Le contenu des programmes, un défi pour les syndicats

La plupart des enseignants qui sont actuellement dans les classes font de l’excellent travail.
Photo: Tulane Public Relations CC La plupart des enseignants qui sont actuellement dans les classes font de l’excellent travail.

Octobre 2012. L’Académie des arts et des lettres du Québec tient à la Bibliothèque nationale son colloque consacré à la transmission de la culture au secondaire. L’événement réunit des écrivains, des sociologues, des historiens et quelques fonctionnaires du milieu de l’éducation. L’objectif est de taille : développer un socle pour la transmission des savoirs culturels dans les écoles du Québec. Très peu d’enseignants assistent à l’événement. En fin de journée, nous participons à une table ronde nous donnant l’occasion de soumettre les idées évoquées pendant la journée à l’épreuve du possible.

Au moment où nous discutons d’un retour éventuel des Humanités à l’école, un homme s’avance au micro : « Pierre Saint-Germain, FAE. » La FAE est la Fédération autonome des enseignants, une organisation représentant 32 000 syndiqués. Pierre Saint-Germain fut son président jusqu’en 2013. Il s’agit sans aucun doute du syndicat enseignant le plus combatif, celui qui n’hésite jamais à prendre position sur les grands enjeux en éducation. Il conteste la réforme et les approches « par compétences » et tient un discours radical sur le financement des écoles privées. Il était dans la rue avec les étudiants lors du printemps érable et a remis en question une bonne partie de la charte des valeurs du PQ. Ses membres sont perçus comme faisant partie des derniers vrais militants du milieu de l’enseignement. La présence de Pierre Saint-Germain, notre président, nous éloigne soudainement de l’esprit éthéré du colloque.

D’entrée de jeu, il conteste avec virulence nos propos sur la culture limitée de beaucoup d’enseignants. Notre incapacité à parler littérature, théâtre et cinéma avec la plupart de nos collègues ne l’impressionne pas. Certains lisent peu, ne fréquentent pas les musées et se moquent bien souvent des spectacles produits en dehors des sentiers commerciaux. Ne faudrait-il pas s’en inquiéter un peu ? Saint-Germain fait mine de ne pas avoir entendu.

Nous lui précisons que la formation des maîtres mérite d’être revue en profondeur, car elle est trop axée sur la pédagogie et pas assez sur les savoirs disciplinaires. C’est particulièrement vrai dans le cas du français. L’université doit s’assurer que tous les enseignants maîtrisent parfaitement leur langue, assez du moins pour devenir des modèles en lecture et en écriture, et que l’ensemble des futurs profs puissent réfléchir tout au long de leur carrière à la dimension culturelle des programmes, à leur portée sociale et historique.

Une bonne formation est d’autant plus importante quand on sait que la plus grosse commission scolaire du Québec n’exige même plus d’entrevue d’embauche. Pour la Commission scolaire de Montréal, si les jeunes profs se présentent avec leur brevet d’enseignement et qu’ils ont réussi leurs stages, pas de problème. C’est suffisant pour prouver leur expertise. Un jour, après quelques contrats où ils auront démontré leur capacité à « gérer » une classe, les profs recrutés obtiendront un poste permanent, qu’ils soient intéressés ou pas par la culture. Dans le pire des cas, on leur offrira du perfectionnement : un congrès une fois de temps en temps ou quelques heures passées avec un conseiller pédagogique, pour sauver les apparences. On appellera ça de la formation continue.

À cela, notre président n’a pas grand-chose à dire sinon que ce n’est pas à l’employeur de vérifier le niveau de culture générale des enseignants. C’est le rôle de l’université. Une meilleure formation initiale aiderait les enseignants, précise-t-il, mais il n’y a pas péril en la demeure. La plupart de ceux qui sont actuellement dans les classes font de l’excellent travail.

En 2014, deux ans après le colloque, le syndicat tient toujours le même discours sur la transmission de la culture au secondaire. La FAE aime rappeler à ses membres qu’ils bénéficient de l’autonomie professionnelle. La plate-forme pédagogique de la FAE est claire à ce sujet. On veut même officialiser le tout par une juridiction qui mettrait le concept d’autonomie au coeur du modèle. La FAE peut bien la revendiquer, elle manque de courage quand elle ne propose rien de concret pour baliser les contenus des programmes prescrits par le ministère. Elle se contente de dire que si on se débarrassait de la réforme et qu’il y avait un retour des connaissances, peu importe lesquelles, le prof trouverait bien une façon pertinente de transmettre davantage la culture dans sa classe.

Notre syndicat a raison de partir en croisade contre les dérives pédagogiques du ministère, mais son discours sur la qualité de l’enseignement devient incohérent lorsqu’il n’intervient pas sur la culture à faire connaître aux jeunes. Par exemple, quelles sont les oeuvres littéraires à faire découvrir ? Le mot « socle » a beau apparaître dans sa plate-forme pédagogique, il perd son sens lorsqu’il se réfère seulement à la signification sommaire de la culture. Pourquoi prêcher pour des connaissances si elles sont sans essence et sans substance ?

Prendre fermement position sur la teneur des savoirs culturels constituerait un réel engagement politique de la part de la FAE. Ses membres doivent comprendre une bonne fois pour toutes que la vraie liberté ne procède pas, pour reprendre les mots de Pierre Vadeboncoeur, d’un « refus », mais d’une « adhésion ». En renvoyant la balle au ministère pour la transmission de la culture et la formation qu’elle requiert, le syndicat n’adhère à aucun principe, si ce n’est celui d’indifférence à la culture.

Le mouvement syndical est une force progressiste dans le milieu de l’éducation, et nous sommes les premiers à le reconnaître. Nous le rappelons d’ailleurs à tous ceux qui font du syndicalisme bashing. Soyons reconnaissants quand la FAE monte au front pour dénoncer tous les beaux parleurs qui croient tout savoir sur l’école québécoise même s’ils n’ont pas mis les pieds dans une classe depuis trente ans. Mais notre syndicat doit se réclamer d’une culture le rendant capable d’énoncer clairement une conception humaniste de l’école secondaire.

Des commentaires ou des suggestions pour Des Idées en revues ? Écrivez à arobitaille@ledevoir.com

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages de leur publication. Cette semaine, un extrait du no 305 de la revue Liberté.
9 commentaires
  • François Dorion - Inscrit 7 octobre 2014 00 h 51

    Au Commencement

    L'expérience de l'école Le Sommet de Québec qui oblige tous ses élèves de SecI à acheter un IPAD est symptomatique: On choisit une tablette qui comporte plusieurs logiciels de jeux et d'agrément qui font partie du prix de la tablette et la rendent très dispendieuse (600$). De plus, les livres que l'on peut emmagasiner sur la tablette doivent être payés.
    Un meilleur choix aurait été la tablette Androïd (moins de 200$) qui donne accès à la bibliothèque Google où on a l'accès gratuit à tous les classiques et à tous les ouvrages qui ne sont plus couverts par droit d'auteur.
    Une meilleure façon de diffuser la culture chez les jeunes plutôt que de leur offrir des jeux qui vont les distraire de leurs études.

  • Jean-Louis Stevenin - Inscrit 7 octobre 2014 06 h 16

    Bien d'accord.

  • François Dugal - Inscrit 7 octobre 2014 08 h 07

    La mission

    La mission du Ministère de l'Education, des Loisirs et des Sports n'est pas de former des citoyens responsables, mais des travailleurs efficaces: c'est la "classe affaires" qui veut ça.
    La productivité, la hausse du PIB, la croissance infinie: voilà les clefs du bonheur hédoniste. Ou est la culture dans ce décor? Une distraction entre deux pauses publicitaires. Et n'oubliez pas de bien apprendre l'anglais.

  • Paul Gagnon - Inscrit 7 octobre 2014 09 h 02

    Le sens des mots

    Dans l’ensemble, j’aime bien votre texte, mais peut-être auriez-vous dû commencer par définir le mot « culture » qui a trop souvent tendance à englober l’ensemble des comportements humains, même les plus anodins. Je me doute que ce n’est pas dans cette direction que vous pencheriez dans votre définition, mais cela éclairerait peut-être le quidam qui est en nous sur vos intentions.

    "Le mouvement syndical est une force progressiste dans le milieu de l’éducation".

    Définissez "progressiste", en général et dans le contexte de votre texte; ce mot fourre-tout qui permet, à notre époque, de séparer le bon grain de l’ivraie, les bons des méchants, nos intérêts de ceux des autres, etc. Est-ce à dire, parallèlement à votre affirmation que l’autre « partie » est rétrograde (pour ne pas dire réactionnaire) ?

  • André Michaud - Inscrit 7 octobre 2014 10 h 42

    Vraiment?

    Ma fille a eu au secondaire un vieux prof pour enseigner l'informatique. Seulement deux ou trois étudiants avaient moins de connaissances que le prof !!! Il avait eu ce poste pas par compétence, sa compétence était NULLE, mais par favoritisme syndical.

    Le prof fut ridiculisé et malheureux et les étudiants privés d'un prof compétent, à cause du syndicat!

    Alors ne me faites pas croire que les syndicats pensent avant tout aux étudiants et à la qualité de l'éducation!! Les faits prouvent le contraire, le syndicat protège des incompétents et ne veut pas que ses profs soient évalués par un ordre des enseignants.

    Ceci étant dit je comprend qu'enseigner aujourd'hui est une grande tâche et lève mon chapeau aux bons prof!

    • Benoît Gagnon - Inscrit 7 octobre 2014 15 h 33

      @ M. Michaud

      Ma mère a travaillé dans plusieurs écoles pendant plusde 30 ans (elle est maintenant retraité). Elle a eu à composer avec des incompétents à tous les niveaux. La plupart du temps, ces incompétents étaient placés là par favoritisme de la part de la direction en place ("le petit ami de la fille du directeur voulait le poste", par exemple).

      Le favoritisme est nuisible à tous les points de vue. Cependant, ce favoritisme n'est pas le propre des syndicats (malgré ce que vous tenter de nous faire croire). Il provient de tous les niveaux de gestion du personnel (direction, cadres, haute gestion, ressources humaines...).

      Nous vivons dans un monde où le placement des employés se fait trop rarement en fonction de la compétence et trop souvent en fonction de l'accointance, que ce soit pour un poste syndiqué ou non.

    • André Michaud - Inscrit 7 octobre 2014 22 h 53

      @ M.Gagnon

      Tout à fait d'accord, les syndicats ce n'est pas le diable...ni le bon Dieu.