La légende de Jean-Louis Kerouac

Jean-Louis Kerouac était un autodidacte qui, comme il le disait lui-même, «a lu et étudié seul toute sa vie».
Photo: Associated Press Jean-Louis Kerouac était un autodidacte qui, comme il le disait lui-même, «a lu et étudié seul toute sa vie».

Le 21 octobre 1969, Jean-Louis Kerouac mourait à St-Petersburg. À 47 ans seulement, usé par l’alcool. Le fils de Léo Kérouac, originaire de Rivière-du-Loup et de Gabrielle Lévesque, née à Saint-Pacôme qui avaient tous deux émigré en Nouvelle-Angleterre, laissait en héritage au monde sa comédie humaine, la légende de Duluoz, le récit d’un Canadien français catholique dans la tornade américaine, dans ce « windblown world » pour reprendre le titre de son journal. Il y a 45 ans cette année, Jean-Louis quittait ce monde où, comme lui prophétisait son oncle Mike dans Dr Sax « Ô mon pauve Ti-Jean si tu sava tout le trouble et toutes les larmes […] mon pauve Ti-Jean, tu es destiné d’être un homme de grosses douleurs et de gros talent mais ça t’aidera jamais à vivre ni à mourir ; tu vas souffrir comme les autres même plus ». Le 21 octobre 1969, Jean-Louis est allé rejoindre son frère Gérard, qui était un saint selon les soeurs de l’école de la paroisse St-Louis de France du quartier canadien français de Lowell.

Jean-Louis Kerouac était un autodidacte qui, comme il le disait lui-même, « a lu et étudié seul toute sa vie ». Un homme intelligent et cultivé. En 1945, alors qu’il a 23 ans, Jean-Louis écrit à Neal Cassidy (celui qui deviendra le Dean Moriarty, le héros d’On the Road) :

« Peu importe ce que tu fais, tu dois continuer à lire et à étudier. […]. Tu dois prendre en charge ta propre éducation et le faire avec la détermination surhumaine dont tu es capable. Hestie, je veux juste que tu lises un million de livres, c’est tout. En passant, tu dois commencer par lire Balzac […] Ce que j’aime c’est les gens qui foncent dans toutes les directions pour faire un million de choses mais qui en même temps continuent sans cesse de se cultiver ; c’est ça qui un jour détermine les contours de leur visage, de leur âme. »

Les lettres de Kerouac, éditées et présentées par la grande Ann Charters dans les années 1990, sont un vrai trésor. Malheureusement, leur traduction en « français de France » est une vraie catastrophe. Ces lettres doivent absolument être traduites à nouveau cette fois par un Canadien Français dans des mots qui puissent bien rendre l’esprit et l’âme de Ti-Jean.

William Burroughs, qui connaissait une chose ou deux sur le métier d’écrivain disait de Kerouac :

« Kerouac était un écrivain (“Kerouac was a writer. That is, he wrote”). Plusieurs personnes qui se disent écrivains et qui ont leurs noms sur des couvertures de livres ne sont pas des écrivains et ils ne savent pas écrire. C’est la différence entre les bullfighters et les bulshitters. L’écrivain est dans l’arène et est face au taureau ; les bulshitters miment les gestes mais, en face d’eux, il n’y a pas de taureau […] Kerouac n’a jamais douté de sa vocation comme écrivain. Il n’a jamais pensé à être autre chose qu’un écrivain […]. Les gens croient que ce qu’il écrivait était des récits biographiques exacts et factuels. En fait, tout son art consistait à cultiver un flou insidieux entre les faits et la fiction. »

Dans les mots de Jean-Louis : « La mémoire et le rêve s’entremêlent dans cet univers fou (“Memory and dream are intermixed in this mad universe”) ». Toutes les versions filmées d’On the Road ont été des navets. Les aventures sur la route qui sont le matériau de Jean-Louis Kerouac ne sont pas si intéressantes en soi. Des écrivains de moins de talent ont raconté ces mêmes aventures et c’est d’un ennui total. C’est dans la chambre de Jean-Louis que la réalité captée par « le trou de serrure de son oeil », des morceaux de fiction, de rêves et de souvenirs s’entremêlent et deviennent avec le « gros talent et la grosse tristesse » de Kerouac des livres magnifiques.

Dans la foulée du succès d’On the Road, Jean-Louis Kerouac est sacré King of the Beats, un rôle qu’il n’a pas cherché et dont il ne voudra jamais. En 1961, Timothy Leary, qui deviendra quelques années plus tard le grand prêtre de la « révolution » psychédélique, invite Kerouac à une session d’expérimentation hallucinogène dans l’espoir d’enrôler le Roi des Beats dans le mouvement naissant de la contre-culture. La session se transforme en une scène délirante et hilarante qui semble tout droit sortie d’un film des Marx Brothers. Leary dira plus tard que Kerouac était un inébranlable bohémien catholique d’une autre époque « and that he didn’t have one hippie bone in his body ». Son biographe raconte que cette nuit-là, Leary fait l’expérience pour la 1re fois d’un « bad trip ». À la fin de la session, Jean-Louis « fait son rapport » au Dr Leary : « Coach Leary, walking on water wasn’t made in one day ». Dur à battre comme commentaire sur les illusions et les désillusions de la « révolution » psychédélique. Et on est seulement en 1961 ! Avant le big bang de la contre-culture.

« I’m actually not “beat” but strange solitary Catholic mystic », écrit Kérouac dans sa très courte mais très belle autobiographie d’à peine une couple de pages, publiée en introduction de « Lonesome Traveler ».

Le grand livre de Jean-Louis, le mystique canadien français, catholique et solitaire c’est Dharma Bums. Un voyage drôle et béatifique dans le monde du zen ponctué par quelques bonnes brosses. Un livre qui commence par une discussion sur Sainte-Thérèse de Lisieux entre Kerouac et un hobo qui, tous deux, ont sauté à bord de la gondole d’un train pour se rendre gratos dans le sud de la Californie. Après avoir lu Dharma Bums, Henry Miller avait écrit à l’éditeur de Kerouac : « dès le moment où j’ai commencé à lire ce livre, j’ai été intoxiqué… Personne ne peut écrire avec une liberté si délicieuse et un tel abandon à moins de s’être astreint à une discipline sévère… Kerouac aura probablement une formidable influence sur les écrivains contemporains, jeunes et vieux… Nous avons eu toutes sortes de bums jusqu’à ce jour mais jamais n’avons-nous eu un Dharma bum comme ce Kerouac ». Miller voulait rencontrer Kerouac et il l’avait invité à un souper. Jean-Louis, qui aura été un total désastre en relations publiques toute sa vie, ira d’abord se « faire un p’tit fond » dans un bar avec un ami. Paqueté comme un oeuf, il ne se rendit jamais au rendez-vous. « Been boozing à la worse than ever » comme il l’écrivait à Allen Ginsberg.

Au cours des années 1960, Kerouac vit de plus en plus reclus et isolé chez lui à Lowell souvent ennuyé par des hippies insignifiants qui viennent frapper à sa porte pour prendre une bière avec le roi des Beats. À son éditeur qui projette à cette époque de publier une anthologie de Kerouac et qui lui demande si le livre devrait s’appeler Anthology ou Kerouac Reader, Kerouac répond que ça serait une bonne idée de ne pas appeler ce livre une anthologie puisque de toute façon cette génération Pepsi de « twisting illiterates » ne savent même pas ce que le mot anthologie signifie.

Dans 5 ans, il y aura 50 ans que Jean-Louis Kerouac est mort et dans moins de 8 ans, on marquera le 100e anniversaire de sa naissance. Dans sa courte autobiographie, Kerouac mentionne son voyage à Montréal comme un événement marquant de son enfance. La Grande Bibliothèque de Montréal devrait dédier « un coin » à Jean-Louis, le grand écrivain de l’émigration canadienne française et même, pourquoi pas, rapatrier le grand rouleau du manuscrit d’On the Road et le manuscrit de son journal. Ainsi le fils de Léo Kerouac de Rivière-du-Loup et de Gabrielle Lévesque de Saint-Pacôme serait enfin de retour dans la patrie des Canadiens Français.

« Jadis ! Jadis ! Jadis, on était ensemble, non ? Ensemble ! Ce grand mot d’amour. » (extrait d’une lettre de Jean-Louis Kerouac du 12 mars 1944)

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Note ajoutée par l'auteur de ce texte le 19 novembre 2014

Merci aux lecteurs qui ont commenté  «La légende de Jean-Louis Kerouac». Un lecteur m’a fait remarquer que j’avais sans doute commis une erreur sur la date de la lettre de Kerouac à Cassady citée dans le texte. Effectivement, cette lettre date de 1947 et non de 1945 alors que Kerouac avait 25 ans et non 23 ans. Un autre lecteur m’a aussi contacté pour me dire que le grand roman de Kerouac était indéniablement «On the Road» et que j’étais probablement «paqueté comme un œuf» moi-même lorsque j’ai écrit que c’était «Dharma Bums». Des débats littéraires comme je les aime! Je suis prêt à concéder que je me suis laissé un peu emporté par ma relecture de lettres de Ginsberg et de Miller écrites peu après la parution de «Dharma Bums». Voici ma «proposition de règlement»: «On the Road» est le livre absolument magnifique qui trône au sommet de l’œuvre de Jean-Louis Kerouac mais on ne peut comprendre ce livre sans le situer dans le tout qui est «La Légende de Duluoz» et sans s’être plongé dans les autres grands livres de Jean-Louis notamment «Dr Sax», «Visions of Gerard», «Big Sur» et … «Dharma Bums».  Merci encore aux lecteurs qui m’ont envoyé leurs commentaires. Vive Jean-Louis!
-Jean-Pierre Cloutier

 

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7 commentaires
  • Lise Bélanger - Abonnée 21 octobre 2014 08 h 00

    Très beau texte, ça rend plus vivant la grisaille de ce matin d'automne

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 21 octobre 2014 08 h 06

    Bravo!

    Superbe texte. L'émigration vers «les États» aura été un épisode majeur de notre histoire et Lowell un des hauts lieux de cette émigration.

    Rapatrier le manuscrit de On the Road? Je doute que cela fasse partie des «vraies affaires» des incultes qui nous gouvernent.

    Desrosiers
    Val David

    • Claude Lachance - Inscrite 22 octobre 2014 10 h 46

      Ceux qui nous gouvernent ne sont que de passage, et employés de l'État. A la fin du contrat d'autres pourront prendre la place avec plus d'intelligence, ça dépend de nous.

  • michel lebel - Inscrit 21 octobre 2014 10 h 02

    Kerouac et Clavel!

    Bonhomme bien intéressant que ce Kerouac! Bien différent des incultes des médias qui pontifient à gauche et à droite. Kerouac me fait penser, à certains égards, à l'écrivain de gauche Maurice Clavel, devenu un catholique solitaire et mystique dans les dernières années de sa vie et inhumé dans le petit cimetière de Vézelay.

    Michel Lebel

  • Roger Gauthier - Inscrit 21 octobre 2014 10 h 06

    Pas certain

    "rapatrier le grand rouleau du manuscrit d’On the Road"

    Le rouleau contient un texte qui a été écrit entièrement en anglais, aux États-Unis, par un écrivain né aux États-Unis et qui y a passé toute sa vie, et qui est reconnu mondialement comme un Américain.

    Rien à voir avec le Québec.

    La Russie ne demande pas le rapatriement du manuscrit du livre Lolita de Nabokov, et la Pologne ne demande pas le rapatriement des partitions de Chopin.

    Et encore: Au moins Nabokov était né en Russie, et Chopin en Pologne.

    Demander le rapatriement du manuscrit de On the Road est presque comique.

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 21 octobre 2014 21 h 46

    Excellent essai

    M. Cloutier, vous me donner envie de lire Keeouac et de faire des recherches sur l'immigration canadienne-française aux États-Unis... Merci!