«Mommy»: un grand film, oui, mais…

Xavier Dolan ne voit pas de problème avec les jurons qui secouent la parlure de notre dialecte.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Xavier Dolan ne voit pas de problème avec les jurons qui secouent la parlure de notre dialecte.

Mommy : j’ai rarement vu un film où la technique colle aussi bien au sujet traité. C’est remarquable ! Xavier Dolan, qui bâtit des images sur la non-communication, sur l’impossibilité maladive de communiquer, enferme ses trois personnages dans des images-geôles ; il les emprisonne dans des plans carrés qui nous apparaissent plus hauts que larges. Des plans où les personnages sont acculés au mur et dans lesquels ils doivent crier… et sacrer à tue-tête pour s’en sortir.

J’ai noté — vous aussi ? — au milieu et vers la fin du film deux séquences en plans larges, rectangulaires jusqu’au cinémascope. Dolan veut nous montrer ses trois personnages qui nagent dans le bonheur. Dans la première séquence, les deux femmes, Die et Kyla, roulent à vélo et Steve glisse sur sa planche à roulettes. C’est Steve (et c’est carrément génial d’avoir pensé à ça) qui, en pleine euphorie, écarte ses deux bras et ouvre les deux bords de l’écran à l’infini. Les trois personnages sont libres enfin. Die et Kyla en arrivent à pouffer de rire devant le comportement délinquant de Steve qui lance des légumes, derrière lui, sur la route, devant des automobiles qui le suivent. Dans la deuxième séquence, l’écran s’agrandit pour nous montrer nos trois personnages, en automobile, qui quittent Montréal pour aller se promener au bord du fleuve. Dolan compose alors des images et des sons en pleine euphorie audiovisuelle : Die fume une cigarette appuyée sur sa voiture ; elle regarde son fils Steve et son amie Kyla qui s’amusent comme des enfants sur la grève. Et elle rêve : Steve s’en est sorti ; il est diplômé de l’université, il est honoré, il est fêté… il se marie.

Brusquement, l’image s’est dégonflée. Elle s’est remise au carré, sans issue, ni à gauche, ni à droite, ni en haut, ni en bas. Nous sommes dans la voiture, enfermés avec nos trois personnages. Il pleut. Nous découvrons que Die et Kyla conduisent Steve au centre de détention. Dolan va nous fabriquer là les images les plus violentes de son film, en totale contradiction avec celles du rêve qui ont précédé.

J’ai été particulièrement touché par la dernière séquence du film (il y a des images qui vont la suivre, mais qui ne formeront pas des séquences, ce seront plutôt des flashs). Kyla vient visiter Die chez elle. Nous sommes en champ/contrechamp. L’image est bloquée dans le carré, comme à son habitude. Les deux femmes, si elles n’ont plus à s’occuper de la folie de Steve, demeurent enfermées en elles-mêmes. Kyla annonce à Die qu’elle va partir avec son mari pour Toronto. Or, à aucun moment de leur conversation Die n’a révélé (en paroles ou en regard) sa peine de perdre sa meilleure amie. À aucun moment elle n’a pensé à elle. Elle s’est identifiée à Kyla, à son plaisir de connaître Toronto.

À la fin de son film, Dolan nous redit, avec plus de force qu’à aucun autre moment, combien cette femme est grande…, cette mère qui aime plus son fils malade qu’elle ne s’aime elle-même. Et Kyla qui regarde Die (Kyla dont les yeux sont infiniment plus éloquents que la parole) nous dit, en le lui disant, qu’elle sait bien que sa peine de la perdre est immense. Ces deux artistes dans Mommy sont « les deux plus belles femmes du monde », comme l’écrit Jean-Marie Lanlo dans son article remarquable de la revue Séquences.

Inquiétante langue

Mais il y a un « mais » ! Les « crisse de tabarnak », pis les « hostie d’ciboire » qui secouent la parlure de notre dialecte québécois d’un bout à l’autre des formats carrés de Mommy (« quand y pète une fiouse, tasse toé de d’là, parc’que ça joue rough ») m’inquiètent. Xavier Dolan n’y voit pas de problème. On n’a qu’à sous-titrer le film en langue française pour les spectateurs qui parlent français… et à s’exprimer en anglais lors des conférences à Cannes. Et le tour est joué ! Un drôle de tour, qui fait peur. Mommy, qui connaît un succès monstre au Québec et dans le monde, va convaincre encore davantage nos jeunes réalisateurs (ceux qui ne sont pas passés à Hollywood) que c’est drôlement payant de sacrer au grand écran et que notre cinéma doit continuer, plus que jamais, à parler le québécois de la rue et à manger les mots de notre langue. Et c’est comme ça qu’on est en train de s’acadianiser de plus belle. Pour embarquer nos immigrants dans la langue anglaise.