Kant et l’Écosse

L'indépendance, que ce soit celle du Québec, de l’Écosse ou, peut-être bientôt, de la Catalogne, n’est pas affaire de survivance, de défense de sa différence, mais bien un passage d’un état de minorité à un état de majorité des peuples et des individus qui les composent, au sens légal et moral et donc politique (non démographique) où le philosophe Emmanuel Kant l’entendait dans son court texte paru en 1784, Qu’est-ce que les Lumières ? Rappelons-en deux passages.

D’abord : « Les Lumières sont l’émancipation de l’homme de son immaturité dont il est lui-même responsable. L’immaturité est l’incapacité d’employer son entendement sans être guidé par autrui. […] Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! voilà donc la devise des Lumières. »

Ensuite : « La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les a affranchis depuis longtemps de toute direction étrangère, restent cependant volontiers, leur vie durant, mineurs, et qu’il soit si facile à d’autres de se poser comme leurs tuteurs. Il est si commode d’être mineur. Si j’ai un livre qui me tient lieu d’entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui juge de mon régime à ma place, etc., je n’ai pas besoin de me fatiguer moi-même. Je ne suis pas obligé de penser, pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront pour moi de cette besogne fastidieuse. Que la plupart des hommes finissent par considérer le pas qui conduit vers sa majorité, et qui est en soi pénible, également comme très dangereux, c’est ce à quoi ne manquent pas de s’employer ces tuteurs qui, par bonté, ont assumé la tâche de veiller sur eux. »

Kant n’était pas devin, mais il a vu juste dans le jeu des tuteurs — et des pupilles. Partout, toujours, un même scénario : menaces et promesses de dernière minute des tuteurs, si vagues qu’elles seront faciles à renier une fois le danger passé, et capitulation des pupilles, effarouchés par les obligations de la majorité, au premier chef la « dévolution » de la responsabilité. Comme par hasard, même si ce n’en est pas un du tout, la déresponsabilisation et le phénomène qu’on a appelé « adulescence » sont des traits marquants des sociétés avancées contemporaines.

Est probablement venu aussi le temps de dissocier les campagnes en faveur de l’indépendance des peuples d’un « projet de société » fouillé, détaillé et mirifique. Le véritable projet de société qu’implique un référendum sur l’indépendance est précisément celui d’amener une société à la responsabilité, à sa majorité, noble mais exigeante. C’est dans un deuxième temps seulement que les citoyens, libres, autonomes, pourront véritablement se donner un projet de société concret, à leur pleine mesure, y employant l’entendement, le jugement et les moyens que procure l’indépendance. Il n’est pas vrai qu’il n’y aura que des gains, sans coût et sans sacrifice, au pire un coût nul, pas plus qu’il n’est vrai que le passage de l’adolescence à l’âge adulte ne s’accompagne que de gains.

Au chapitre du projet de société et de la transparence, le SNP d’Écosse a certainement été exemplaire, publiant un document-programme de 670 pages, illustrant avec minutie l’opportunité et la faisabilité de l’indépendance. Sauf que ce n’est pas du tout là que se décide l’adhésion ou non du citoyen, on vient encore de le voir. Il faudra bien un jour réhabiliter en politique, et dans le destin des nations, les mots courage, responsabilité, rêve et passion.

25 commentaires
  • Jean-Charles Morin - Abonné 23 septembre 2014 02 h 12

    Merci.

    Voici un beau texte très inspirant. Je crois que je vais commencer m'intéresser à la pensée d'Emmanuel Kant.

  • Danièle Fortin - Inscrite 23 septembre 2014 04 h 45

    1-Les riches ont l'argent, le peuple décidera des lois

    Merci, M. Gagnon de nous rappeler ces quelques préceptes du maître de Königsberg, à nous qui ne devons pas prendre à la légère l'un des défis humains des plus importants : celui de fonder un pays.
    Cela dit, les assoiffés de pouvoir ont tout à gagner que les peuples combattant pour leur émancipation démontrent de l'indolence voire de la couardise devant un projet aussi audacieux.
    Ce qui explique sans doute le peu d'empressement des autorités péquistes, bloquistes et même onistes à faire état d'un régime républicain; d'une assemblée constituante citoyenne dont les membres constituants ne devront en aucun cas faire partie des assemblées législatives passées présente et à venir. Car comme nous l'enseignent Étienne Chouard, Cornélius Castoriadis ou,plus près de nous, Francis Dupuis-Déri, notre système n'est en rien une démocratie, pour être juste il faut le nommer « gouvernement représentatif ». Or, comme nous l'enseigne, par ailleurs, un autre penseur des Lumières, Jean-Jacques Rousseau : « La souveraineté ne peut être représentée par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point. [...] Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. ». « Du Contrat social », Livre III, chap. 15.
    Au fond, la souveraineté d'un peuple c'est d'abord exclure du processus de l'écroture de la Loi des lois, notre Constitution, tous les politiques et leurs groupes d'intérêts ( leurs lobbies ). Ils ne doivent pas écrire les termes et les articles constitutionnels qu'ils seront, par la suite, appelés à appliquer, ils seraient, dès lors, en conflits d'intérêts. Les gens de pouvoir doivent craindre le pouvoir.

    • Sylvain Auclair - Abonné 23 septembre 2014 10 h 13

      Madame Fortin, une république n'est pas garante de démocratie, et confier la rédaction d'une constitution à des amateurs est selon moi une idiotie.
      D'ailleurs, avant tout cela, il faut faire l'indépendance, et mon petit doigt me dit qu'on aura alors des problèmes beaucoup plus pressants que de passer deux ans à discuter d'une consitution qui, si elle s'inspire de celle des États-Unis, ne pourra qu'empêcher le gouvernement d'agir pour le bien du peuple.

    • Danièle Fortin - Inscrite 23 septembre 2014 23 h 14

      Comment "des amateurs" ? Que dire de Pauline Marois, la travailleuse sociale, qui a piloté pas moins de 15 ministères ? Et Couillard, le neuro-chirurgien, qui nous sert de Premier ministre ?
      Un expert est au fond un expert de rien. Qui êtes-vous pour avancer que les membres constituants seront des « amateurs » ?
      C'est précidément cette démission des citoyens- désirée par les autorités politiques - dont parle Alain Gagnon en citant Kant :
      « Que la plupart des hommes finissent par considérer le pas qui conduit vers sa majorité, et qui est en soi pénible, également comme très dangereux, c’est ce à quoi ne manquent pas de s’employer ces tuteurs qui, par bonté, ont assumé la tâche de veiller sur eux. »
      Je crois sincèrement que ce n'est pas tant l'indépendance que craignent nos politiques et leurs lobbies mais bien que le peuple s'empare de SA souveraineté et freine enfin le poivoir de ceux qui prétendent les représenter.
      Vous n'en avez pas assez, vous, des conflits d'intérêts, de la corruption systémique qui ronge notre État-nation ?

      Certes une république n'assure en rien la démocratie mais elle laisse les coudées franches à la réalisation d'un état juste. Ce qui est loin d'être le cas avec cette monarchie étrangère dont les représentants du peuple, par leur allégeance à cette couronne, détournent effrontément les pouvoirs et la confiance accordés par ce même peuple.
      Par leur silence maintenu depuis près de 50 ans sur l'idéal républicain, permettez-moi de douter de la fiabilité de vos « experts » quant à la qualité d'une constitution avantageuse pour la MAJORITÉ.

      -

  • Danièle Fortin - Inscrite 23 septembre 2014 04 h 56

    2 -Les riches ont l'argent, le peuple décidera des lois

    ( suite)
    Un politicien soucieux de vertu, de la liberté et de la justice ne doit s'en tenir qu'à faciliter la nation à accéder à son émancipation. Et l'indépendance déclarée, il doit se retirer et laisser toute la place aux citoyens qui auront à baliser les pouvoirs de ces commissaires; à les freiner.
    Alors que les PKP, Lisée, Drainville et tout autre candidat au poste de chef de parti et de premier ministre se le tiennent pour dit : s'ils ont à cœur les intérêts des Québécois, qu'un ou l'autre soit digne du titre de « grand démocrate ».
    Que le modèle suisse les inspire et non le parlementarisme britannique, source de tant d'inégalité et surtout de corruption.
    -

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 23 septembre 2014 07 h 07

    Merci

    Votre lettre formule exactement et avec intelligence ce que je ressens et comprend de cette quête de l'indépendance dans nos sociétés contemporaines.

    Je vous en suis reconnaissant.

  • michel lebel - Inscrit 23 septembre 2014 08 h 04

    Des "mineurs"?

    Est-ce être un "mineur" (d'après Kant) que de vivre dans un État souverain composé de plusieurs nations, tel le Canada? Je ne le crois pas, n'ayant jamais considéré le Canada ou le Québec comme étant des "mineurs".


    Michel Lebel

    • Jacques Cameron - Inscrit 23 septembre 2014 09 h 44

      Oui quand une nation, l'anglophone, dominent les autres, l'amérindienne et la québécoise, alors ceux-ci sont des mineures.

    • Robert Morin - Inscrit 23 septembre 2014 10 h 19

      Quand un premier ministre canadien, avocat de surcroît, affirme : "the hell with the rules" et bafoue les règles les plus élémentaires de fairness comme lors du référendum de 1995, comment peut-on prétendre que le Québec est l'égal du Canada ?

    • Jean-Marc Pineau - Inscrit 23 septembre 2014 10 h 49

      Je crois que M. Lebel fait semblant de ne pas comprendre le sens du mot « mineur » employé ici par M. Gagnon et dans les citations de Kant. Je me serais attendu de la part d’un « professeur de droit constitutionnel » à une compréhension plus large des concepts de « minorité » et de « majorité ».
      Qu’on le veuille ou non, la « nation » québécoise aura beau vouloir s’émanciper dans ce « plusss meilleur pays au monde » appelé Canada qu’elle sera toujours une « minorité » entre toutes les nations si chères à M. Lebel et à tous les « tuteurs » autoproclamés.
      Aussi longtemps qu’il existera dans ce « plussss meilleur pays au monde » des épouvantails despotiques à la Pierre Elliott-Trudeau, Stéphane Dion, Jean Chrétien, etc., les Québécois seront toujours des « mineurs » que l’on doit tenir sous la tutelle « éclairée » de nos bons fédéralistes à œillères.
      Les Québécois sont si loin de leur émancipation, de leur majorité assumée, que nos tuteurs fédéralistes décident pour eux de ce qui est bon et de ce qui ne l’est pas. Les Québécois sont si peu capables de penser et de décider par eux-mêmes et pour eux-mêmes que les « grands démocrates fédéralistes » (il faut rire, ici) leur imposent une constitution qu’ils ont refusée et qu’ils refusent toujours. On leur enfonce dans la gorge des lois qui vont à l’encontre de la culture, des valeurs des Québécois. Et l’on voudrait nous faire croire qu’on a beaucoup de respect pour cette « minorité » dérangeante que représentent pour eux les Québécois.
      Si nos « tuteurs » (lire « épouvantails » à la Dion et compagnie) étaient si éclairés, ils auraient un peu plus de respect pour l’intelligence des Québécois.
      Les fédéralistes qui prétendent vivre « dans un État souverain composé de plusieurs nations, tel le Canada » nous diront qu’ils se considèrent « majeurs », oubliant que cette conception de leur majorité est en effet une affirmation de leur rôle de « tuteurs » qu’ils imposent et veulent continuer d’imposer aux Québécois.

    • michel lebel - Inscrit 23 septembre 2014 12 h 47

      @ Robert Morin,

      L'existence d'un fédéralisme mutinational comme celui du Canada exige beacoup de doigté, de sensibilité, d'intelligence de la part du gouvernement fédéral. Pas besoin d'être un grand analyste pour constater que Stephen Harper n'est pas à la hauteur. L'absence d'appui de son parti et de son chef au Québec dit tout. Mais Stephen Harper passera. Ce dernier ne semble pas du tout avoir compris les grandes exigences du fédéralisme et encore moins celles d'un fédéralisme multinational.

      Michel Lebel

    • Gilles Théberge - Abonné 23 septembre 2014 13 h 02

      La question monsieur Lebel, c'est de savoir si on y trouve son profit. Ce n'est pas tant la forme qui compte, c'est le fond. Le fond c'est la réalité, la dynamique qui fait qu'on y trouve son compte. Et c'est ça le bât qui blesse dans notre situation.

    • michel lebel - Inscrit 23 septembre 2014 16 h 31

      @ Jean-Marc Pineau,

      Comment expliquez-vous qu'une majorité de "mineurs" Québécois veuille toujours demeurer dans ce foutu Canada! Serait-elle formée d'une bande d'abrutis, de "non-instruits", comme disait jadis un Jean Lesage?

      M.L.

    • Jean-Marc Pineau - Inscrit 23 septembre 2014 21 h 22

      @ M. Lebel

      Il doit s'agir d'une variante du syndrome de Stockholm : le « mineur » que l'on tient sous tutelle finit par aimer ses chaînes, c'est-à-dire : ses tuteurs qui, eux, se croient majeurs et décident pour leurs « protégés ». Sinon, comment expliquer en effet cet entêtement dans la dépendance, dans l'état de minorité ?

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 24 septembre 2014 07 h 14

      Pourquoi déplacez-vous le problème M. Lebel ?

      Les ''abrutis et les non-instruits'' n'ont pas la zone d'influence qu'ont les instruits et les dirigeants. Regardez et rendez vous compte du dommage que ceux-ci font. Ce ne sont pas les ''abrutis et les non-instruits'' qui mettent la patte sur ''notre butin'' (comme disait un autre nationaliste), ce sont ceux qui ont assez ''d'éducation" pour comprendre le système et en profiter en détournant les fonds. Pourquoi c'est si évident à mes yeux et que vous ne le voyez pas ?

      Le dernier ‘’parle-menteur’’ en lisse, M. Dion, qui nous vente le Canada comme s’il nous appartenait en propre n’a-t’il pas remarqué qu’aussitôt passé la rivière des Outaouais, le Canada… c’est tout à fait autre chose. A qui s’adresse-t’il ? À ces ''abrutis et les non-instruits'' qui ne vont jamais nulle part ? Il devrait raccourcir ses phrases, car les ''abrutis et les non-instruits'' ne comprennent pas ce langage.

      Ça ne prend pas de diplôme pourtant pour se rendre compte que quand tu passes la "frontière" du Québec… WOW ! t’es ailleurs ! Mais certains ont la facilité de faire semblant que quand t’est au Québec, ce n’est qu’une prolongation du ROC. Du snobisme à l'état pur !

      "Quand tu renies tes racines, tu deviens un poteau !" Dixit PL

      Bonne journée.

      PL