Glorieux, le Canada

Sur le site du premier ministre du Canada, on retrouve la version française du discours livré par Stephen Harper au soir de la fusillade à Ottawa du 22 octobre dernier. Dans ce discours, Stephen Harper fait particulièrement appel à la fibre patriotique de son auditoire. Il va même jusqu’à utiliser l’expression « compatriotes » à trois reprises.

Nos recherches montrent que, dans les messages à la nation diffusés à la radio ou à la télévision, les Canadiens de langue française n’avaient pas été interpellés à titre de compatriotes depuis les années 1940, à l’époque où William Mackenzie King était premier ministre. Avec la transformation du nationalisme québécois et du nationalisme pancanadien au XXe siècle, les premiers ministres du Canada s’étaient généralement abstenus de prononcer le mot « compatriote » à la télévision française, puisque pour bien des Québécois, la patrie, c’est d’abord le Québec. En 2008, lors de son message télévisé précédent, Stephen Harper avait plutôt eu recours au gentilé « Canadiens » en s’adressant à ses concitoyens. En point de presse, Thomas Mulcair et Justin Trudeau ont quant à eux évité ce terme sémantiquement instable. Pour véhiculer des valeurs patriotiques, ces chefs ont évoqué « le peuple » (Mulcair) ou « une nation de justice et de respect » (Trudeau). Il est possible que les récentes déconvenues du Parti québécois et du Bloc québécois aient incité le gouvernement de Stephen Harper à prendre des libertés avec les normes non dites de la politique canadienne en terre québécoise. Il pourrait aussi y avoir un problème de traduction. Chaque fois qu’en anglais le texte présentait « fellow Canadians », en français on retrouvait « compatriotes ».

Il s’agit, d’une certaine façon, d’une traduction littérale, à la Google Translate (pour ce syntagme précis, c’est d’ailleurs la solution qu’on y propose). L’hypothèse d’une traduction négligée est appuyée par le reste du discours.

En effet, le texte est truffé d’erreurs d’orthographe. Ici, une virgule manque, là, on écrit « il luttait pour va vie » au lieu de « sa vie ». À d’autres endroits, un participe passé est mal accordé ou une majuscule manque à « les canadiens et les canadiennes ». Bien des erreurs relevées auraient été évitées avec l’utilisation d’un correcticiel. C’est dire le peu de temps qui a été consacré à la version française.

Et il y a pire. La version écrite de la déclaration se termine par « vive le Canada glorieux et libre ». Il s’agit d’une traduction mot à mot des paroles de notre hymne national en version anglaise (« glorious and free »). Or, faut-il le rappeler, les paroles de la version française sont différentes. L’allusion (patriotique) est perdue, et la fin du discours est maladroite, parce que peu idiomatique. Dans la presse d’expression française, « Glorieux » rime avec hockey, car c’est ainsi qu’on surnomme les Canadiens de Montréal. Pour l’auditoire de Stephen Harper, il y a donc un rendez-vous manqué à certains égards. Dans la version télévisée, le premier ministre a corrigé le tir, y allant d’un « vive le Canada fort et libre ». Mais personne n’a pensé à revoir la version textuelle, pleine d’erreurs.

Le discours du 22 octobre était capital parce qu’il mettait des mots sur une douleur nationale. La vie du premier ministre ayant été brièvement en jeu, la symbolique du discours était d’autant plus forte. Même si les discours français de ses opposants étaient meilleurs, c’est le discours de Stephen Harper qui a été le plus cité dans les journaux. Que la version française n’ait pas fait l’objet d’une révision digne de ce nom montre le peu d’importance accordée au fait français sous le gouvernement de Stephen Harper. Soulignons-le : la version anglaise du discours était impeccable. On peut expliquer les erreurs du texte français par la gravité des événements de la journée, mais on ne peut pas les excuser. Il ne s’agit pas du premier message à la nation jamais diffusé sur les ondes télévisuelles. Avant l’époque de monsieur Harper, d’autres premiers ministres ont dû faire des messages à la nation, avec une technologie moins avancée et moins efficace (on pense notamment à l’absence d’ordinateur). Pourtant, aucun message à la nation avant celui-ci n’avait été aussi bâclé.

Il y a beaucoup de leçons à tirer de la présente crise. Bien des choses auraient pu se dérouler autrement. Il en va ainsi de la traduction des discours du premier ministre. En situation d’urgence, les francophones ont droit à la même qualité de communication que les anglophones.

17 commentaires
  • Sébastien Boisvert - Inscrit 25 octobre 2014 04 h 01

    Le résultat de l'exil québécois

    Comme l'explique très bien Guy Laforest, voilà le résultat de l'exil des Québécois dans leur propre pays.

    Réinvestissons et reprenons une place importante au fédéral.

    • Réjean Guay - Inscrit 25 octobre 2014 12 h 40

      Au contraire , plutôt que de jouer les LaFontaine et les Cartier comme le souhaite le démissionnaire Guy Laforêt , nous devons quitter ce Canada
      où nous sommes et serons à jamais des minoritaires . Auparavant , il y avait le pouvoir de désaveu octroyé au fédéral pour désavouer des lois provinciales ; maintenant , grâce à la Charte des droits et libertés de Trudeau père et aux interprétations de la Cour suprême , le résultat est le même : les pouvoirs de l'Assemblée nationale sont limités . En effet , la loi 101 a été tellement charcutée par les oukases de la Cour suprême qu'il
      n'en reste plus grand chose . On ne peut même pas obliger un visage commercial en français . Non , quittons ce pays qui n'est plus le nôtre !

    • Jean-Charles Morin - Abonné 25 octobre 2014 14 h 51

      "Réinvestissons et reprenons une place importante au fédéral."

      Pourtant, à bien y regarder, le gouvernement actuel compte plusieurs ministres du Québec, le chef de l'opposition officielle vient du Québec et le nouveau chef du deuxième partie d'opposition se déclare aussi Québécois. Tous les députés du Québec, sauf quatre, se déclarent d'allégeance fédéraliste. Pour sa part, la province de Québec est dirigé par le plus fédéraliste des premiers ministres que nous avons eu depuis longtemps. Que veut-on de plus?

      Il y en aura toujours pour qui toutes les turpitudes du Canada sont la faute des "maudits séparatiss". Le culte du déni est très fort chez certains.

      Je crois pour ma part que ce pays à 90% anglophone, le "plusse meilleur pays du monde", est le grand responsable de ses manquements, notamment en ce qui a trait à la valorisation du français comme langue nationale. La tendance est lourde et elle s'en va en s'aggravant, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, comme dirait feu Robert Bourassa...

      Il faudrait bien qu'un jour on ait le courage de tirer les conclusions qui s'imposent et qui tardent à s'imposer.

    • André Nadon - Abonné 25 octobre 2014 14 h 59

      Yvon Deschamps a très bien expliqué en mots simples notre condition d'exilé et Pierre Falardeau en a scénarisé les conséquences avec Elvis Gratton.
      Penser qu'avec à peine 20% de la population, nous allons réinventer le Canada à notre avantage alors qu'avec une majorité en 1837, avec à l'appui, l'Acte constitutionel de 1791, nous avons subi une répression brutale digne d'une dictature est un pure déni de la réalité du Canada. Les seuls qui s'en sortent sont ceux qui servent les intérêts du ROC et évitent ''les chicanes ''. Regardez le traitement réservé à PKP depuis qu'il conteste la suprématie du Canada.
      Le choix est la soumission ou l'Indépendance. Les États-Unis ont fait ce choix depuis longtemps. Guy Laforest est un émule de Cartier, ancien patriote devenu '' parvenu'' au service de l'Angleterre où il se réfugia pour mourir,fuyant la Justice du Canada, pour collusions et fraudes.
      En québécois, nous appelons ces gens: des vire-capots.

    • Mathieu Bouchard - Inscrit 25 octobre 2014 21 h 36

      Voici la différence entre les Canadiens et les Québécois en politique canadienne :

      1. les Canadiens ont bien le droit de voter pour qui ils veulent, ils ont le droit à leur opinion ;

      2. les Québécois devraient voter dans le même sens que la moyenne canadienne, c'est-à-dire « voter du bon bord », sinon ils sont responsables de ne pas assez être impliqués en politique fédérale, de ne pas s'inclure dans le Canada, etc. Bref, des choses que les Canadiens auraient de la misère à reprocher à leurs minorités immigrées, mais qu'ils reprochent volontiers aux Québécois (ou au moins aux Québécois francos).

      Je n'invente pas ça, on n'a qu'à passer quelques heures à lire des commentaires sur les sites web de journaux du reste du Canada, en bas de beaucoup d'articles portant sur le Québec... généralement ceux où le Québec a l'air d'une province « pas comme les autres », que ce soit à propos du niveau fédéral ou du niveau provincial.

  • Gaston Bourdages - Abonné 25 octobre 2014 08 h 33

    Mercis madame Gagnon pour ces...

    ...rafraîchissants propos. Vous savez... ceux qui confortent et qui nous invitent à aimer mieux et plus notre langue française. Un superbe bel apprentissage que celui de sa propre langue. Je suis de celles et ceux qui travaillent à apprendre.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Auteur d'un 4e ouvrage littéraire baptisé: «Les bonheurs de la corruption»

  • Gilles Théberge - Abonné 25 octobre 2014 10 h 43

    Ce n'est pas tout

    Si vous écoutez la déclaration en français de Trudeau vous constaterez que, même en lisant son texte, il a commis deux faites de suite dams deux phrases. Ce qu'il n'aurait pas fait s'il il était véritablement un francophone accompli.

    J'en conclus que quand on est à peu près tout, on risque d'être tout à peu près...

    • Djosef Bouteu - Inscrit 26 octobre 2014 15 h 32

      Quand ses discours sont écrits d'avance et par quelqu'un d'autre, J. Trudeau reste compréhensible. Mais quand il ne récite pas un texte, c'est confus, ce n'est pas du français.

      Pour comprendre son franglais, je dois tout traduire mot-à-mot en anglais pour que ça ait du sens.

      D'un point de vue sociolinguistique, c'est l'exemple parfait de bilinguisme soustractif, quand la pression de la langue dominante est tellement forte qu'elle se traduit par une perte de compétence dans la langue maternelle.

  • Mathieu des Ormeaux - Inscrit 25 octobre 2014 11 h 41

    Caprices Linguistiques

    Croire que le Français revêt une quelconque importance pour nos "compatriotes" au Gouvernement Fédéral relève de l'utopisme pur et simple. Notre modèle fédéral lui-même tente de réduire les langues et les cultures (autres que l'anglais) à une simple manifestation folklorique, digne des spectacles et des bazars. Une simple traduction de propos anglophones originaux, pour les capricieux qui tiennent encore à naviguer un océan universellement anglophone, avec leur propres cartes.

    Tant qu'à y être, je reprends un cliché folklorique québécois: "...un francophone qui apprend l'Anglais est un bilingue, un anglophone qui apprend le Français, ça c'est un miracle!" La même phrase s'applique facilement à toutes les autres langues. Ce n'est donc pas très difficile de déduire où un tel modèle nous amènera dans une ou deux toutes petites générations...

    Entre temps, les événements fédérateurs ne manqueront certainement pas, et chaque soubresaut sera l'occasion de se regrouper au sein d'une union patriotique, économique, militaire, et bien sûr, anglophone.

    • Djosef Bouteu - Inscrit 26 octobre 2014 15 h 35

      Le dernier congrès du Parti libéral du Canada à Montréal s'est déroulé presqu'entièrement en anglais, avec parfois un peu de «bilingue» un 15 à 20% du temps.

      S'il n'est pas possible de faire un congrès politique en français au Québec, dites-moi où le français peut vivre pour les partis fédéraux?

  • Louis-Marie Papineau-Leroy - Inscrit 25 octobre 2014 11 h 52

    Paradoxalement,

    le français parlé de Harper, en hommettant un accent fort il est certain, était de loin supérieur (structure de phrase, liaisons etc...)à celui de Trudeau et de Mulcair.....deux québécois si l'on peut dire.

    • Djosef Bouteu - Inscrit 26 octobre 2014 15 h 38

      T. Mulcair s'exprime beaucoup mieux que J. Trudeau pour tout ce qui sort du discours pré-écrit.

      Mulcair est au moins capable d'aligner deux phrases structurellement françaises dans une conversation spontanée. Pour Trudeau, il faut tout traduire mot-à-mot en anglais afin de rendre ses propos compréhensibles.

      L'expression «avoir deux langues secondes» prend ici tout son sens.