Le passage au vide

Nous avons tous en nous quelque chose de Kung Fu Panda.
Photo: Paramount Pictures Nous avons tous en nous quelque chose de Kung Fu Panda.

Nous sommes quotidiennement bombardés de tentations, d’images, de possibilités. Pour passer du trop-plein écoeurant à la plénitude régénérante, il nous faudra retrouver cette chose que notre époque trépidante, bruyante et addictive nous encourage à oublier : le vide.

Nous avons tous en nous quelque chose de Kung Fu Panda. La trajectoire du héros de DreamWorks, imaginée au milieu des années 2000 par la major hollywoodienne pour séduire le marché chinois, dit finalement l’essentiel de notre actualité existentielle. Car au commencement, il y a un personnage (Po le panda) certes bonhomme, mais qui se gave. De bouffe de rue, mais surtout de rêves de toute-puissance : devenir un guerrier de légende éblouissant le monde de son awesomeness. C’est jouissif, bien sûr, mais c’est surtout une façon de parer à l’angoisse de passer à côté de sa vie, en se contentant d’obéir à son père, qui voudrait le voir lui succéder à la tête de sa petite gargote.

Nous avons tous en nous quelque chose de Kung Fu Panda parce qu’au commencement, il y a ce sentiment de trop-plein. À l’instar de Po, nous sommes compressés entre nos fantasmes un peu trop mégalos et nos pulsions un peu trop insistantes. Et si nous nous gavons tant, c’est qu’il s’avère de plus en plus difficile de creuser la distance avec les marchandises, les images, les slogans propulsés par la médiasphère. Le maillage de nos vies intimes par les technologies de la communication nous installe au coeur de l’incessant manège des obsessions égotiques (« Combien de likes à mon dernier post ? »), des dépendances aberrantes (Candy Crush ou binge-watching ?), des sollicitations pas si utiles (« Et si je vérifiais mes courriels en marchant dans la rue ? ») ou des indignations épuisantes. Bref, nous sommes saturés.

Et c’est ainsi que — par manque de respiration, de silence, d’espace — nous laissons trop peu de place à l’expression de ce qui nous importe essentiellement, à notre désir qui néanmoins insiste tant.

À l’ère du trop-plein

Il est de l’ordre de la société, soucieuse de survivre en tant que société, de travailler à étrangler le désir — forcément singulier — afin de garantir les conformismes, nettement plus prévisibles. Il n’y a pas si longtemps, une telle entreprise était assurée par un tas de mots d’ordre autoritaires. Aujourd’hui, ce sont d’inédites stratégies d’évitement du désir qui s’imposent.

Nos emplois du temps sont serrés, les occasions de nous distraire des tâches qui nous importent — et donc nous inquiètent — sont profuses, nos idées à propos du monde, de nos prochains ou de notre moi tourbillonnent incessamment. D’où ces humeurs barbouillées qui souvent nous alourdissent et ces nausées qui parfois nous gagnent.

D’où aussi cette culture de l’ironie dans laquelle, à l’instar de Po, nous nous vautrons complaisamment — cette façon spéciale de nous accommoder de nos frustrations et de notre médiocrité en nous offrant des tranches de bonne rigolade.

Mais bien sûr, il nous arrive aussi de changer de position, de passer de l’éparpillement anxieux au rassemblement de soi. Ce moment où nous cessons d’amasser des quantités pour cultiver nos qualités. Mais ce qui nous manque sans doute, c’est une explicitation claire des étapes et des moyens qui nous permettraient d’emprunter ce passage un peu plus souvent. Pourquoi ne pas nous inspirer des penseurs qui, en Occident, oeuvrent depuis un moment déjà à élaborer des méthodes capables de nous orienter à travers les paysages chaotiques du capitalisme tardif ?

Car si, en effet, le trop-plein caractérise le malaise dans notre civilisation, le vide ne s’impose-t-il pas comme un candidat thérapeutique crédible ?

Chacun cherche son shabbat

L’importation massive des doctrines orientales du salut a ceci d’édifiant qu’elle nous entraîne à lire d’un oeil neuf les textes issus de la tradition occidentale. La Bible, par exemple, et son rituel du shabbat.

Le shabbat est ce moment de vacance de la volonté qui, paradoxalement, vient parachever la semaine. Un ne-rien-faire qui donne lieu à la possibilité de méditer librement, de donner sens aux événements des jours passés et à venir, et de les nommer. Un vide qui donne du poids à notre existence, donc, là où celui qui ne s’arrête que trop rarement pour cultiver le souvenir et l’attente est gagné par l’impression que rien d’important n’arrive jamais. À l’image des silences qui permettent d’articuler entre elles les phrases d’un discours ou les notes d’une musique, le shabbat est ce silence de l’être qui, glissé au coeur de nos travaux et de nos jours, leur imprime une cohérence élancée. Il nous rappelle que le travail — volonté de maîtrise, de total contrôle, de manipulation — n’est jamais suffisant, qu’il y a toujours quelque chose qui, à la fin, nous échappe.

Il appartient à chacun de nous de se fixer un juste rituel pour apprivoiser les vertiges de l’existence. Ici, les options sont innombrables : jouer de la musique ou s’occuper de son jardin, s’adonner à la course à pied ou à la lecture de poèmes, se plonger dans une séance de méditation bouddhiste ou un exercice d’hypnose ericksonienne, préparer le repas du soir — ah, le plaisir méditatif de simplement hacher des herbes et peler des légumes. Autant d’exercices de soi auxquels il convient d’offrir la plus grande amplitude possible. Un point d’immobilité personnel depuis lequel le mouvement incessant de la société peut être enfin appréhendé. Et notre propre existence, régulièrement régénérée.

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Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages de leur publication. Cette semaine, un extrait du 6e numéro de Nouveau Projet (nouveauprojet. com).

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages de leur publication. Cette semaine, un extrait du 6e numéro de Nouveau Projet.