Une faillite géopolitique de l’Europe?

Illustration: Tiffet

L'Europe fut, dans son principe, une façon de conjurer la guerre en Europe. Après le cataclysme, c’est ce projet qui anima d’abord ses pères fondateurs. Après l’échec de la Communauté européenne de défense, ils choisirent la voie la plus sage et réaliste : construire l’Europe par l’économie. Ce furent la Communauté économique européenne puis le grand marché européen qui conduisirent l’Europe, ne l’oublions pas en ces temps de crise, sur la voie d’un développement qu’elle n’aurait jamais connu sinon. Certes, toute vision politique n’était pas absente du projet européen, dont la nécessité d’aider en les intégrant les nouvelles démocraties, en promettant plus de prospérité à leurs peuples — l’Espagne, le Portugal et la Grèce —, une fois leurs dictateurs chassés, puis les pays libérés du joug communiste.

Or, les dispositions mentales de la plupart des dirigeants européens révèlent un singulier refoulement des réalités géopolitiques. Comme s’ils avaient considéré que la promesse de l’absence de guerre était déjà satisfaite, ils ont concentré leurs pensées sur l’économie, oubliant que les conflits demeuraient l’horizon indépassable du monde. Qui peut aujourd’hui citer, à part le rapport Schäuble-Lamers de 1995 et le discours de Joschka Fischer à l’Université Humboldt de 2000 — tous responsables politiques allemands — un discours politique d’envergure pour l’Europe ? Les dirigeants, d’autant qu’ils n’étaient pas enclins à rouvrir le dossier sensible des élargissements, se sont départis de toute conception géostratégique de l’Europe.

À cela, il y a quatre raisons essentielles. La première est liée à la méthode européenne de la construction implicite, secrète et technocratique. Pour avancer, les plus fervents Européens ont tu ce qu’ils entendaient faire, de peur que les opinions publiques ne les en dissuadent. Quand ils ont commencé à changer, en 2005, les peuples français et néerlandais ont rejeté par référendum le traité dit constitutionnel, et cela n’a fait qu’accroître le silence et la timidité politiques sur les intentions poursuivies.

La deuxième tient à l’héritage d’une partie de la gauche chrétienne, dont était issu un aussi grand Européen que Jacques Delors : celle-ci a une grande difficulté à penser le mal politique. En troisième lieu, les dirigeants politiques n’ont pas voulu voir puis traiter les menaces pour les valeurs européennes en Europe (atteintes aux libertés et aux droits de l’Homme du régime d’Orban en Hongrie) et en dehors (les infractions commises par le régime de Poutine ne sont pas récentes). Depuis longtemps, elles auraient dû nous alerter au sujet de ce danger : il existe bien un lien entre les comportements liberticides sur le plan intérieur et une politique internationale agressive. Les États-Unis, un temps illusionnés par le « reset », n’ont pas été plus lucides.

La quatrième raison réside dans une indétermination stratégique de l’Europe, en particulier dans sa relation avec les États-Unis. Certes, la plupart des pays de l’Union européenne sont membres de l’Alliance atlantique ; certes, quasiment tous savent que les États-Unis sont leurs principaux alliés — les anciens pays communistes mieux que quiconque —, mais l’Europe reste ambivalente. D’un côté, elle sait qu’il existera toujours plus de communauté de valeurs entre l’Amérique et elle qu’entre elle et n’importe quel autre pays ; d’un autre côté, elle doit nécessairement se différencier et ne peut accepter une forme de domination américaine que, de manière constamment maladroite, les États-Unis font tout pour accréditer. Le regard vers l’Est a acquis un pouvoir de séduction accru par les mirages de l’histoire et une habile propagande.

L’Europe peut-elle rebondir et renouer, devant la nécessité créée par l’agression russe contre l’Ukraine, avec une pensée stratégique, nécessairement plus tragique ? Malgré un pessimisme naturel, nous devons agir en ce sens selon quatre axes.

1. L’opposition traditionnelle entre la conception d’une Europe vouée à propager indéfiniment et universellement les droits et celle d’une Europe-puissance ne sont pas inconciliables. La légitimité issue des valeurs et celle provenant de l’action se renforcent mutuellement. La lutte contre une Russie répressive et les violations des droits fondamentaux dans le monde est aussi une action de puissance.

2. La porte de l’Europe doit rester ouverte. Malgré les difficultés, nous ne pouvons courir le risque que des pays dans la sphère européenne — Balkans, Ukraine, Moldavie, géostratégiquement la Turquie — restent en dehors. Cela ne sera possible que par une différenciation partielle entre économie et stratégie.

3. Nous devons, de manière unie, montrer que l’Europe, sauf à disparaître, est ferme sur ses valeurs. Notre timidité envers les atteintes au droit universel en Hongrie, international en Ukraine, doit cesser. Les dirigeants européens, plutôt que de s’empoigner sur des sujets secondaires, doivent revenir aux valeurs fondamentales. La démocratie et la liberté ne sont jamais acquises.

4. Nous devons apprendre à travailler avec l’Amérique, dans nos différences : nous pouvons être alliés et indépendants. Les rapports entre l’OTAN et la politique commune européenne de sécurité et de défense sont le premier sujet, des relations commerciales plus justes le deuxième. Nous devons conjuguer nos résolutions plutôt que nos faiblesses communes, ce qui n’est possible qu’entre partenaires égaux. Cela suppose que l’Amérique ne fasse pas le jeu de la Russie en cherchant à diviser les Européens et en empêchant que surgisse une Europe politiquement forte.

11 commentaires
  • Yves Capuano - Inscrit 22 octobre 2014 02 h 18

    Un intellectuel qui divague...

    Voici un pur texte d'universitaire déconnecté de la réalité. Vous ne saisissez absolument rien à la faillite de l'Union européeene et vous êtes un incompétent payé par nos taxes.
    1) Vous ne comprenez pas que c'est l'OTAN qui agresse la Russie. L'OTAN ne devait pas intégrer aucun pays de l'ancien pacte de Varsovie.
    2) Vous ne comprenez pas que l'Union européenne est allé trop loin dans l'intégration économique et politique avec le désastre de l'euro qui est en train de massacrer la Grèce, l'Espagne et même la France (voyez le nombre d'immigrants français au Québec)
    3) Vous ne comprenez pas que l'Union européenne englobe beaucoup trop de pays économiquement différents.
    4) Vous ne comprenez pas que l'Union européenne est devenue un dictature d'eurocrates déconnectés de leur population, dirigée par Londres, Wall street et les marchés financiers.

    • Sylvain Auclair - Abonné 22 octobre 2014 15 h 27

      1. Les pays de l'ancien bloc de l'Est veulent faire partie de l'OTAN justement pour se protéger de la Russie.
      2. Le problème de l'UE, c'est d'avoir créé une devise sans budget commun?
      3. Que dire du Canada, avec Terre-Neuve, longtemps très pauvre, l'Aberta et son pétrole, le Québec avec ses industries? Ou des États-Unis avec le Vermont et le Texas?
      4. Tous ceux qui empruntent doivent plaire aux financiers. Avant l'UE, des gens comme Soros pouvaient jouer avec les devises de petits pays.

    • Gilbert Troutet - Abonné 22 octobre 2014 20 h 16

      Je partage votre avis. C'est en effet l'OTAN qui menace la Russie, pas le contraire comme semble le penser cet universitaire. Il avait été entendu, comme vous le rappelez, que les anciens pays du pacte de Varsovie ne seraient pas intégrés à l'OTAN, une promesse glissée sous le tapis. Vous avez raison de dire aussi que l'Union européenne est allée beaucoup trop vite en intégrant des pays disparates qui n'avaient pas eu le temps de s'y préparer. Enfin, je suis d'accord avec vous quand vous parlez du rôle des bureaucrates de Bruxelles, à la solde de Wall Street et des marchés financiers. Plutôt qu'un système de défense, l'OTAN est en train de devenir le bras armé du capitalisme international.

    • Alain Martin - Inscrit 24 octobre 2014 16 h 21

      Je suis Français et entièrement d'accord avec vous sur tout lespoints.

  • Catherine Paquet - Abonnée 22 octobre 2014 06 h 52

    Pour que surgisse une Europe politiquement forte...

    ...il faudrait que les petites stratégies locales et la recherche de popularité immédiate ne viennent plus empêcher des concertations nécessaires entre les partenaires de l'Union européenne. Il faudrait que les plus puissants parmi eux donnent l'exemple de la solidarité et de la complémentarité. Le plus difficile reste à faire: Permettre que l'Union européenne affirme sa personalité juridique et politique à l'intérieur comme sur la scène mondiale. Qu'elle prenne un place (une seule) au sein du Conseil de sécurité de l'ONU remplaçant la Grande-Bretagne et la France, afin qu'une réforme devenue urgente puisse avoir lieu et que l'Europe s'affirme, parle d'une seule voix et contribue, à égalité avec les grandes puissances, au progrès et à la paix.

  • michel lebel - Inscrit 22 octobre 2014 07 h 11

    Une Europe à refonder!

    L'Europe doit retrouver son âme. Retrouver le courage et la force morale pour se refonder. L'économie et l'appareil bureaucratique ne sufisent pas, loin de là!

    Michel Lebel

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 22 octobre 2014 08 h 50

    " Union" Européenne?

    Il me semble que le discours et le document d'Étienne Chouard, Dix raisons pour sortir du Traité de l'Union Européenne, qui attiré cinq millions de visionnements depuis 2005, est un point de vue qui devrait avoir sa place dans les considérations de cet article. Le point 4 étant, c'est en nord américain nordique que je parle. Boris Pasternak dans le docteur Zhivago, nous a montré avec poésie tant et tant de tristesses, en Russie, que j'aimerais qu'une tempête de joies par dessus joies s'abatte sur cette chère Russie pour qu'une joie profonde métaphysique annule toute attitude belligérante. Du gaz hilarant, quoi!!Trèves de plansanteries, je pense aussi que le projet de Buckminster Fuller d'un réseau mondial de transport d'électricité pourrait être remis à l'ordre du jour, car les Russes lui avaient dit que le projet était dérirable et faisable; la première connexion se ferait au Détroit de Béring. Ce projet serait à l'vantage et tous et au désavantage d'aucun selon les travaux de Fuller, appuyés par son outil de planification appelé World Game, le contraire de War Game. Peace, from Québec!

  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 22 octobre 2014 10 h 23

    La narration atlantiste à son meilleur

    La vérité de la situation : ce n'est pas la Russie qui a agressé l'Ukraine. Ce sont les États Unis qui ont provoqué le coup d'état en février pour placer au pouvoir leur pion qui dépends des groupes néo-nazis pour s'y maintenir.

    Cette situation a placer la Russie dans une position forcé pour défendre ses intérêts vitaux : la Crimée et sa base navale (qui a toujours été russe) ;et, les 8 millions de russophones de l'est qui ont fait face à la menace du pouvoir de Kiev dominé par des nazis qui ont formé des bataillons pour éliminer des russophones, et qui n'hésitent devant aucunes exactions pour y parvenir (en parlant de droits de l'homme).

    Si l'Europe veut avoir un avenir en dehors d'être le vassale des États Unis et de leur néocons va t en guerre, elle devra revenir à ce que De Gaule proposait : l'Europe des nations. Et c'est justement pour défendre leurs intérêts divergents de ceux des néocons que ces pays vont devoir y revenir.

    • Sylvain Auclair - Abonné 22 octobre 2014 15 h 27

      Tiens, et la Crimée, alors? Vous croyez vraiment qu'on peut créer un mouvement citoyen en trois semaines?

    • Alain Martin - Inscrit 24 octobre 2014 16 h 25

      Je suisfrançais et tout à fait d'accord avec vous.