Qui a peur de Xavier Dolan?

Xavier Dolan
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Xavier Dolan

Le commentaire que, samedi dernier, Paul Warren a signé sur Mommy (« Mommy : un grand film, oui, mais… », Le Devoir, 11 octobre 2014), de Xavier Dolan, réjouit l’amateur de cinéma et le critique que je suis. En quelques mots, l’ex-professeur de cinéma décrit comment le réalisateur a fait de la communication la pierre d’assise de ce drame, comment, avec son équipe, il a consciemment orchestré pour le spectateur une oeuvre dans laquelle, pour exister, les trois héros déploient des efforts laborieux, maladroits, chaotiques et désespérés. Or j’ignore pourquoi, après avoir souligné la maestria de Xavier Dolan pour exprimer ce que ses personnages, eux, ont peine à faire entendre, Paul Warren l’accuse soudain de participer à l’« acadianisation » du Québec.

On peut toujours reprocher à Xavier Dolan de poser pour la galerie, de s’exhiber, d’utiliser les excès du dialecte québécois parce que « c’est drôlement payant de sacrer au grand écran ». N’empêche : la langue excessive que Dolan met dans la bouche de Diane et de son fils Steve porte les traces mêmes d’une misère honteuse. Ils ont beau s’époumoner et mitrailler des balles de peinture verbale, ils se révèlent plutôt pauvres et empotés.

En français

Dès qu’elle ouvre la bouche, cette femme se sait déjà vaincue, et plus elle invective son vis-à-vis, plus ses répliques témoignent de sa souffrance inavouée, de son sentiment d’infériorité. Le malaise sourd dès le début du film, par exemple lors de sa rencontre avec la préposée contrariée du centre correctionnel, qui cherche à lui mettre sous le nez tout le tort qu’y a causé son fils. Lorsque, devant le refus apparent de la mère de reconnaître la responsabilité de son fils, l’employée impatientée lui demande si elle comprend le français, Diane répond avec véhémence qu’elle ne parle peut-être pas le français de France, mais que, oui, et c’est à prendre ou à laisser, elle parle une langue unique, vraie, authentique. Or cette fameuse langue personnelle qu’elle brandit comme un étendard ne lui est d’aucun secours : Mommy ne fait que du surplace.

Quand Xavier Dolan renchérit en la faisant tracer les lettres enfantines de son surnom « Die » avec un stylo désespérément perdu dans un trousseau de bébelles clinquantes, comment, après avoir vanté son utilisation de la taille de l’écran pour que le spectateur ressente le décalage entre l’oppression des personnages et la projection de leurs rêves, peut-on prétendre que le cinéaste se fait insouciamment le chantre d’une langue bâtarde, comment peut-on sérieusement soutenir qu’il est lui-même Die, qu’il fait corps avec elle ? Le cinéaste est certes solidaire avec cette mère éprouvée, et son film s’apparente souvent au trousseau boursouflé que celle-ci traîne avec elle, mais je vois mal comment Paul Warren arrive à faire de Xavier Dolan un petit génie qui met son talent au service des forces assimilatrices qui pèsent sur le Québec, lui qui montre plutôt ses héros s’empêtrer dans leurs contradictions et trébucher à cause de leurs handicaps, voire de leur infirmité linguistique.

Paul Warren a certainement raison de s’inquiéter de l’état de notre langue, mais pourquoi tire-t-il sur Xavier Dolan, pourquoi l’accuse-t-il de donner le mauvais exemple aux jeunes cinéastes québécois de demain en usant à qui mieux mieux d’une langue vulgaire émaillée d’anglais, alors que celui-ci, avec Mommy, a justement provoqué cette réflexion chez lui ? Aux personnes qui, comme Paul Warren et moi, appartiennent à des générations plus vieilles, ce film laisse certainement un goût amer : que Xavier Dolan l’ait voulu ou non, il nous amène à constater que, quelque 50 ans après le fabuleux chantier de la Révolution tranquille et de la réforme de l’éducation, le français (et bien d’autres choses encore) nous fait toujours défaut.

19 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 17 octobre 2014 06 h 15

    Patience Xavier

    Patience Xavier, on critiquait «Les belles soeurs» déjà pour leur «parlé joual». Aujourd'hui... Porté en adulation. Patience.

    Une idée comme ça : Ton prochain film, fait le sur le lac St-Jean mais avec un accent méditerranéen, juste pour voir ce qu’ils vont en dire, les péteux plus haut que le trou.

    « il nous amène à constater que, quelque 50 ans après le fabuleux chantier de la Révolution tranquille et de la réforme de l’éducation, le français (et bien d’autres choses encore) nous fait toujours défaut.» Pas besoin de films pour ça... on a qu'à écouter les vox populis au côté de pompes à essence qu'on nous présente à la télé. Tiens... c'est p'être ça que le jeune veut nous montrer. Dieu sait qu'il est capable de s'exprimer le jeune, il ne parle pas comme dans ses films, il doit y avoir quelque chose en dessous, comme un message... C'est quoi la prochaine étape : Critiquer les caricaturistes parce qu'ils ne sont pas capable de faire des portraits ? Y a t'y quelque chose de plus coincé qu'un critique ?

    Bonne journée.

    PL

    • Bernard Dupuis - Abonné 17 octobre 2014 09 h 52

      «Les Belles-Sœurs», c’était avant le Ministère de l’Éducation, avant les polyvalentes, avant les cégeps et avant l’Université du Québec. Comment se fait-il qu’on puisse constater le peu de différence ou même la régression dans l’usage du français depuis ces cinquante dernières années?

      À tel point que l’on pourrait qualifier maintenant le peuple québécois de nation «canadienne franglaise». Qu’adviendra-t-il de cette langue canadienne franglaise dans dix ou quinze ans? Peut-être disparaîtra-t-elle à son tour pour laisser place tout simplement à l’anglais pur et simple. Tous les immenses efforts pour enseigner un français authentique n’auraient été que pure perte de temps et d'argent. Comme le disait Macdonald dans le dos de Cartier, «avec le temps l’assimilation fera bien son oeuvre».

      Si c’était le franglais que Xavier Dolan voulait dénoncer dans son film, il faudrait bien qu’il nous explique cela un jour.
      Bernard Dupuis, 17/10/2014.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 18 octobre 2014 07 h 00

      Comme dans tout oeuvre d'art, chaque personne en retire ce qu'il ou elle peut y trouver et l'auteur n'a pas à s'expliquer; c'est la beauté de la chose. Tant qu'à la déficience de la langue... je crois que son point est assez clair; si nous regardons l'effet; on ne parle que de ça.

      PL

  • Pierre Schneider - Abonné 17 octobre 2014 07 h 50

    Un mal qu'on ne peut nier

    Pour moi, le niveau de langage utilisé par les acteurs du film de Dolan est une puissante chage contre l'analphabétisme galopant et la désincarnation du rêve québécois.

    Ne pas tirer sur le messager.

  • Alain Lavoie - Inscrit 17 octobre 2014 08 h 32

    Le problème avec Dolan, c'est qu'il s'agit toujours de la même langue bâtarde et inarticulée qu'on entend dans tous ses films, quelque soit le sujet traité ou le cadre choisi, que ce soit en ville ou sur une ferme. Au point où il en est rendu, il devrait carrément tourner en anglais.

  • Robert Beauchamp - Abonné 17 octobre 2014 08 h 49

    Quelle langue?

    Assez curieusement, ces 2 auteurs que sont Tremblay et Dolan s'expriment dans un français impeccable. Ce que l'on retient d'eux, c'est la langue utilisée dans leurs textes, on pourrait même ajouter Yvon Deschamps. Mais là où le bât blesse, entre autre, c'est lorsque que Dolan s'exprime en angais au lieu de sa langue maternele et en France par surcroît. Et là, ne me sérénadez pas que les Français sont plus anglicisés que nous.
    Mais que voulez-vous, on doit pas être les seuls à être atteints du syndrôme des «poudings» du petit Simard. Il est beau, il chante bien, on l'aime, on lui pardonne tout, devenu presque une icône inattaquable.

    • Raymond Labelle - Abonné 17 octobre 2014 10 h 05

      Attention aux comparaisons avec Tremblay. Dans Tremblay, la proportion d'anglicismes, de vulgarité et de mauvais français est beaucoup plus faible que dans ce film.

  • André Martin - Inscrit 17 octobre 2014 09 h 06

    Le novlangue.

    D’entrée de jeu, je ne suis pas un fan du cinéma de Dolan, ni de son personnage principal récurrent: lui. Il est bruyant, tapageur, tape du pied et de la gueule, mais je ne suis pas certain de ce qu’il reste après le tantrum « full » ado du cinéaste. Comme dirait Macluhan, j’ai l’impression de me faire vendre le cinéaste plutôt qu’un moment de cinéma ou une véritable histoire.

    Dans les années ’80, un autre cinéaste d’origine polonaise puis français, Andrzej Zulawski, faisait lui aussi hurler ses personnages, jusqu’à l’hystérie, et souvent on se demandait à propos de quoi, et pourquoi.

    Dans les années « 90, Cyril Collard (Les nuits fauves (1992), traitait de son homosexualité et sujets connexes, avec intensité qu’il modulait adroitement avec des silences et de la poésie, dans une très belle langue (française, incidemment).

    De nos jours dans notre télé, Fabienne Larouche utilise aussi le procédé à outrance, comme pour charger des scènes de substance qui n’ont pas véritablement d’intérêt au fond.

    Oui, le français hurlé ou parlé, même en France, et dans les médias sociaux, est profondément colonisé par l’anglais, et est en train de devenir un novlangue déstructuré, dépouillé de richesse sémantique et de raffinement, une sorte de « tag » concocté à la va comme je te parle, pour répondre à des objectifs de pseudo modernité et de « buzz » mondialiste obligé.

    Oui, il y a une perte de sens et un vacuum de véritable création dont le mouvement naturel devrait aller (normalement et éventuellement), du régional au mondial — s’il est véritablement chargé d’une substance qui mérite ce statut et cet intérêt.

    Chez Dolan, et beaucoup d’autres au cinéma et ailleurs, le buzz et la substance sont le novlangue fait de « short cuts » et utilisé comme tel : pour usurper de la consécration rapide et de l’attention infantile ou immédiate...