Ces «loups solitaires» lancés contre la démocratie

Le travail d’endoctrinement de nouvelles recrues passe par certaines mosquées animées par des imams radicaux, mais aussi par le Web 2.0 et les réseaux sociaux.
Illustration: Tiffet Le travail d’endoctrinement de nouvelles recrues passe par certaines mosquées animées par des imams radicaux, mais aussi par le Web 2.0 et les réseaux sociaux.

La tête dirigeante du groupe armé État islamique (EI) a lancé récemment un mot d’ordre à tous les islamistes, où qu’ils soient, d’organiser par tous les moyens des attaques contre les institutions, l’armée et les personnalités des pays occidentaux impliqués dans la coalition engagée en Irak et en Syrie. Ce mot d’ordre a visiblement été entendu par les adeptes de la mouvance islamiste à travers le monde, notamment au Canada. Après l’agression sauvage à Saint-Jean-sur-Richelieu et à Ottawa contre des militaires et le Parlement canadien, ce fut l’assaut d’un autre djihadiste, hachette à la main, contre deux policiers new-yorkais.

Des loups solitaires? Vraiment?

Dans la foulée de ces attaques, on martèle à répétition que ces gestes seraient le fait de « loups solitaires », de « tireurs fous » ou de « déséquilibrés mentaux », maintenant « radicalisés ». Cette vision réductrice a malheureusement pour effet d’évacuer le fil conducteur idéologique de ces attentats qui symbolisent l’essence de l’islamisme : le rejet de la démocratie moderne que l’on répudie et désire piétiner ; la mise à sac des libertés démocratiques, de la liberté d’expression et de l’émancipation des femmes que l’on veut ramener à l’âge de pierre.

L’islamisme exige que les règles de l’État soient établies en fonction des préceptes de l’islam, que la charia devienne la règle de l’État, la loi islamique, et que l’État devienne ainsi ouvertement théocratique. C’est ce que veulent les salafistes et les Frères musulmans en Égypte, le groupe Boko Haram au Nigeria, les milices Shebab en Somalie, les talibans en Afghanistan, le groupe al-Qaïda et le groupe EI. Ne pas voir ce fil d’Ariane dans les motivations des djihadistes de Saint-Jean-sur-Richelieu, d’Ottawa ou de New York, quel que soit l’état psychologique dans lequel chacun se trouvait au moment de commettre ces actes, c’est être aveugle ou faire preuve d’une naïveté angélique et crédule. Les djihadistes expriment la tendance la plus radicale de l’islamisme et veulent combattre les supposés « mécréants » du monde occidental. Jamais le titre et le contenu du livre de Djemila Benhabib publié en 2011 n’auront pris autant leur sens que dans le contexte actuel. Les « soldats d’Allah » sont bel et bien à l’assaut de l’Occident.

Ces gestes des derniers jours n’ont aucunement été conçus et conduits en solitaire. Les combattants impliqués dans ces attaques meurtrières avaient déjà rejoint la mouvance islamiste et djihadiste bien avant que les pays occidentaux ne décident de lancer des frappes aériennes contre les bases de l’EI, sans nier que ces frappes aient pu devenir l’élément déclencheur de leurs attaques. Ces « soldats d’Allah » étaient déjà influencés par des imams et des réseaux islamistes au Québec, prêchant la violence et la haine contre l’Occident. Ils adhéraient au discours de l’État islamique. Que leurs gestes aient été perpétrés sur une base individuelle ne signifie aucunement que leurs auteurs concevaient et planifiaient leur coup en solitaire. Bien au contraire, ces attaques kamikazes sont comparables à celles de tireurs embusqués à la solde de l’islamisme.

Pour bien saisir comment il se fait que des Québécois ou Canadiens « de souche » en soient venus à se transformer en djihadistes, il faut chercher la réponse dans la force d’attraction des idéologies, indépendamment de la fragilité ou du déséquilibre psychologiques de chacun des individus impliqués. Pour s’en convaincre, il faut se rappeler les expériences du fascisme, où les militants recrutés, endoctrinés et galvanisés, avaient pour mandat de semer la terreur et de tuer sans discernement les opposants ; tout comme celles du stalinisme et du maoïsme qui ont aussi amené des masses de gens à terroriser et à tuer ceux qui osaient contester les bases de ces régimes. Ces expériences passées ont montré la force et la capacité de certaines idéologies à envoûter et à mobiliser des masses de gens en présentant une vision manichéenne du monde, en puisant abondamment dans la théorie du complot et en faisant miroiter un monde idéalisé. Ces idéologies ont souvent servi de refuge à des personnes exclues socialement, marginalisées ou en manque de reconnaissance, celles-ci pensant acquérir un statut social et une reconnaissance en joignant ces mouvements. Aujourd’hui, l’islamisme ne promet rien de moins que le paradis aux kamikazes et aux djihadistes.

Avec l’islamisme et le djihadisme, le travail d’endoctrinement de nouvelles recrues passe par certaines mosquées animées par des imams radicaux, mais aussi par le Web 2.0 et les réseaux sociaux. De cette façon, les adeptes sont sollicités plus efficacement que ce ne fut le cas à d’autres époques. Les dérives accumulées de l’islamisme radical nuisent donc à la communauté musulmane tout entière, au Québec comme ailleurs. Elles nourrissent elles-mêmes l’islamophobie. Voilà pourquoi les porte-parole de cette communauté doivent dénoncer haut et fort, et sans hésitation, les attentats des djihadistes qui tuent les adeptes d’autres religions, vendent et violent les femmes, et décapitent les journalistes. À cet égard, il est proprement scandaleux, mais tout aussi révélateur de voir le Collectif québécois contre l’islamophobie dirigé par Adil Charkaoui, soutenu par une certaine gauche communautariste, refuser de dénoncer les attentats des derniers jours.

Réintroduire le projet de loi 491

Tous ces événements relancent à nouveau l’importance d’une loi pour établir la séparation entre les religions et l’État, entre les pratiques religieuses et les agents des organismes publics. Seule une telle loi peut établir les conditions de base pour un meilleur « vivre ensemble ». La priorité devrait être accordée au personnel qui agit auprès des enfants dans les services de garde, les écoles et les cégeps. Aussi essentielle soit-elle, une telle loi ne pourrait toutefois pas à elle seule établir le cadre juridique et politique permettant de diminuer la prolifération des intégrismes religieux. Il serait donc urgent de réactiver le projet de loi 491 présenté par Mme Fatima Houda-Pepin en février 2014 à propos de la lutte contre l’intégrisme religieux. Même s’il est nettement en deçà des attentes de la population québécoise en matière de laïcité de l’État, ce projet de loi a le grand mérite de présenter plusieurs mesures visant à lutter contre l’intégrisme religieux, notamment la création d’une commission pour recenser les réseaux intégristes implantés au Québec et étudier leurs liens avec des fonds caritatifs opaques.

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