Votre conflit nous anémie

«Votre conflit nous anémie, mais cette même anémie vous affaiblit.»
Illustration: Tiffet «Votre conflit nous anémie, mais cette même anémie vous affaiblit.»

Cher Pascal Assathiany, cher Blaise Renaud,

Je me permets de vous adresser ce mot par voie médiatique faute de pouvoir discuter à la fois avec l’un et l’autre de vive voix. Je ne parlerai qu’en mon nom, en espérant tout de même ne pas trop mal traduire les inquiétudes communes. Du reste, chacun peut à cet égard intervenir avec la même liberté. Le plus étonnant d’ailleurs est que, sauf erreur de ma part, personne ne l’ait encore fait.

Voilà donc déjà quelque six mois que votre conflit dure : la librairie a voulu modifier de son propre chef l’entente que vous aviez, le diffuseur a cessé de l’approvisionner. Vous avez essayé de dénouer l’impasse, sans succès. Ce n’est pas mon rôle de répartir les torts. Les gens qui vous connaissent répandent le bruit que vous êtes des personnalités fortes qui n’ont pas l’habitude de céder. Et comme vous vous fréquentez depuis longtemps, on a même évoqué l’image des frères ennemis. Pour ma part, vu la génération qui vous sépare, c’est plutôt ce vieux complexe freudien qui me vient à l’esprit pour décrire votre relation et son noeud. Mais laissons là cette psychologie à la petite semaine. Le fait est que vous avez confié le différend à la justice, qui statuera.

Entre-temps, voilà donc quelque six mois déjà que les nouveautés de plusieurs dizaines d’éditeurs québécois et canadiens-français (laissons de côté les diffusés étrangers) ne franchissent pas la porte des succursales Renaud-Bray. Ce sont pour la plupart des entreprises à la fois dynamiques et modestes, sans véritable marge de manoeuvre financière. Elles réussissent quand même à publier plusieurs centaines d’auteurs qui, faute de pouvoir vivre de leur plume, sont tout de même ravis de penser qu’on trouve leur livre en librairie. Votre conflit leur enlève même ce plaisir. Oui, bien sûr, il y a d’autres points de vente. C’est vrai, heureusement. Mais pensez : d’habitude, dès qu’une seule librairie ferme, il s’élève un tollé indigné et inquiet pour l’avenir du livre dont la présence dans l’espace marchand rétrécit comme peau de chagrin, etc. Cette fois, il y a une trentaine de succursales où ne se donnera pas à voir le travail de plusieurs centaines de personnes qui toucheraient des dizaines de milliers de lecteurs. N’y a-t-il pas motif, dites-moi, à irritation, à déception, à inquiétude ?

Silence

 

Votre conflit nous anémie. Et peut-être, s’il vous reste un souvenir de responsabilité ou un soupçon de culpabilité, vous servez-vous de nous, pauvres victimes dans un jeu de chantage mutuel. Pourrons-nous encore longtemps vous servir de monnaie d’échange morale ? Votre conflit nous anémie, mais cette même anémie vous affaiblit. Avez-vous vérifié l’état de vos finances récemment ? Avez-vous noté des déséquilibres ? Vous êtes-vous avisés que nous ne contribuions pas vraiment à votre caisse ces jours-ci et que nous risquions de le faire encore moins si la situation perdure ? Vous avez confié l’affaire à la justice, qui statuera certes, mais lentement. Qui tiendra et qui ne tiendra pas jusque-là ? Je serais curieux de connaître vos pronostics.

À la vérité, ce qui m’étonne le plus dans ce conflit n’est pas le conflit lui-même (il y en a toujours — le conflit est père de toutes choses, disait, de mémoire, un vieux philosophe grec), mais notre docilité, notre faiblesse, notre silence, notre résignation — je parle du milieu du livre en général. Je me souviens d’avoir lu M. Renaud, dans Le Devoir, fin juin, déplorer le manque d’interlocuteurs pour débattre de l’état contemporain du commerce du livre. Il disait que les temps avaient changé, que les exigences de la loi devaient être revues, que les règles devaient être repensées, etc. Et que s’il avait modifié les règles, ce qui a conduit là où nous sommes, c’est pour provoquer la prise de conscience, inaugurer le changement, en servir de moteur. Bien, me suis-je dit, écoutons-le, posons-lui quelques questions, peut-être en tirerons-nous tous quelque profit, professionnel et financier. C’était, m’a-t-il paru, l’occasion à saisir pour réfléchir et discuter. Or ni les individus ni les associations n’ont réagi à l’invitation. Dommage.

Je vous propose pour ma part d’y revenir. Je le propose à vous comme à l’ensemble du milieu du livre. Mais je le propose avec cette condition : que ce conflit prenne fin dès lors que vous, vous aurez accepté de vous prêter à l’exercice, si hypothétique soit-il encore. Et j’espère que, simultanément, nos associations professionnelles s’y engageront tout autant.

Vous n’êtes pas tenus de me répondre. Mais il me plaît de penser que vous prendrez la peine de mettre fin rapidement à un différend qui nuit à une partie significative des « amis du livre » — expression que j’ai toujours comprise comme un mot de solidarité plutôt que comme le travestissement ironique du mépris.

«Dès qu’une seule librairie ferme, il s’élève un tollé indigné et inquiet pour l’avenir du livre dont la présence dans l’espace marchand rétrécit comme peau de chagrin. Cette fois, il y a une trentaine de succursales où ne se donnera pas à voir le travail de plusieurs centaines de personnes.»


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