Il y en aura. Mais où ? Combien ? Et à quelle fréquence ? Dans un milieu aussi sensible que le Saint-Laurent, les conséquences de déversements successifs, même à petites doses, auront des effets irréversibles sur tout l’écosystème. Le sort des bélugas ne constitue que la pointe visible de l’iceberg.

Que dire de l’argument évoqué par le premier ministre Couillard, selon lequel l’expansion des sables bitumineux albertains contribuerait à notre enrichissement par la péréquation ? La recherche montre que la dépendance de plus en plus prononcée de l’économie canadienne à l’égard du secteur pétrolier a des impacts négatifs à moyen terme. Un dollar d’investissement sur cinq est maintenant consacré à ce secteur, dominé par de grandes entreprises étrangères. Notre économie perd en diversité, en innovation et en autonomie ce qu’elle gagne en « argent facile ».

Si au moins, comme la Norvège, nous utilisions la rente de pétrole à des fins d’enrichissement collectif et comme levier de transition. Mais non. Le modèle de faibles redevances qui prévaut actuellement au Canada ne le permet pas. Une fois de plus, les bénéfices sont privatisés, et les risques, eux, sont aux frais de la société en entier.

Mythe no 3 : Mieux vaut un oléoduc qu’un train explosif. Ce leurre indécent fut prononcé par les porte-parole de l’industrie des mégaoléoducs dès le lendemain de la tragédie de Lac-Mégantic. Il faut savoir que peu importe la taille des oléoducs que nous tolérerons, le transport de brut par train demeurera nécessaire dans la logique pétrolifère. Il offre une flexibilité en ce qui a trait à la destination, au « timing » et aux volumes que ne permet pas un réseau d’oléoducs. Ces deux modes de transport se complètent merveilleusement bien. Si bien que le Canadien Pacifique fait de ses oléoducs sur rails la pierre angulaire de sa stratégie de croissance pour les prochaines décennies.

La transition énergétique

Il ne s’agit pas seulement de dire non au pétrole des sables bitumineux, mais surtout de dire oui à une transition énergétique. On sait déjà que les hydrocarbures sont destinés à jouer un rôle de plus en plus marginal. Le futur se situe du côté des énergies renouvelables, et surtout de l’efficacité énergétique.

Avec sa dotation en hydroélectricité, le Québec a la possibilité de s’engager de manière exemplaire dans cette transition. Nous disposons déjà de savoir-faire et de capacités productives locales dans des secteurs clés comme le transport électrifié sur rail (Bombardier), les matériaux de construction pour les bâtiments écologiques et l’éolien. Ce n’est pas d’oléoducs ni de ports pétroliers dont nous avons besoin, mais d’un plan de transition qui mobilisera ce potentiel que nous détenons déjà. Voilà qui générerait de véritables emplois de qualité tout en minimisant notre empreinte écologique.

Après avoir été porteurs d’eau, deviendrons-nous pompeurs de pétrole et ramasseurs de déversements de goudron ? Ou serons-nous porteurs d’espoir pour une transition écologique ? La réponse à ces questions dépend des décisions que nous prenons maintenant. À Cacouna et à Sorel, dimanche dernier, des milliers de citoyens ont pris la rue. C’est peut-être le début d’une réponse.

Nous avons le choix. Aurons-nous le courage ?

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

25 commentaires
  • André Michaud - Inscrit 1 novembre 2014 00 h 44

    Pour quelques décennies

    Le pétrole est là pour encore quelques décennies, et d'où qu'il vienne le pétrole doit être transporté ou par bateau, ou par pipeline , ou par train....

    • Raynald Collard - Abonné 1 novembre 2014 08 h 44

      ... Ou rester lâ où il est.

    • Jean-Christophe Leblond - Inscrit 1 novembre 2014 09 h 07

      Votre logique est limpide et convaincante, M. Michaud!

      Étant donné que nous utiliserons encore du pétrole pour quelques décennies, ne tentons surtout pas de diminuer notre dépendance (et donc le nombre de trains, bateaux et pipelines requis).

      Étant donné que nous consommons déjà du poison, consommons-en plus! Ne tentons surtout pas de diminuer la quantité de poison que nous ingérons.

      Voilà! Votre logique m'a convaincu.

    • Benoît Landry - Inscrit 1 novembre 2014 09 h 20

      Vous êtes sérieux ? Le pétrole finalement est une belle ressource naturelle, il nous offre la possibilité de fabriquer de nombreux produits, mais le problème est qu'environ 90% de la quantité de pétrole extrait ne sert qu'à être brûlé. Et quand je vois des commentaires comme le vôtre je me dis qu'il faut être drôlement égoïste pour dilapider cette ressource non renouvelable pour le bénéfice d'une couple de génération qui n'aura regarder que son porte-feuille et transférer aux générations futures une masse de déchets dégueulasse.

    • André Michaud - Inscrit 1 novembre 2014 10 h 08

      @ M.Landry

      On a hélas pas vraiment le choix.

      Les autos électriques ne sont pas faites pour notre climat et nos longues distances..et nous sommes les citoyens les plus énergivores au monde, donc notre demande est IMMENSE! Imposible de tout combler par L'électricité ou les éoliennes.

      Mais quel beau défi pour les jeunes que d'étudier en sciences et nous apporter des alternatives réalistes pour le bien de tous.

      J'espère connaitre avant ma mort une alternative réaliste au pétrole.

    • Jean-Christophe Leblond - Inscrit 1 novembre 2014 10 h 56

      M. Michaud dit:

      «Les autos électriques ne sont pas faites pour notre climat et nos longues distances»

      Nommez vos sources, svp. En ce moment même dans le nord de l'Europe, on installe des bornes de recharge à la grandeur des villes et réseaux routiers.

      D'autre part, les transports en commun permettent de diminuer de façon importante la quantité d'essence brûlée même lorsqu'ils ne sont pas électriques.

    • Jean Lacoursière - Abonné 1 novembre 2014 12 h 35

      Monsieur Michaud,

      J'habite à Québec. Jai jasé une demi-heure l'autre jour dans un stationnement avec une dame possédant une Nissan tout électrique. Elle fait 150 km avec une seule charge (110 km en hiver). Une charge lui coute 2$. Pas pire hein!? On annonce même que la prochaine génération de batteries permettra 300 km d'autonomie.

      Il est utopique que tous roulent à l'electricité, mais ce type de voiture est voué à devenir de plus en plus populaire. Le prix? Regardez les véhicules sur les routes, il y en une foule à essence qui coutent assez cher merci!

    • Benoît Landry - Inscrit 1 novembre 2014 13 h 56

      @M. Michaud on a toujours le choix quand on veut. Mais présentement c'est la volonté politique qui n'est pas là. Je serais curieux d'évaluer plus justement, mais probablement que 80 % des véhicules sont dans très près des grands centres. De plus ils serait probablement passibles d"organiser du transport en commun beaucoup plus efficace pour aller au travail, alors même si les gens gardaient leur véhicule, si on pouvait diminuer leur utilisation de 50-60-75 % se seaient tout ça de faitt pour préserver la planète.

      Quant au défi pour nos jeunes dont vous parlez, désolé mais je trouve ça franchement égoïste de notre part de leur refiler la patate chaude comme ça tandis que nous on continuerait d'épuiser la ressource.

    • André Michaud - Inscrit 1 novembre 2014 19 h 06

      Quand on pourra acheter une bonne auto électrique à prix abordable en bas de 20,000$ et qui pourra faire de longues distances et bien résister L'hiver, je vous prédis beaucoup de ventes...mais en attendant..

    • Michel Vallée - Inscrit 1 novembre 2014 22 h 27

      @André Michaud

      « Le pétrole est là pour encore quelques décennies...»

      ... mais la pollution qu'engendre l'extraction du pétrole des sables bitumineux est là pour rester…

    • Julie Carrier - Inscrite 2 novembre 2014 09 h 18

      Je ne pense pas que ça vaut la peine d'argumenter ce genre de commentaire, surtout lorsque nous attendons, bien lu plus haut, notre propre mort. Alors, mettons ces vieilles mentalités passéistes de côté et tournons-nous vers des idées jeunes, nouvelles, pour faire naître l'énergie propre de demain pour se débarrasser de cette énergie sale et destructrice tout simplement anti-vie.

    • Benoît Landry - Inscrit 2 novembre 2014 12 h 20

      @M. Michaud vous ne semblez considéré l'auto électrique en transport individuel dans vos interventions. Pourquoi ?

      En améliorant le transport en commun pour aller au travail ou de façon général nous pourrions facilement viser à diminuer la consommation de pétrole de 60 % et plus tout en continuant pour vous de garder votre automobile actuelle pour des transports de longue distance ou vous êtes plusieurs dans l'auto. Il faut cesser d'attendre et prendre les moyens qui sont à notre portée par des décisions politiques individuelles et collectives immédiates.

      Même si des autos électriques, si on continue de se transporter tous individuellement seuls dans nos autos, nous ne faisons que de déplacer le problème en augmentant la consommation et la production d'électricité.

    • Patrick Lépine - Inscrit 2 novembre 2014 18 h 37

      Et si demain matin monsieur Michaud, je remplissais votre réservoir de voiture avec de l'eau, et qu'elle démarrait, vous diriez quoi?

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 1 novembre 2014 05 h 17

    David contre Goliath

    Très bon article qui me rappelle une étude que j'ai lue, préparée entre autre par Equiterre.

    Depuis des mois que je lis des articles sur l'horreur des sables bitumineux. Même ailleurs dans le monde on condamne ce projet comme étant le plus horrible désastre écologiste. À en faire pleurer de rage, car nous possédions les plus belles forêts et rivières, et les plus lacs encore intacts sur la planète. Et maintenant, nous assistons non seulement à l'érosion de nos services publics, voire de notre démocratie, mais aussi à la destruction de notre environnement par les géants financiers venant de partout dans le monde.

    Nous soulevez contre eux sera mener un combat comme celui que David a mené contre Goliath.

    Lorsque NAFTA avait été conclu il y a plus de 30 ans et que la soupape de l'immigration massive s'apprêtait à s'ouvrir pour laisser entrer une main-d'oeuvre bon marché, j'avais déjà pressenti que c'était la fin d'une époque qui avait permis au Canada de se hisser au rang des nations les plus avancées au monde. Nous avons cessé de l'être. Nous ne sommes plus qu'un port international ou tout et tous y transitent en y laissant des empreintes souillées sans se sourciller de son état ni de sa pérennité, et surtout pas de sa population.

  • Guy Lafond - Inscrit 1 novembre 2014 08 h 46

    Excellente analyse!


    Bravo!

    Le mouvement citoyen doit donc se faire entendre encore plus fort et créer un embargo des énergies fossiles les plus sales.

    Nous devons aussi changer progressivement et rapidement nos habitudes d'utilisation des énergies. Chacun de nous peut faire un différence:

    - Une maison mieux isolée pour réduire les factures de chauffage.
    - Un thermostat programmable dans la maison pour maximiser l'efficacité énergétique.
    - Une utilisation plus grande du vélo et des transports en commun.
    - Offrir le covoiturage et ainsi être pro-actif dans la réduction de nos empreintes écologiques.
    - Parler avec d'autres de ses nouvelles habitudes.

  • Bernard Terreault - Abonné 1 novembre 2014 09 h 02

    Si, au moins ....

    Si, au moins, notre Premier Ministre exigeait des redevances substantielles, de l'ordre de centaines de millions de dollars par année, pour laisser passer ce pétrole! Cette redevance permettrait d'accumuler un fond de prévoyance pour réparer les éventuels dégâts, y compris les dégâts sociaux comme la perte inévitable d'emplois touristiques autour de Cacouna. Mais non, pour Couillard il faut laisser passer dans le meilleur intérêt financier de l'Alberta.

  • Jean Richard - Abonné 1 novembre 2014 10 h 09

    Transition ou mutation ?

    « Avec sa dotation en hydroélectricité, le Québec a la possibilité de s’engager de manière exemplaire dans cette transition. » – Transition ? Quelle transition ? Réécrivez le texte ci-haut en remplaçant le mot pétrole par le mot électricité et vous en arriverez au même constat désolant pour une simple raison : ce n'est pas la source d'énergie qui est le véritable problème mais le développement fondé sur une consommation toujours plus grande d'énergie. Le Québec rêve de devenir une Alberta de l'hydroélectricité et il n'y a rien d'exemplaire là-dedans.

    Le Québec rêve de voir les Québécois consommer de plus en plus d'électricité car ayant failli à l'exporter, la consommation sur place doit être augmenter pour atteindre ses objectifs de croissance. Les politiques d'électrification du transport individuel en même temps que les mesures indirectes d'austérité imposées aux sociétés de transport en commun, mesure qui se traduisent par un recul de ces sociétés, en font la démonstration.

    Ce qui pointe à l'horizon en s'imposant comme incontournable, c'est une mutation de notre modèle économique. Envisager l'économie du futur en remplaçant simplement le pétrole par l'électricité (la transition comme on dit), c'est faire fausse route.