Emma Watson et le «diplôme» de féminisme

e 20 septembre, ONU Femmes lançait une campagne-choc intitulée #heforshe, avec comme ambassadrice la jeune et populaire actrice Emma Watson. Beaucoup ont loué l’originalité de la campagne, plusieurs commentatrices féministes ont apprécié le virage que prend la conquête de l’égalité. Mais je suis tombée des nues en lisant les textes hyper critiques, venant de voix intransigeantes, féministes, qui ont dénoncé le fait que Watson soit… blanche, riche et célèbre. Qu’elle ne connaît malheureusement « rien » aux vrais problèmes des femmes. Que l’on ne peut pas parler des préjugés sexistes envers les hommes comme on parle de ceux envers les femmes (lire « Feminism’s Ugly Internal Clash », Salon Magazine). Comme si cela disqualifiait les arguments de Watson et son propre engagement. Ces réactions équivalent à ce qu’on appelle, communément, se tirer une balle dans le pied.

Dans son discours — dont l’essence est contenue dans le nom même de la campagne —, la jeune Emma Watson explique à quel point il est important, pour arriver à l’égalité, que les hommes participent à la solution. Pour cela, mais aussi pour attirer plus de jeunes femmes, de militantes et de militants dans les rangs du mouvement pour l’égalité.

Le milieu féministe, sur ce sujet, est divisé, voire désuni. La question de la participation masculine au combat pour l’égalité a toujours été taboue, et mal posée. Taboue, parce qu’il suffit qu’on aborde cette question auprès des plus radicales ou de l’intelligentsia féministe pour être disqualifiée : on « couche avec l’ennemi », on ne « comprend pas les arcanes du système patriarcal ». Mal posée, parce qu’il n’est pas question de rendre des privilèges aux hommes, mais de transformer ce système, dont ils font partie.

Adapter le féminisme au XXIe siècle

Or nous sommes à un tournant. Si l’on demeure hostile à l’intégration des hommes dans la quête de l’égalité, le féminisme démontrera son incapacité à s’adapter au XXIe siècle. Si l’on rejette chaque fois des initiatives du féminisme dit « populaire » ainsi que les réflexions et engagements de ses représentantes, le mouvement continuera de perdre de la crédibilité.

J’ai rencontré plusieurs jeunes hommes qui m’ont confié avoir du mal à trouver leur place dans la lutte pour l’égalité des sexes. Dans les Forums jeunesse ou lors d’événements féministes, où je me rends de temps en temps parler de femmes en politique, cette question revient systématiquement. Je ne crois pas que cette remarque soit motivée par la crainte des jeunes hommes de perdre leurs privilèges.

Dans son discours, Watson explique que les hommes aussi sont soumis à des pressions issues d’un système patriarcal basé sur la domination, la force physique, une virilité bourrée de stéréotypes. Qui peut le nier ? Plusieurs féministes ont évoqué, dans leurs commentaires, le « sentimentalisme » : bien sûr, la jeune Emma ne comprend rien au féminisme. Elle n’a pas décroché son diplôme !

Selon moi, ces idées sont rétrogrades et extrêmement démobilisantes. Ces résistances à la participation des hommes, comment les expliquer ? Par la peur qu’ont les femmes de ne plus avoir de lieu pour se regrouper ni pour s’exprimer. Mais pourquoi penser que, si l’on intègre des hommes, il n’y aura plus jamais d’espaces non mixtes ? Si les femmes en ont besoin, elles s’organiseront. Même en plein patriarcats obscurantistes, lesquels jalonnent notre histoire, il y a toujours eu des espaces non mixtes où les femmes se rencontraient, s’aidaient, s’organisaient. Ce type de lieu ne disparaîtra jamais !

L’essentiel, pour les hommes et les femmes, est de se mettre d’accord sur certaines choses. L’exercice de la politique ainsi que la santé de la démocratie sont certainement des espaces où la mixité est capitale. Pas de mixité, pas d’égalité. Il est temps d’accepter cette évolution, la seule manière de fédérer de jeunes femmes et de jeunes hommes pour la cause de l’égalité.

Il est temps de déployer des stratégies plus ambitieuses. La campagne #heforshe en est une qui va dans ce sens. Les politiques de parité aussi. Rendre le féminisme populaire, n’est-ce pas ce que nous voulons ?

9 commentaires
  • Lise Bélanger - Abonnée 1 octobre 2014 08 h 23

    Je suis très féministe donc pour l'égalité sociale entre femmes et hommes.

    Les hommes qui croient au féminisme et qui veulent participer à ce mouvement sont certainement bienvenus puisqu'ils sont et seront partie intégrante de cette société égalitaire tant désirée.

    Le mouvement en est un d'émancipation. Il ne pouvait provenir que des femmes puisque ce sont les femmes qui étaient et sont sous le joug de l'homme.

    Nous sommes loin d'avoir gagné cette lutte pour notre égalité. Pour cette raison, le mouvement féministe doit être diriger par des femmes et uniquement des femmes.

    Cependant, il faut garder et accepter l'appui des hommes qui nous soutiennent. Ils sont plus qu'essentiels pour aider la cause puisqu'ils pourront influencer la gente masculine tout autant et plus que nous.

  • Johanne St-Amour - Abonnée 1 octobre 2014 09 h 28

    Un féminisme populaire?

    Je ne crois pas que nous désirions que le féminisme soit populaire, mais qu'il advienne!

    Je ne comprends pas cette croyance par rapport à un féministe "exclusif": vous semblez rendre le féminisme responsable de la sensation de certaines personnes, notamment des jeunes hommes, de ne pas se reconnaître dans ce mouvement. Faut-il changer le féminisme ou faut-il plutôt comprendre que certains ne connaissent pas le féminisme et surtout qu'il leur fait peur? A-t-on changé le mouvement anti-raciste parce que certains blancs ou autres ne se reconnaissaient pas dans ce mouvement?

    Je crois que votre réflexion vient d'un sentiment non fondé que le féminisme est contre les hommes. Vous validez, en quelque sorte, cette croyance. Beaucoup d'hommes comprennent ce mouvement et s'y reconnaissent, de ceux-là vous entendrez moins parler: ils laissent le "pavé" aux femmes la plupart du temps.

    Pour ce qui est du choix d'Emma Watson, je crois qu'elle peut être discutable en effet. On aurait pu choisir une militante aguerrie.

  • Nicole Moreau - Inscrite 1 octobre 2014 09 h 46

    Je crois aussi qu'intégrer les hommes dans la lutte pour l'égalité est important

    je crois essentiel dans tout combat politique et l'égalité pour tous en est un, d'aller se chercher le maximum d'alliés, bien des hommes sont intéressés à ce que l'égalité soit plus grande entre les femmes et les hommes, plusieurs ont aussi compris que les stéréotypes qui influent sur les conditions de vie des femmes ont leurs pendants qui influent également sur les conditions de vie des hommes. Ces hommes sont intéressés à avoir des relations authentiques avec les autres, sans être obligés de réfléter ces stéréotypes.

    j'ai été responsable, à de nombreuses reprises, de dossiers portant la marque de la condition féminine et j'avoue que je ne comprends pas pour quelle raison les combats des femmes se priveraient des bonnes volontés, d'où qu'elles originent, des hommes, des femmes non officiellement reconnues comme féministes, l'objectif étant d'atteindre l'égalité.

    • Louise Melançon - Abonnée 1 octobre 2014 10 h 46

      Je partage votre point de vue. S'il était normal, au début du mouvement des femmes, que ce soient les femmes qui inspirent et dirigent le mouvement, aujourd'hui, nous avons suffisamment d'alliés chez les hommes pour les intégrer dans le mouvement.D'autant plus, en effet, qu'ils ont aussi été d'une certaine manière, "victimes" du patriarcat, des "hommes dominants".

  • Karine St-Gelais - Inscrite 1 octobre 2014 13 h 56

    Rechercher la justice

    Je suis d'accord avec vos propos et trouve le discours d'Emma Watson louable. Tout comme un commentateur a ici posé que le féminisme ne devait pas être populaire, mais effectif (on est ici au niveau des actions).

    Bien sûr, certains auront critiqué sans rigueur le discours de Mme Watson, mais je suis d'accord avec deux critiques que l'on peut faire:

    1-Que le féminisme a toujours été une affaire d'hommes et de femmes. Que personne n'a besoin d'être invité pour prôner des valeurs d'équité qui représentent l'égalité naturelle qui lie les deux sexes. Voilà qui me semblait fautif dans son discours. Mais à sa défense, je pense que la critiquer pour sa célébrité, sa couleur ou parce que l'on juge que les injustices qu'elles a pu subir sont moins graves que celles d'autres femmes n'est pas valide. Si mon propos est juste, je peux bien appeler à changer n'importe quelle situation injuste, même si je ne l'ai pas vécue personnellement.

    2-Qu'il semble contraire à la justice de chercher à convaincre quelqu'un de participer à atteindre l'équité si c'est pour en tirer des bénéfices personnels. C'est-à-dire que Mme Watson a raison de rappeler que les hommes souffrent également du patriarcat et de la pression qui est associée à cette mentalité, cela peut les convaincre de travailler à changer la situation, mais ultimement, leur motivation pour le faire devrait être la justice. C'est-à-dire qu'ils devraient souhaiter le faire simplement pour le bien des femmes. Par exemple, s'ils ne souffraient pas du tout de cette inéquité, il faudrait encore qu'ils cherchent l'équité pour le bien commun et le bien particulier de leur consoeurs. Comme on peut chercher à faire respecter les droits des animaux sans souffrir nous-mêmes des maux qu'ils subissent.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 1 octobre 2014 20 h 05

      Il serait intéressant de se demander que font ces jeunes personnes pour comprendre le féminisme, au lieu de se demander comment modeler le féminisme à leurs besoins dans une sorte de "clientélisme"? Mais d'abord quels sont ces malaises que dénonce Pascale Navarro et quelle compréhension ont-ils au juste du féminisme? Je crois qu'au lieu d'entrer dans leur jeu, Mme Navarro aurait davantage intérêt à leur expliquer ce mouvement.

      Et que font les hommes, de façon personnelle et en association, pour se libérer des stéréotypes du patriarcat sans qu'il soit nécessaire qu'ils "s'accrochent" aux associations de femmes?

      Et combien de fois devrons-nous remâcher les assises du féminisme pour satisfaire supposément tout un chacun, comme le font déjà les tenantes de l'intersectionnalité? Celles-ci sont peut-être pour quelque chose dans la critique de Emma Watson que Pascale Navarro nous décrit (quoiqu'il y ait eu d'autres commentaires aussi...)parce que pour le féministe intersectionnel, être blanches, avec certains moyens financiers sont des privilèges et que seules les personnes qui n'ont pas ces privilèges peuvent revendiquer certains droits!

  • Raphaël Arsenault - Inscrit 1 octobre 2014 17 h 55

    Changer de nom

    Pourquoi pas arrêter d'appeler ça du féminisme et plutôt appeler ça: La lutte contre la pression sociale genrée. Ou plutôt, la lutte pour l'égalité des chances?
    Comme ça on regroupe tout le monde. On regroupe même la multiplicité des ethnies, les transgenres, les non-genres, les plurigenres. Tout le monde à le droit à l'égalité des chances, tout le monde à le droit de vivre dans un monde sans pression sociale liée à leur genre ou leur ethnie (Ça se dis-tu ethnie?)

    C'est tout.
    Ceux qui se battent pour rendre la pareille aux hommes n'en feront plus parti, ceux qui se battent pour que les hommes soient inclus vont être heureux. Et en plus, on risque pas de tomber dans des extrêmes contraires, pis on a un objectif clair et valide pour tous.