Octobre nous colle toujours à la peau

Pendant le tournage du film La Maison du pêcheur
Photo: Therry Haroun Le Devoir Pendant le tournage du film La Maison du pêcheur

Écrire sur Octobre. Encore. Une crise politique aux allures de crisette pour bien des pays de la planète ? N’empêche. C’est notre crise à nous. Notre cri dans la nuit qui fait encore écho.

Récemment, j’étais à Percé pour prononcer une conférence sur la Crise d’octobre et la Maison du pêcheur. Quarante-cinq ans plus tôt, les frères Paul et Jacques Rose y passaient l’été, ainsi que Francis Simard. Ils seront rejoints plus tard par Bernard Lortie, de Gaspé, pour ensuite former la cellule Chénier du Front de libération du Québec.

Que le FLQ ait eu tort ou raison d’exprimer son trop-plein par des enlèvements politiques et des attentats à la bombe m’importe peu. Ce qui m’intéresse, c’est l’histoire. Je veux comprendre. Faire comprendre aux gens le contexte de l’époque, qu’ils aient été témoins ou non de cette période où le Québec moderne s’est construit.

La Gaspésie contestataire

 

À l’été 1969, Percé est un haut lieu touristique, mais également un lieu de rassemblement de la jeunesse québécoise. Une auberge de jeunesse peu conventionnelle y ouvre ses portes. Pour les Rose, Simard et Lortie, l’idée de monter une organisation prend forme dans cet ancien hangar de pêche baptisé la Maison du pêcheur. Bien qu’ils soient perçus comme des indésirables dans ce Percé plutôt conservateur, les jeunes résistent aux autorités.

Un proche se souvient de l’année 1969, alors que le cégep de Gaspé accueille ses premiers étudiants : « Des proches de la Maison du pêcheur vont s’installer à Gaspé à l’automne. Il y a un vent de changement qui souffle et ces personnes en font partie. Ils parlent du pouvoir étudiant ; ils ont un discours enflammé et critique par rapport aux autorités, mais qui ne plaît pas à tout le monde. Il se produit un genre d’éveil des consciences. »

En octobre 1969, le bill 63 est adopté. Cette loi accorde aux parents le libre choix de la langue d’enseignement pour les enfants. Mon informateur m’indique : « À Gaspé, on discute de cette loi lors des rencontres de l’association étudiante. L’une des filles de la Maison du pêcheur a pris la parole lors d’une assemblée générale en disant : “On va aller à Québec manifester, pis on va s’y rendre en taxi s’il le faut.” C’est ce qu’on a fait ! On est partis une quinzaine avec trois voitures ! »

Le spectre d’Octobre

Une quarantaine d’années plus tard, Octobre nous colle toujours à la peau. Le sujet fait toujours réagir. En 2010 paraît l’excellent roman de Louis Hamelin La constellation du Lynx (Boréal). Le romancier récidive cette année avec Fabrications (PUM), un essai littéraire cette fois, qui se veut aussi politique et historique. Hamelin semble convaincu qu’Octobre empeste la manipulation. Selon lui, la police a délibérément laissé perdurer la crise ayant mené à la mort du vice-premier ministre Pierre Laporte, ce qui aurait permis de justifier une intervention soigneusement préparée, soit la Loi sur les mesures de guerre, promulguée dans la nuit du 16 octobre 1970.

Tout est-il manipulé à ce point ? Ne sommes-nous tous que des pions, manipulables à souhait, facilement déplaçables sur un échiquier contrôlé par un pouvoir à huit têtes, et ce, jusqu’à ne pas en avoir conscience ? La vie se résume-t-elle à cela ? À se faire téléguider à outrance ? Dans l’essai d’Hamelin, bijou littéraire certes, nous attendons toutefois la démonstration de vraies preuves qui confirmeraient le complot des forces policières puisqu’elles connaissaient, selon lui, le lieu de séquestration de Laporte. Mais les preuves formelles ne viennent jamais. On progresse dans ce livre comme dans une file d’attente qui serait sans fin. Si bien qu’à la fin, même Sisyphe est fatigué.

Que la police ait pu utiliser Octobre, personne n’en doute. Mais qu’Octobre se résume à une triste pièce de théâtre jouée derrière des volets clos où des militants sont condamnés à ne jouer, malgré eux, que le même rôle me force à me poser deux questions. Si c’est bien le cas, à quoi ça sert alors de vouloir changer les choses ? Quel sens l’action politique a-t-elle ?

En octobre 1970, j’ai moins de trois ans. Bien que la mort de Duplessis ait permis de se débarrasser d’un carcan clérico-traditionnel-ultraconservateur, l’atmosphère n’est pas à la rigolade au Québec. Un rattrapage s’imposait. Et cela n’était pas qu’affaire d’institutions et de belles histoires officielles, du «Maîtres chez nous» de Jean Lesage aux Insolences du frère Untel, à la nationalisation de l’hydroélectricité ou à l’« Égalité ou indépendance » de Johnson et autres. Il y avait aussi derrière la grande histoire une histoire populaire, celle du peuple, véritable moteur de l’histoire en marche.

J’ai en tête Marcel Chaput et son livre Pourquoi je suis séparatiste ?, ce même Chaput et André D’Allemagne qui fondent le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), la création de la revue Parti pris qui oriente sa lutte sur le laïcisme, l’indépendantisme et le socialisme, la création du FLQ, le Samedi de la matraque, le manifeste révolutionnaire Nègres blancs d’Amérique de Pierre Vallières, le mouvement étudiant d’octobre 1968, le Lundi de la matraque, les innombrables grèves et manifestations qui ont secoué alors tout le Québec.

Pourquoi Octobre ? Pour toutes ces raisons. La jeunesse québécoise a les yeux rivés sur le monde. Elle a conscience de la mouvance internationale dans laquelle elle baigne. Le globe vibre à l’heure des mouvements de libération nationale et de décolonisation en Afrique, des manifestations des Noirs américains, des protestations contre la guerre au Vietnam, de Mai 68 en France, des mouvements populaires en Palestine et en Amérique latine, du Printemps de Prague, de l’IRA en Irlande, de Woodstock, qui rassemble la jeunesse mondiale. Le Québec n’allait pas demeurer à la remorque du reste du monde. De jeunes militants allaient reprendre à leur façon la lutte des Patriotes de 1837-1838 pour redéfinir la direction de leur pays. De tout temps, la jeunesse n’est-elle pas porteuse d’aspirations et d’espoir ?

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