La masculinité au temps du djihad électronique

Nous avons tous lu les mêmes bribes d’histoire. Martin Couture-Rouleau s’était converti à l’islam il y a un an. Il s’était mis à fréquenter des sites djihadistes, dont il reprenait la rhétorique en l’assaisonnant de théories conspirationnistes et ésotériques sur les « Illuminatis » ; le djihad électronique et l’horizontalité des réseaux sociaux « viraux » peuvent parfois donner des résultats inattendus. Si sur Facebook l’homme avait quelques profils différents, les musulmans de la mosquée de Saint-Jean-sur-Richelieu ne connaissaient pas le nom de celui qui aurait participé discrètement au culte durant quelques mois.

Il était le père d’un garçon de trois ans. Après sa conversion à l’islam puis sa radicalisation, la mère de l’enfant aurait décidé de lui interdire l’accès à son fils. Il aurait entrepris des démarches juridiques pour retrouver son droit d’accès. Dans ses projections, il entrevoyait, semble-t-il, tout à la fois sa propre mort au combat et celle de son enfant.

D’autres racontent qu’il s’était converti à l’islam après une difficile faillite personnelle. Cet échec aurait été décisif dans son passage au djihadisme. Il habitait chez son père, ne travaillait plus, avait adopté un discours fataliste sur la grande conspiration dont son gouvernement faisait partie.

Depuis quelques mois, il projetait de partir en Syrie pour rejoindre le groupe EI, dont il justifiait les pires violences dans ses conversations privées, toujours selon ses proches. Découragés, ses rares amis l’avaient laissé à ses délires. Délires ou non, la police lui avait retiré son passeport. Simultanément, elle avait essayé de le déradicaliser, en impliquant sa famille et l’imam dans ce processus. Sans succès. Il ne fréquentait plus la mosquée depuis quelques mois, semble-t-il.

Des « patterns » familiers

Du djihadiste, on fait spontanément un être à part, étranger à l’humanité, et c’est exactement le but des mouvements djihadistes : alimenter cette conception antagoniste du choc des civilisations. Pourtant, le djihadiste a souvent des traits des pires déviances machistes nord-américaines, avec son obsession pour la violence et pour la domination, champ de bataille où accomplir sa masculinité. L’improbable djihadiste Couture-Rouleau ne détonne pas dans ce triste portrait de groupe. Et pas mal d’intervenants psychosociaux oeuvrant auprès d’hommes violents pourraient éventuellement y retrouver des patterns familiers.

À l’inverse, pour ne pas réduire le cyberdjihadiste à la mouvance étrangère dont il se réclame, on aimerait pouvoir ramener son histoire à une affaire de maladie mentale, sans aucune dimension politique ni sociale. Ce ne serait pas la première fois d’ailleurs. Qu’ils se sentent floués par le féminisme (Marc Lépine), par leurs déboires professionnels ou par l’arabo/islamophobie, plusieurs des hommes qui apparaissent sur ce portrait pensent avoir trouvé une manière éclatante et définitive de reprendre le contrôle de leur vie : attenter à la vie des autres. Leur rage a grandi dans une histoire très personnelle, mais elle n’en est pas moins sociale et politique aussi.

Le djihadiste électronique ne vient pas d’une autre planète. Jusqu’à un certain point, nous pourrions nous intéresser à ce « jeune homme en colère » (young angry male) avec les mêmes lunettes que celles que nous prenons pour examiner d’autres hommes violents, dont ces tueurs de masse qui poussent à un niveau de radicalité suprême leur absorption d’une sous-culture de masse nord-américaine où l’on exalte les loups solitaires qui existent par leur AK-47.

Croisement entre djihadisme et masculinités

À plusieurs égards, le modèle de masculinité valorisé par le djihadisme est une forme dévoyée de la morale islamique. Le Coran condamne la violence contre des innocents. L’homme musulman est censé vivre par et pour sa communauté familiale. C’est ce que font la plupart d’entre eux.

Le djihadiste électronique, pour sa part, se coupe de cette communauté vivante et se perd dans une « communauté » qui n’est qu’un réseau abstrait ; avant de devenir concrètement un réseau meurtrier. Il apparaît sur les images comme un fantassin sans visage, ou encore comme un égorgeur solitaire et accusateur, interpellant le président Obama au milieu du désert de sa vie.

Quant à sa compagne, la jeune fille qui fait aussi l’objet d’un recrutement sur l’Internet, la plupart du temps, elle est appelée à incarner avec lui la forme la plus conservatrice du mariage, axée sur le travail domestique et la procréation d’islamistes radicaux. Des hommes guerriers au front, des femmes procréatrices au foyer. Une analyse de genres s’impose.

De plus en plus de travaux universitaires suggèrent qu’on ne peut comprendre le djihadisme contemporain ni le combattre sans prendre en compte ce « croisement entre masculinités musulmanes, islamisme djihadiste et terrorisme ». La monstrueuse violence du djihadisme constitue le plus récent stade de décomposition de certaines masculinités musulmanes marginalisées qui se débattent au sein d’un rapport de pouvoir masculin basé sur la domination. Masculinités marginalisées partout, dans leurs familles, dans leurs communautés et dans leur société.

La question masculine devient ici globale et politique. Depuis des décennies, des hommes musulmans assistent, impuissants, à l’asphyxie d’un peuple palestinien presque totalement dépendant de l’aide internationale sur sa propre terre. Ils connaissent aussi la violence quotidienne subie par les populations musulmanes au Moyen-Orient depuis l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak. Ils subissent aussi la difficulté de la dénoncer sans passer pour des radicaux. Ajoutons à cela que ces hommes subissent souvent l’exclusion sociale, économique et religieuse dans les pays de l’hémisphère nord, où ils sont nés de parents immigrants dans bien des cas : souvent des étrangers dans leur propre pays. L’islamisme s’alimente au néocolonialisme du Nord et le djihadisme électronique y puise avec bonheur de quoi déclencher chez de jeunes hommes en colère leurs rêves délirants de salut par la violence.

Pourquoi un Québécois sans origine arabo-musulmane a-t-il pu s’identifier à la cause djihadiste au point de tuer pour elle et de lui sacrifier sa vie ? Il n’est apparemment pas le seul à l’avoir fait. L’itinéraire des djihadistes électroniques se nourrit d’une sémantique religieuse corrompue mais efficace. Elle a aussi des dimensions culturelles et politiques, qui s’entremêlent puissamment avec des facteurs de genre, et cela, de manière « virale » et personnelle. Nous connaissons à peine cette problématique complexe, qui ne nous est peut-être pas si étrangère pourtant. Il est urgent de s’y arrêter.