La dévalorisation de quoi, au juste?

Photo: Michaël Monnier Le Devoir

Le problème de la maîtrise de la langue chez les étudiants n’est pas nouveau. C’est d’ailleurs une situation largement partagée par les systèmes d’éducation de plusieurs pays. Connu depuis de nombreuses années, ce problème suscite, à intervalles plus ou moins réguliers, débats et prises de position, mais, hélas, trop peu de solutions. Depuis les 20 dernières années, on observe une diversité croissante des profils d’étudiants. Les collèges tentent, à même des ressources limitées, d’offrir des services de soutien en vue de combler les lacunes éprouvées par un bon pourcentage d’étudiants au sujet de la maîtrise de la langue, et dont on accuse le premier cycle du secondaire d’être responsable.

La tentation est grande de regarder en amont du processus de formation pour trouver la cause de ce malaise et, finalement, déterminer le responsable. Pendant ce temps, des étudiants qui ont achevé l’essentiel d’un parcours de formation devant les conduire à l’exercice d’une profession reçoivent, à la veille d’obtenir leur diplôme, un verdict cinglant : disqualifié ! La logique qui conduit à de telles condamnations relève de celle que nous décrions souvent en éducation, soit la logique de production. Au terme du processus de fabrication, le contrôle de la qualité repère la pièce défectueuse. Le verdict tombe : rejetée ! Il y a cependant une très grande différence entre une chaîne de production et le processus de formation. Depuis trop longtemps, la preuve est faite que, sans aide, certains ne pourront tout simplement pas y arriver. Notre objectif en éducation demeure toujours le même : favoriser la réussite du plus grand nombre.

On essaie trop peu souvent de s’insérer dans les souliers des étudiants pour comprendre le processus qui conduit à la situation dont il est question ici. Faisons une tentative ! Les étudiants qui se présentent aux portes des collèges ont des profils extrêmement diversifiés. Il est reconnu depuis longtemps que plusieurs d’entre eux ont des lacunes importantes au regard de la maîtrise de la langue. Malgré ce handicap, et parfois après avoir fréquenté à quelques reprises un centre d’aide, plusieurs poursuivent leur parcours de formation, réussissent la majorité de leurs cours et commencent à anticiper le moment où ils obtiendront leur diplôme. Quelques mois avant la fin de leurs études, ils sont soumis à l’épreuve uniforme en langue d’enseignement, qu’ils échouent. Une fois, deux fois, trois fois, quatre fois… après trois et le plus souvent quatre années de formation dans les programmes d’études techniques les plus exigeants. Mais que se passe-t-il dans la tête de ces étudiants que des échecs répétés affligent à la fin de leur parcours ? À défaut d’avoir pu corriger ce handicap depuis le tout début de leur formation collégiale, ils sont confrontés au désespoir de ne jamais pouvoir obtenir leur diplôme d’études collégiales pour lequel ils ont persévéré. Freinés devant le fil d’arrivée, ils abandonnent les études et viennent s’ajouter, un à un, à la horde des exclus du système d’éducation. Nous serions bien avisés de ne pas transformer le parcours scolaire de ces étudiants en miroir aux alouettes. Une société qui agit de la sorte prend de grands risques.

Adaptation

Comprenons-nous bien ! Je ne favorise pas un nivellement par le bas. Je plaide en faveur de l’incontournable et nécessaire adaptation de notre système d’éducation à une situation qui, soyons réalistes, n’est pas sur le point de disparaître de notre réalité éducative. L’encadrement du système d’enseignement collégial a perdu beaucoup de souplesse. Il en aurait grandement besoin pour s’adapter à la multiplicité croissante des caractéristiques des étudiants qui, depuis encore trop peu d’années, réussissent à atteindre le premier niveau de l’enseignement supérieur québécois.

Ceux qui auront l’intérêt et la patience de lire nos deux rapports de janvier et de juin 2014 pourront constater à quel point notre système d’enseignement collégial prend du retard, en comparaison de ceux d’autres provinces notamment. La rigidité de notre dispositif d’enseignement collégial paralyse toute tentative d’adaptation aux réalités contemporaines de notre société en mutation constante. De plus, dans le cas qui nous préoccupe ici, s’ajoute le tabou sur toute question au sujet de la langue au Québec. Une fois de plus, on reconnaît dans cet éditorial la réaction épidermique qui fait bifurquer sur le terrain infertile des émotions toute tentative de discuter objectivement des problèmes qui accablent notre système éducatif.

Plutôt que de brandir des épouvantails, ne devrait-on pas chercher à aborder, avec courage et sérénité, les possibles changements qui nous permettront de mieux soutenir la réussite éducative des jeunes qui nous confient leur projet de formation ! Et de ce fait, contribuer à réduire l’inégalité des chances. Car, dans la situation que je rapporte, ce que nous dévalorisons depuis trop d’années, c’est l’étudiant en difficulté rendu en fin de parcours ; rien à voir avec la dévalorisation du diplôme. C’est une question de nécessaire adaptation du système à une réalité qui renvoie à notre sens des responsabilités.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

Le déclencheur

« N’est-ce pas la faute du secondaire ? Le rapport Demers se refuse explicitement à aborder cette cause probable des difficultés en maîtrise du français chez nous. Il préfère suggérer l’abolition d’un examen certes imparfait (trop facile, selon plusieurs !), mais qui représente au moins, depuis une vingtaine d’années, une source de motivation extérieure pour les étudiants. »

— Antoine Robitaille, «Français au collégial: dévalorisation», 27 octobre 2014
14 commentaires
  • Sébastien Boisvert - Inscrit 30 octobre 2014 04 h 26

    Contradiction

    Il y a une contradiction dans le discours sur l'éducation.

    D'un côté, on dit qu'il faut lutter contre le décrochage scolaire, mais de l'autre, on ne fait rien concernant l'étudiant qui décroche suite à plusieurs échecs relatifs à l'Épreuve uniforme de français.

    Un double discours, quoi.

    • J-Paul Thivierge - Abonné 30 octobre 2014 21 h 50

      Il faut bien comprendre ce texte; les élèves de CEGEP surtout au technique comprennent bien ce qu'ils lisent, mais comme c'est écrit dans le texte c’est qu'ils ont manqué l'apprentissage de la grammaire et de l'orthographe au secondaire . Comme le Français au CEGEP cherche à savoir si les élèves comprennent leur lecture et comme aux examens écrits ils perdent de précieux points à l’épreuve obligatoire même si dans leur profession et les math ils réussissent ; alors tristement le Québec qui a un grand besoin de technologues et de scientifiques perd des centaines de talents qui décrochent parce que le système n’est pas adéquatement adapté pour corriger le passage complaisant du DES ! Alors sans baisser les normes on pourrait adapter pour faire passer des examens de compréhension oraux ou de donner des cours de rattrapage requis en première année du CEGEP

  • Serge Bouchard - Abonné 30 octobre 2014 06 h 22

    Pourquoi pas...

    ... une épreuve de français avant d'entreprendre un programme exigeant de trois ans ? Une épreuve à l'entrée éviterait le rejet, il est vrai trop cruel et brutal, si près du diplôme. Certains étudiants souffrent de lacunes tellement importantes que l'irresponsabilité est peut-être de les laisser commencer des études en sachant que l'épreuve finale de français les attend comme une guillotine. Cette épreuve à l'entrée pourrait être imposée seulement à ceux qui arrivent du secondaire avec des résultats dans le 60%. Ensuite, comment s'explique le fait que ces étudiants aient réussi tous leurs cours de français obligatoires, mais échouent dans la rédaction d'un seul texte de fin d'études ?

  • Réjean Guay - Inscrit 30 octobre 2014 08 h 42

    Un constat doit s'imposer : l'étudiant a-t-il les préalables nécessaires pour entreprendre des études collégiales ? S'il a réussi les examens du secondaire , on peut penser qu'il les possède . Néanmoins , des faiblesses dans certaines matières peuvent exister . Ici le cégep peut / doit offrir des mesures d'appoint . Toutefois , nonobstant toutes les études possibles et impossibles , l'étudiant qui veut aller dans une technique nécessitant des mathématiques fortes et qu'il a de grandes faiblesses dans cette matière , il me semble qu'un changement d'orientation s'impose . Et le français dans tout cela ? Si l'étudiant ne maîtrise pas le code grammatical au cégep , et ce après avoir bénéficié de mesures d'appoint et d'un ou deux examens de reprise , je pense qu'il devrait s'orienter vers le secondaire professionnel . Chaque niveau d'enseignement a ses exigences . Être capable de rédiger un texte , d'argumenter sur un sujet et ce , avec la possibilité d'utiliser des ouvrages de référence , m'apparaissent être des compétences essentielles aux études techniques ou non .
    Quand même ! Qui peut dire que rédiger un rapport quelconque n'est pas important ? Je pense qu'il y a une certaine complaisance à vouloir sauver certains étudiants des limites qu'ils ne veulent pas voir . Bref , n'entre pas au cégep ou à l'université qui veut , mais qui peut . Il en va de la crédibilité de notre système d'éducation nationale . Le laxisme et le relâchement doivent cesser !

    • J-Paul Thivierge - Abonné 30 octobre 2014 21 h 59

      Ainsi sans baisser les normes, on pourrait adapter pour faire passer des examens de compréhension oraux ou de donner des cours de rattrapage requis en première année du CEGEP

  • Line Légaré - Abonnée 30 octobre 2014 09 h 20

    Français et responsabilisation

    Apprendre le français, ses règles orthographiques et sa grammaire demande notamment de la logique ainsi qu'un une bonne capacité de mémorisation. Cela exige aussi une capacité a voir, lire et comprendre le monde qui nous entoure et dans lequel un futur travailleur aura à interagir, à se positionner et à prendre des décisions. Selon moi, cet apprentissage est similaire à celui que requiert les mathématiques.

    Ces jeunes adultes qui savent ne pas maîtriser cet apprentissage ne devraient-ils pas se responsabiliser face à leurs carences? Que se passera-t'il plus tard, dans leur milieu de travail, lorsqu'ils feront face à de nouveaux et difficiles apprentissages demandant les mêmes efforts? De leur côté, les employeurs ont-ils des raisons d'exiger des travailleurs ayant les aptitudes pour faire face aux défis d'aujourd'hui et de demain? À ce titre, on exige des curriculum vitae n'ayant pas de fautes de français. Que feraient ces futurs travailleurs si un test de français était exigé a l'embauche? Nous sommes tous responsables face à notre développement professionnel et je croîs formellement que cela s'apprend avant d'entrer sur le marché du travail.

    • Robert Beauchamp - Abonné 30 octobre 2014 11 h 48

      Vous avez raison sur toute la ligne, et j'ajouterais: parbleu! Mais il s'agit tout de même de la langue maternelle initiée dès le berceau, ce qui n'est pas le cas des autres matières!
      L'approfondissement de la languematernelle forge la personnalité, et on voudrait accorder des exceptions pour satisfaire les besoins mercantiles? Cherchons l'erreur.
      (Ne faudrait-il pas attaquer le problème dès le début du secondaire et non à la fin du CEGEP?)

    • Yvan Dutil - Inscrit 31 octobre 2014 08 h 08

      J'en ai marre de cette affirmation selon laquelle le français est logique. C'est complétement faux. Les règles de la grammaires française ont été construites a posteriori. Le plus bel exemple est l'accord du participe passé. Avec l'auxiliaire «être», le participe passé était considéré comme un atribut en ancien français. C'était donc logique d'accorder le participe passé.

      Avec «avoir» cependant, il n'y avait pas de règle fixe. Alors, on a bidouillé une règle avec un paquet d'exception pour représenter l'usage d'il y a cinq siècles. Depuis cette époque, on aurait pû faire le ménage et simplifier cette règle, mais on a choisi de maintenir artificiellement cette complexité.

      Car, voyez-vous, c'est ces petites choses qui distinguent l'élite du menu peuple.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 31 octobre 2014 11 h 29

      @YDutil Donc, vous ÊTES pour la facilité mais... AVEZ un penchant pour
      la médiocrité dès que c'est plus ardu...mais où est l'amour de notre langue dans tout cela?

    • Yvan Dutil - Inscrit 1 novembre 2014 09 h 05

      C'est argument ridicule. Les autres autres ont fait le ménage dans les aberrations grmmaticales et orthjograhique. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles les sociétés scandinaves sont si performantes socialement.

      Dans le domaine des sciences naturelles, on cherche toujours à simplifier au maximum les outils et les méthodes. La conséquence est, qu'avec le temps, on manipule des concepts et des idées de plus en plus complèxes sans être embourbés dans les faiblesses des outils.

      Tenir les choses artificiellement compliquées, c'est une façon de camoufler sa médiocrité.

  • Louise Melançon - Abonnée 30 octobre 2014 10 h 16

    Où est le problème?

    Le français s'apprend au primaire et au secondaire, en ce qui concerne l'orthographe et la grammaire. Au CEGEP, on passe à l'apprentissage de la rédaction, de l'argumentation, de la littérature? Alors, le problème est-il que les étudiants réussissent leur secondaire sans être capable d'écrire correctement leur français? Dans ce cas, c'est la question de la réussite au secondaire qui est le problème... Quand allons-nous nous attaquer à ce problème?
    Car, même à l'université, les problèmes antécédents existent... Ça commence à être un gros problème! Monsieur Demers propose de mieux aider les jeunes à récupérer ce qu'ils n'ont pas acquis au secondaire... Ai-je compris quelque chose?