L’art de s’autobâillonner pour de vaines raisons

Le gouvernement du Québec a décidé d’appuyer officiellement la candidature de madame Michaëlle Jean à la tête de la Francophonie. Étonnamment, cet appui est survenu avant celui du Canada, tandis qu’aucun pays membre de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) ne s’est encore déclaré en faveur de l’un ou l’autre des candidats en lice. Il s’agit là d’une imprudente précipitation qui constitue un calcul politique hasardeux, sur les plans tactique et stratégique.

L’élection d’un secrétaire général de la Francophonie et les tractations qui la précèdent sont affaire de coulisses et restent habituellement aussi secrètes que Fort Knox. Il n’est dans l’intérêt d’aucun pays ou gouvernement d’afficher urbi et orbi ses couleurs. L’appui à un candidat signifiant forcément le rejet de l’un ou l’autre de ses vis-à-vis, un engagement au grand jour ne peut que desservir le pays trop prompt à se mettre au service d’un candidat qui risque d’être défait lors d’un sommet électif.

Personne, bien sûr, ne doute de l’existence de négociations discrètes conduites entre la France, le Canada et d’autres pays membres sur le choix du successeur de l’actuel secrétaire général de la Francophonie. Peu importe le résultat de ces échanges, les discussions entre les chefs d’État, lors du prochain sommet de Dakar, pourraient donner lieu à des alliances et des revirements de dernière minute. Ayant affiché sa préférence trop tôt, le Québec se verra alors privé de tout pouvoir de négociation et son ralliement in extremis à un autre candidat l’empêchera d’en tirer les bénéfices politiques que lui aurait conférés une plus grande réserve. Pire, cet appui sans contrepartie prive le Québec de son droit de veto traditionnel par rapport aux choix d’Ottawa en ce domaine. L’art de s’autobâillonner pour de vaines raisons.

Contradictions

Sur le plan stratégique, le choix du Québec apparaît parfaitement incohérent. Sur la question des changements climatiques et du rôle de l’Afrique dans les instances internationales, par exemple, le Canada n’a cessé depuis quelques années de s’opposer à l’opinion majoritaire des pays membres de l’OIF. Sur ces deux questions centrales, le Canada s’est illustré par son opposition systématique lors des travaux des diverses commissions de l’OIF chargées d’élaborer la déclaration de Kinshasa en 2012.

Lors de ce sommet, la Francophonie s’était engagée « à promouvoir une gestion multilatérale cohérente et transparente des enjeux environnementaux entre tous les acteurs concernés ». Engagement a minima par rapport à la volonté de la plupart des pays membres de soutenir la création d’une agence mondiale de lutte contre les changements climatiques, sous l’égide des Nations unies.

Or, le tribut de l’Afrique versé aux changements climatiques sera très lourd et, selon le PNUE, entraînera la mort de 180 millions de personnes dans la seule région subsaharienne d’ici la fin du siècle. Dans la lutte contre les changements climatiques, le Canada est aujourd’hui considéré comme un État voyou, à l’instar de l’Inde et de la Chine. Empêtré dans une connivence paralysante avec Ottawa, le Québec se met donc en porte à faux par rapport à ses propres convictions et à l’Afrique.

S’agissant de la place de l’Afrique sur la scène internationale, les pays africains membres de l’OIF, appuyés par une majorité des pays du Nord, plaidaient unanimement pour l’octroi d’un siège africain au Conseil de sécurité des Nations unies. Le Canada s’était énergiquement opposé à cette position. Le Canada réaffirmait ainsi, en toute logique, une opinion déjà exprimée à New York au siège des Nations unies. On se souviendra du prix qu’il lui en a coûté par la suite. Dans la déclaration de Kinshasa, la Francophonie s’est donc limitée à réitérer son « appui à la poursuite de la réforme de la gouvernance mondiale favorable à l’institution d’un système multilatéral équilibré garantissant une représentation permanente et équitable de l’Afrique au sein des organes de décision. L’indispensable réforme du Conseil de sécurité des Nations unies doit donner aux pays africains toute leur place. » Vague à souhait pour qui connaît le jargon diplomatique, la formule avait tout d’un augure fatigué et sans portée.

Parti pris envers l’Afrique

Sur ces deux sujets, le Québec avait résolument milité en faveur d’un engagement fort, réellement à la hauteur des défis qu’affronte le continent africain. Ce parti pris à l’endroit de l’Afrique, le Québec l’avait continuellement réitéré depuis le sommet d’Ouagadougou en 2003, ayant toujours en mémoire qu’il devait sa présence au sein de la Francophonie à la mobilisation des pays de l’Afrique francophone en sa faveur.

Cette position a été celle du Québec jusqu’au sommet de Kinshasa. La première ministre Pauline Marois s’était alors engagée à faire adopter par son gouvernement une véritable politique africaine, manière de reconnaître le nouveau statut géopolitique du continent. Cette politique se fait toujours attendre à la veille du sommet de Dakar.

Et que dire de la politique compulsive et sans nuances du gouvernement canadien à l’endroit de la crise israélo-palestinienne ? Avec cette diplomatie de coups de menton, le Canada défie tous les pays arabes membres de la Francophonie. Appuyer la candidature canadienne équivaut pour le Québec à souscrire à ce tropisme messianique en faveur d’Israël.

Comment donc le Québec peut-il aujourd’hui s’engager dans cette voie et y consacrer les ressources en berne de l’État, alors que le Canada, sur ces enjeux majeurs de politique internationale, adopte des positions radicales et partout contestées qui sont un déni flagrant de celles du gouvernement du Québec ? Déviance accidentelle de sa part ou calcul à courte vue ?

Il est certain que ce choix à contretemps équivaut à boycotter la réalité. En fait, la candidature canadienne, juridiquement légitime, est politiquement malvenue tant elle apparaît en opposition directe avec certains des engagements fondamentaux de la Francophonie et du Québec. Une fois de plus, hélas, le Québec a cédé à une vieille démangeaison : faire de la politique quand l’heure est à la diplomatie.

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