Non à un modèle de gouvernance déconnecté

Illustration: Thinkstock

Les usagers du réseau de la santé et des services sociaux, qui sont également les huit millions de citoyens du Québec, doivent s’opposer fermement au modèle de gouvernance déconnecté proposé par l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques (IGOPP) dans son document « Faire mieux autrement ». Contrairement à ce que colporte la rhétorique de ses porte-parole, c’est un modèle qui éloigne l’usager des décisions portant sur les services. Ce n’est pas surprenant dans la mesure où il s’agit d’un modèle de gouvernance importé du secteur financier qui n’est tout simplement pas fait pour le service public.

L’usager évacué

Comment prétendre placer l’usager au centre de ses préoccupations si on retire les sièges réservés aux représentants des usagers au sein des conseils d’administration régionaux ? Comment prétendre tenir compte de l’intérêt public en proposant que les rencontres des conseils d’administration se tiennent à huis clos ? Comment interpréter que l’on prétende implicitement que les représentants élus des usagers ne sont pas assez compétents pour siéger à ces conseils d’administration ?

À sa face même, le modèle de gouvernance proposé par l’IGOPP évacue l’usager-citoyen des décisions portant sur l’avenir du réseau. Aucun représentant des usagers n’était d’ailleurs au groupe de travail ayant pondu cette proposition indigeste. Prétendre en même temps placer l’usager au centre des priorités équivaut à proposer de décider pour lui, mais sans lui.

Est-ce surprenant ? Bien sûr que non. L’IGOPP fait la promotion du modèle de « gouvernance fiduciaire », emprunté au secteur financier. Ses préceptes sont basés sur une indépendance totale de l’organisme décisionnel et la priorité absolue à ses intérêts propres. Si ce modèle de gouvernance peut convenir au secteur financier ou pour certaines sociétés d’État indépendantes du politique, il ne convient pas aux organisations qui ont le service direct au coeur de leur mission.

Cette école de pensée se méfie même de la consultation. À preuve, l’IGOPP affirme que la valeur démocratique des assemblées d’information « n’est pas démontrée ». Basé uniquement sur la « compétence » et évacuant complètement la représentativité, c’est un modèle cérébral et déconnecté de la réalité du terrain. Un tableau de bord ne remplace pas un représentant élu des usagers.

Au contraire, dans le réseau, un contact permanent des centres décisionnels avec les représentants de la clientèle est essentiel. Ces représentants doivent pouvoir parler au nom de leurs membres. C’est pour cette raison que Philippe Couillard, lorsqu’il était ministre de la Santé, a ajouté des représentants des comités des usagers au sein de conseils d’administration du réseau.

Nous apprenons aussi que les formateurs de l’IGOPP sont intervenus auprès de plus de 150 conseils d’administration d’établissements du réseau. Pas surprenant que certains des représentants des comités des usagers se voient menacés de mesures disciplinaires par des agences pour avoir pris la parole au nom des usagers. Il ne nous surprend pas non plus que certaines agences prennent des décisions qui vont dans le sens contraire des orientations ministérielles.

Projet de loi no 10

Tout cela ne signifie pas que nous nous opposons au projet de loi no 10, bien au contraire. Comme bien d’autres, nous avons été surpris par l’ampleur de la réforme proposée. La réorganisation touche tous les établissements et toutes les régions. Nous nous réjouissons que les conseils d’administration continuent à rendre des comptes publics et que la voix citoyenne soit toujours présente au sein de ces nouvelles entités.

Le ministre Barrette s’est ainsi engagé à maintenir une « voix forte » pour les usagers du réseau de la santé. Nous l’avons également félicité pour sa prise de position en faveur des personnes les plus vulnérables en refusant que l’on coupe dans les services qui leur sont offerts. Tout cela est de bon augure. Cela dit, il faudra rester vigilants pour l’avenir. Il faudra s’assurer que les fusions d’établissements permettent bel et bien de redéployer des ressources vers le niveau local. Nous surveillons également l’implication des représentants officiels des comités des usagers dans l’évaluation des candidatures aux nouveaux postes créés dans le cadre de cette réforme.

La priorité que nous proposons au gouvernement est de faire simplement. 1,5 milliard de dollars d’économies sont possibles sans toucher aux services. Ce qui est capital pour y arriver : simplifier les structures, réduire la bureaucratie et miser sur les investissements porteurs pour le futur. Nous pensons notamment aux soins à domicile et à la prévention. Au passage, mentionnons également qu’il est inutile de créer une nouvelle organisation nationale de patients. Le Regroupement provincial des comités des usagers (RPCU) est déjà le porte-parole national des usagers du réseau de la santé et des services sociaux.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

Le déclencheur

«Le modèle de gestion proposé par le projet de loi 10 s’apparente au système de gestion mis en place par toute entreprise privée devant orchestrer et contrôler les activités de multiples divisions réparties géographiquement. Ce modèle est bien rodé dans le secteur privé où il porte le nom de “gouvernance stratégique” ou “gouvernance interne”. [...] Ce projet de loi constitue un pas de géant vers un système qui place le patient au coeur de son fonctionnement et met les responsabilités au bon endroit.»

«Un pas de géant pour une gouvernance améliorée», Yvan Allaire, IGOPP, Le Devoir du 1er octobre 2014.
4 commentaires
  • Daniel Lemieux - Inscrit 2 octobre 2014 05 h 42

    Demeurez vigilants et prenez votre place

    À l'approche d'une autre réforme, j'ose espérer que les représentants des comités des usagers des établissements prendront vraiment tous les moyens nécessaires pour veiller aux intérêts de leurs « membres » et démontrer au public et au super-ministre de la Santé que leur existence est nécessaire.

    Je ne suis pas certain que toutes les directions des établissements de santé et de services sociaux et leurs conseils d'administration laissent aux représentants des usagers la place qui leur revient et leur accordent de véritables possibilités d'interventions.

    Est-ce ce qui explique que nous entendons davantage les prises de position publiques du Conseil pour la protection des malades et de l'Association québécoise des retraité(e)s des secteurs public et parapublic (AQRP), qui font un travail remarquable ?

  • André Michaud - Inscrit 2 octobre 2014 10 h 10

    Bénéficaire ou client

    Notre système actuel considère les citoyens commes des "bénéficiaires ", donc des chanceux qui auraient des services gratuits (sic) et devraient se contenter des services actuels.

    Ils ne sont pas considéré comme des clients qui font vivre assez richement tous ces gens dans le système santé.

    Il serait préférable d' arrêter l'approche "bénéficiaire" et prendre une approche client. Mais c'est difficile quand il n'y a pas de véritable concurence pour se motiver à se dépasser...on peut alors s'assoir sur le statu quo, même si il est inefficace.

  • Fernand Lavigne - Abonné 2 octobre 2014 10 h 27

    La bonne compétence au bon endroit.

    Les compagnies, GM, Ford et Chrysler ont compris depuis très longtemps que les véhicules misent sur le marché doivent correspondre aux besoins et désirs de leurs clientèles. Or, leurs conseils d'administration sont composés de personnes compétentes bien au fait de la nécessité, entre autres, d'études de marché très pointues.

    Conclusion, aucun usager ne peut prétendre détenir la vérité sur l’ensemble des besoins des usagers. Seule, une approche d’étude très structurée, gérée par des compétences en la matière, peut produire de telles analyses.
    Fernand Lavigne

  • Jean Guy Nadeau - Abonné 3 octobre 2014 08 h 22

    Pourquoi empirer?

    Le réseau ne va pas bien. Ce n'est pas une raison pour l'empirer en donnant encore plus de pouvoir aux fonctionnaires de Québec.