Le cénotaphe d’Ottawa ou la mémoire bousculée

En y tuant un soldat, le tireur a coupé la réflexion mémorielle liée à ce lieu chargé.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne En y tuant un soldat, le tireur a coupé la réflexion mémorielle liée à ce lieu chargé.

Une intention bien particulière, qui n’est pas toujours évidente, sous-tend l’édification de tout monument à la guerre. Selon l’endroit et la personne qui les ont conçues, ces constructions rappellent le passé suivant une panoplie de mythes et idéaux nationaux ainsi que le contexte politique au moment de leur commission. Certaines rappellent les morts à la guerre, victimes ou combattants, la résistance ou encore le meurtre de masse. Elles reflètent à la fois les expériences passées et les préoccupations actuelles de la communauté. En bout de course, elles s’inscrivent aussi dans le parcours d’un artiste, le courant dans lequel ce dernier s’inscrit par les matériaux utilisés et l’esthétique retenue pour la conception des monuments.

La mémoire historique n’est jamais neutre. Certains monuments sont construits pour des raisons particulières, que ce soit pour éduquer, créer des souvenirs collectifs, rappeler une destinée, glorifier la nation ou encore exprimer un sentiment de culpabilité ressentie envers des victimes ou encore des militaires envoyés à la boucherie.

En eux-mêmes, les monuments n’ont qu’une valeur matérielle, pierres ou arrangements paysagés. Ils sont cependant en réalité investis par la mémoire et l’âme d’une nation, liant le sol au regard et à l’esprit citoyen. Traditionnellement, la mémoire nationale cherche à promouvoir la droiture du pays, son triomphe sur la barbarie originelle, le sacrifice de ceux qui ont lutté pour le bien et la création de l’espace national. Les formes idéalisées présentées au public sont tout d’abord nouvelles et portent un sens particulier, mais avec le temps, tout se fond avec le paysage dans lequel le monument se dresse tout en assurant la permanence de la nation, tant physiquement que dans la mémoire.

Tous les monuments ont, à leur origine, une signification officielle relayée par les organes de l’État. Cependant, une fois installés, il arrive souvent qu’un sens particulièrement rébarbatif aux visées originelles se développe autour d’un monument donné. Parfois, certains souvenirs contradictoires peuvent être véhiculés par un même monument, et ce, en fonction de l’origine, de la classe sociale et des croyances de ceux qui le regardent.

Dans le même ordre d’idées, la construction d’un monument, en fixant le passé dans un paysage quotidien, a parfois l’effet paradoxal de faciliter l’oubli du passé, le public et l’État déléguant le devoir de mémoire à ce lieu où l’on retourne au gré des besoins individuels ou collectifs.

Contrairement à la majorité des monuments, La Réponse est restée vivante. Terminé en 1938 pour commémorer la fin de la Première Guerre mondiale, le cénotaphe d’Ottawa représente 22 soldats de tous les services passant sous une arcade couronnée par deux figures représentant la paix et la liberté. On a tout d’abord rajouté des plaques dans les années 1980 pour souligner la Seconde Guerre mondiale et la guerre de Corée puis en 2000, la tombe du Soldat inconnu. De plus, afin de ne pas oublier et maintenir l’intégrité du site, des soldats montent la garde devant celui-ci depuis 2006.

Peu importe le sens que l’on donne au cénotaphe, le débat reste ouvert et démocratique. On peut y voir la victoire du Canada, la justification du sacrifice de tant de soldats pour des idéaux de justice et de paix ou de l’hypocrisie face à l’absence de sens entourant la Première Guerre mondiale et les autres conflits auxquels le pays a participé.

Peu importe la mémoire qu’il véhicule, les réponses qu’il propose ou les réactions qu’il suscite, le cénotaphe d’Ottawa engendre débats et réflexions maintenant en vie le souvenir de la guerre. En tuant un soldat en ce lieu chargé, l’auteur de la tragédie du 22 octobre 2014 a non seulement pris une vie, mais il a aussi tenté de couper la réflexion mémorielle, imposant une vision définitive à un monument encourageant l’interprétation sur ce qui doit être retenu du passé.

1 commentaire
  • Hubert Collin - Inscrit 27 octobre 2014 10 h 03

    Zehaf-Bibeau était philosophe

    À lire plusieurs commentaires dans la presse, Zehaf-Bibeau n'était pas si fou que la presse le prétend pourtant par ailleurs. D'après ces commentaires médiatiques élaborés et ampoulés, il aurait, avant de commettre son geste, procéder à une longue réflexion sur le monde contemporain. Il aurait élaboré ou décrypté toute une symbolique, avant d'encoder son message dans des gestes violents. Assis dans son appartement ou refuge pour sans abri, il se serait demandé, en adoptant la pose d'une sculpture de Rodin: "Mais comment donc pourrais-je couper la réflexion mémorielle et imposer une vision définitive à un monument qui ne fait qu'inviter à l'interprétation?" Il se serait demandé: "Comment donc pourrais-je attaquer la démocratie canadienne?" Et pour réponse, il se serait déclaré pour lui-même, en lui-même: "Il faut que je tue le soldat qui monte la garde devant le cénotaphe, puis que j'assaille le parlement." Philosophe, Zehaf-Bibeau voulait probablement, également - à la suite d'une autre de ses longues analyses -, s'attaquer au savoir dans son ensemble, puisqu'il s'est dirigé, ne l'oublions pas, vers la bibliothèque du parlement, et non pas vers les lieux où manigançaient en coulisse, afin de prendre le pouvoir ou de s'y maintenir (et non pas pour discuter du bien commun) les députés .

    Zehaf-Bibeau était philosophe, ou dans le pire des cas un critique littéraire ou un doctorant en "cultural studies"."Mais tout cela était inconscient!" me direz-vous peut-être. "Les profondeurs du monde et de l'homme ont parlé à travers lui!" Mais vous, chers commentateurs, quelle profondeur (s'il y en a une...) parle à travers vous? Et que dit votre inconscient lorsque vous prêtez des volitions aux uns et aux autres à tout vent? Ne voulez-vous pas imposer une vision et une interprétation définitive et simpliste à un geste éminemment complexe dont l'auteur lui-même, ni personne d'autres d'ailleurs, ne percevait ni ne peut percevoir les motivations réelles?