Le Québec se fiche de l'université

Le Sommet sur l’enseignement supérieur organisé par le PQ n’aura été qu’un feu d’artifices.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le Sommet sur l’enseignement supérieur organisé par le PQ n’aura été qu’un feu d’artifices.

J'ai participé au Sommet sur l’enseignement supérieur organisé par le Parti québécois, en 2013 ; nous étions plusieurs à croire qu’il se passait là un véritable acte de refondation de l’institution universitaire. Je le confesse, j’ai ressenti une vive émotion à participer à l’élaboration des principes directeurs quant à l’identité que nous souhaitions donner à nos universités. Si l’on ajoute à cela le printemps étudiant de 2012, où là encore j’avais succombé à la tentation de croire qu’une bonne partie du Québec voulait protéger ses universités, on comprendra que je tombe maintenant, Sommet oblige, de très haut.

En plus de vingt ans d’engagement, par l’écriture et à divers titres dans la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU), le nombre d’inepties que j’ai pu entendre à propos de l’université est incalculable. Combien de fois alors me suis-je rappelé, pour me motiver, ce propos de Montesquieu : à tout pouvoir il faut opposer un contre-pouvoir.

Ainsi ai-je vu 1000 professeurs (sur 9000) disparaître à cause de l’obsession du déficit zéro à la fin des années 1990, en même temps que sont apparus les « contrats de performance », tournant majeur dans l’instauration d’une logique de mesure contraire au sens premier de l’enseignement et de la recherche ; un système de chaires de recherche, à partir des années 2000, qui établissait une hiérarchie entre les professeurs ; des recteurs, des politiciens réclamer un système universitaire à deux vitesses, les universités de recherche et… les autres ; les organismes subventionnaires voir leur budget de plus en plus réduit (un taux de succès de 21 % au concours de 2013 du CRSH, contrairement à 27 % en 2012) ; cette même recherche universitaire ayant d’ailleurs sombré, en 2006, dans le gouffre du ministère du Développement économique… mais j’arrête, de peur de devenir ennuyant ; ou déprimant. Surtout, et c’est à cela que je voulais en venir, nous ne sommes plus maintenant devant de telles politiques délétères ; ce qui va se produire, dans les prochaines années, est le démembrement de l’université québécoise.

Je n’apprends rien à personne : le péril que l’université vit présentement, c’est celui de compressions énormes qui doivent être faites dans l’année en cours et l’année suivante (où ce sera encore pire). Je peux parler de mon université : 16 millions de dollars. Oui, 16 millions pour une université qui, comme tant d’autres, n’a à peu près plus rien à couper. Et le double l’an prochain. On nous consulte pour savoir où il faut geler, pour ensuite amputer. C’est de bonne foi que les dirigeants agissent, certes, mais d’une foi qui s’aveugle elle-même. En fin de compte, le Sommet sur l’enseignement supérieur n’aura été, comme le disait Alfred DesRochers à propos de l’effervescence des années 1930, qu’un « feu d’artifice au-dessus de notre crépuscule ». Il faut bien, maintenant, se rendre à cette évidence : au Québec, on se fiche de nos universités.

Les raisons de notre désintérêt

Nous n’avons plus, pour idéal collectif, que le « déficit zéro ». Et il nous mobilise tous ; le maquillage des mots le nomme « effort budgétaire », « défi budgétaire ». Souvenons-nous de la déclaration peut-être apocryphe de Churchill : il aurait répondu, face à un projet qui consistait à couper dans les arts pour financer la guerre : « Mais alors, pourquoi nous battons-nous ? » Vraie ou fausse, cette repartie porte une leçon : nous acceptons, dans le silence, que nos universités soient sacrifiées pour la guerre contre le déficit zéro.

Les capitaines du vaisseau se demandent sur quel récif il est préférable d’échouer. Où sont ceux qui, plutôt que d’être la main qui tient le couteau, devraient défendre l’institution universitaire ? Bref, que font nos recteurs et principaux ? Comment voient-ils leur rôle dans cette tempête ? Quand aurons-nous l’impression que nos dirigeants, unis, protègent l’université québécoise avant de « positionner » leur propre institution quand les choses vont bien, et d’orchestrer les coupures dans les temps mauvais ? Quand verrai-je, chez ces dirigeants, l’intellectuel qui résiste ? Nous acceptons, dans le silence, que l’université se fracasse sur le récif du déficit zéro.

Nous n’avons aucune vision de ce qu’est une université. Lisez, ou relisez le rapport de Bissonnette et Porter émanant de l’un des cinq chantiers du Sommet, celui d’un projet de loi-cadre : « Seule institution à avoir traversé durablement près d’un millénaire et connu presque toutes les civilisations, [l’université] a réussi à survivre et à vivre non seulement en raison de ses fonctions d’enseignement et de recherche, mais surtout en raison du message intangible qu’elle incarne. Aucun autre lieu, au sein de nos sociétés, n’a un rapport aussi intégral au savoir, de sa création à sa transmission en passant par ses usages et ses voies d’accès. » Un tel énoncé semble être à des années-lumière du discours présent ; pourtant, c’était il y a très exactement un an. C’est ce « message intangible » qui s’émiette maintenant sous les coups et coupures du gouvernement, et dans l’indifférence collective.

Albert Camus, lui qui n’a jamais séparé la morale de la politique, a posé au centre de L’homme révolté cette réalité centrale : l’homme est la seule créature qui sait dire non. Mais, à voir cette acceptation de la défaite, je suis en train de croire que, dans le fond, l’université, le Québec s’en fiche. Ce qu’il m’a fallu de temps pour me rendre à l’évidence… ! C’est peut-être ce qui arrive quand on aime trop.

À moins que… à moins que j’invoque la dernière phrase de Menaud, maître-draveur, de Félix-Antoine Savard, après que Menaud, dépossédé, eut sombré dans la folie et que le vieux Josime prophétise : « C’est pas une folie comme une autre ! Ça me dit, à moi, que c’est un avertissement… »

34 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 23 septembre 2014 03 h 50

    Ignorance, mon amour...

    Quand on commence individuellement à accepter l'idée de ne regarder les réalités que par le petit bout de la lorgnette, on arrive à ne plus trouver collectivement qu'inconfortable et supperflu d'essayer de faire autrement.
    Et alors, les efforts individuels et familiaux qui sont nécessaires pour se donner un véritable cadre de pensées critiques, deviennent d'une apparence entièrement facultative à la société.
    D'ailleurs, de toute époque, ne fut-il pas toujours bien plus facile d'étendre le règne de l'ignorance, que d'accepter les contraintes de la connaissance ?
    Bien que cela soit, oui Monsieur Hébert, merci de votre texte, une vraie folie...

    • Cyril Dionne - Abonné 23 septembre 2014 22 h 21

      Le problème avec le sous-financement des universités et des universitaires n'est pas le résultat de l'ignorance, mais plutôt directement proportionnel aux croyances et la pensée archaïque des bureaucrates des tours d'ivoire qui pensent que le savoir, le savoir-être et le savoir faire doivent s'acquérir dans des institutions de béton qui coûtent des fortunes à maintenir et inversement proportionnel au concept des cours en ligne qui mènent à la même formation. Et penser à ceux qui sont gratuits et disponibles à partir d'un clic de souris dispensés par des universités telle le que MIT, l'Université Columbia, l'Université de Manchester, l'Institut de physique et de technologie de Moscou, l'Université de Melbourne, l'Université de Leyde et j'en passe qui donne accès à une éducation de niveau mondial évidemment sans diplômes officiels. Et depuis quand a-t-on besoin d'une enceinte universitaire pour apprendre à penser, élitisme oblige ?

      Et pas un mot sur les frais de scolarité. Loin de moi de défendre les voleurs du PLQ, mais au bout de la ligne, ce sont les contribuables qui paient la facture de tout ceci.

    • Marc-Antoine Parent - Abonné 24 septembre 2014 07 h 35

      À M. Dionne. Un problème de ces cours "gratuits", c'est qu'ils sont conçus par des enseignants, qu'il faut bien payer. Et pas seulement leur salaire, mais leur activité de recherche, qui seule permet que l'enseignement ne soit pas une répétition des idées reçues. Une communauté de recherche a besoin d'un lieu physique pour ses infrastructures de recherche. Et sans recherche publique, nous en sommes réduit à accepter les résultats de la recherche privée sans possibilité de critique; on voit ce que ça a donné avec la cigarette ou les pesticides.
      Le MIT peut bien se payer une telle dépense et la passer au compte de la publicité, mais ils se préparent à capturer une clientèle mondiale, et ça pose aussi le problème de la concentration des savoirs et de la pensée unique.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 24 septembre 2014 11 h 07

      Pour mémoire, Hélène P. Tremblay et Pierre Roy ont déposé un rapport d'étape du chantier sur le financement des universités en décembre 2013, lequel recueillait les suggestions contenues dans les nombreux mémoires présentés dans le cadre du Sommet. Devait suivre en juin 2014 un rapport final comportant une synthèse des points de vue, mais aussi des avis d'experts destinés à fournir un argumentaire rigoureux à l'appui d'éventuelles recommandations. Entre temps, paraît-il, il y a eu des élections... et le rapport n'a pas été publié... et nulle explication n'est donnée au MESRS.

      Ce n'est d'ailleurs pas de ce côté qu'il faut chercher. Le seul « paramètre » qui commande actuellement toutes les actions du gouvernement, toutes missions confondues, c'est le dogme du retour à l'équilibre. Pour l'instant, ça fonctionne de manière paramétrique. Après les premières volées de recommandations de la commission permanente de révision des programmes... ça va être la même chose, sauf qu'on aura raffiné un peu les techniques chirurgicales, sans la moindre réflexion sérieuse sur l'à propos d'amputer tout le patient d'après la plaie.

      Mais le rapport final, lui? Quelque part cet hiver, un addenda où il sera davantage question de la « contribution » attendue des universités à l'établissement d'une saine gestion des finances publiques... avec tout juste ce qu'il faudra de références aux préoccupations soulevées dans le cadre de ce chantier.

      Tout cela pour dire, M. Hébert, que le problème, c'est moins cette indifférence collective dont vous taxez un peu injustement les citoyens (il faudrait à cet égard interpeler aussi les étudiants, ce dont vous vous gardez!), mais que nous excellons plus à nous indigner et à nous révolter qu'à réclamer avec rigueur que les gouvernements gouvernent dans un réel respect des institutions. Le gouvernement Couillard n'avait pas le droit de mettre cet exercice démocratique sur la glace. Il faut le lui dire et exiger le dépot du rapport.

    • Cyril Dionne - Abonné 24 septembre 2014 17 h 47

      @ Marc-Antoine Parent

      Pour les cours gratuits, on ne parle que d'une poignée de gens que les universités d'ailleurs paient pour produire ces cours de très grandes qualités. Pas les dizaines de milliers de professeurs qui gravitent autour de ces tours d'ivoire.

      Cependant, je suis d'accord avec vous en ce qui concerne les infrastructures de recherche pour la communauté scientifique. Mais quand il s'agit de professeurs de littérature, de sociologie ou de philosophie, je crois, que non seulement les cours aux étudiants peuvent être donnés hors campus (en ligne), mais aussi la recherche opérationnelle peut se faire sans être camper dans des murs de béton sur un campus universitaire.

      Aujourd'hui, la concentration des savoirs est un mythe M. Parent comme pour la pensée unique. Nous sommes tous interconnectés sur la planète et la plupart des gens ont accès au tout dernier développement dans toutes les sphères de l'activité humaine. Il s'agit tout simplement de faire l'effort de comprendre notre monde qui nous entoure. Mais quand on parle d'effort dans la société des enfants roi version 2.0, on semble trop exiger.

  • François Ricard - Inscrit 23 septembre 2014 05 h 32

    Le financement universitaire est à revoir

    Les universités anglophones reçoivent 29% du financement étatique québécois et 35% du financement fédéral accordé aux universités, selon le chercheur Marc Chevrier. Pourtant la minorité anglophoe québécoise ne compte que pour 8,5% de la population.
    64% des diplômés en médecine et 74% de tous les docteurs quittent le Québec une fois le diplôme obtenu selon Radio-Canada. Donc tous ces diplômés ne paient jamais un sou d'impôt au Québec une fois sur le marché du travail. Nous avons subventionné leurs études sans jamais pouvoir espérer un certain retour.
    Selon les chiffres de notre gouvernement, cités par Mme Marois, il nous en coûte
    29 942$ par année par étudiant.
    Selon la même source, la somme la plus élevée exigée des étudiants étrangers est de 16 000$ McGill voudrait hausser cette somme pour le MBA. Mais McGill n'a pas encore procédé à cette hausse.
    Nous subventionnons donc ces gens à hauteur de 13 242$ annuellement. Des gens qui ne paient et ne paieront jamais aucun impôt au Québec.
    Avant de dépenser, n'y aurait-il pas lieu de voir où nous pourrions économiser?

    • Louise Melançon - Abonnée 23 septembre 2014 09 h 57

      Quel scandale.... merci Monsieur Ricard de ramener ce sujet... Nous sommes toujours, comme québécois francophones, dominés par l'élite anglophone...

    • Claude Laurent - Inscrit 23 septembre 2014 19 h 06

      Peut on diminuer les salaires des recteurs ?

  • Sébastien Bouchard - Inscrit 23 septembre 2014 05 h 46

    Les recteurs

    Le problème de l'université est que les recteurs sont tous des libéraux purs et durs. Je me souviens d'avoir entendu un recteur se féliciter publiquement du changement de gouvernement. Il a même été jusqu'à célébrer la nomination d'Yves Bolduc comme Ministre de l'Éducation.

    Après avoir travaillés aussi fort contre l'ancien gouvernement et s'être félicités publiquement du retour de leur chums au gouvernement, les recteurs n'ont plus aucune crédibilité pour défendre l'université québécoise.

  • Pierre Germain - Inscrit 23 septembre 2014 07 h 43

    Cher Monsieur Hébert,

    Quelle est votre position sur ces professeurs d'université qui, sur leur temps de travail et avec les équipements de l'Université et avec la bénédiction de celle-ci, exécutent des mandats de consultation dont les revenus vont intégralement dans leurs poches?

    Que pensez-vous de la règle en vigueur dans bien des départements qui dit qu'un professeur peut consacrer 20 % de son temps à des projets personnels?

    Que pensez-vous des salaires des recteurs, vice-recteurs et doyens qui ont explosé? Que pensez-vous du fait que les professionnels des universités sont sous-payés par rapport au marché alors que les profs des universités québécoises prônent la parité salariale avec ceux des universités albertaines, là où le coût de la vie n'a pas de commune mesure avec celui du Québec?

    • Louise Melançon - Abonnée 23 septembre 2014 09 h 59

      L'artic le de monsieur Hébert est très vrai, très i portant.... mais les questions que vous posez sont aussi très pertinentes!

    • Pierre Hébert Université De Sherbrooke, Flsh - Abonné 23 septembre 2014 12 h 59

      Cher monsieur Germain,
      Je vous remercie d’avoir pris la peine de donner votre opinion sur mon texte. Et je vais non pas vous répondre, car je n’ai pas de réponses précises, mais assurément vous donner mon avis.
      Vous comprendrez que, étant en études littéraires, je reçois rarement des mandats de consultation ! Mais je sais que ce dont vous parlez peut fort bien exister; mais comme on ne peut pas être de tous les combats, je laisse celui-là à des gens plus éclairés que moi.
      Quant à consacrer 20 % de son temps à des projets personnels (et là, encore, qu’entend-on par « personnels »), s’ils ne concernent ni la recherche, ni l’enseignement, ni le service à la collectivité, volets de notre tâche, alors j’estime que c’est non avenu.
      Les fameux salaires… Ce que vous dites est juste mais, en ce qui concerne les doyens, c’est une prime qui n’a aucune commune mesure avec ce que vous signalez. En fait, nous savons bien que ce n’est pas en diminuant les salaires des recteurs que nous allons régler le problème actuel. Ces salaires sont, à mon avis, l’indice d’un problème plus profond, auquel n’échappe d’ailleurs pas le salaire des profs : l’approche compétitive. L’argument, si jamais c’en est un, est qu’il faut un salaire concurrentiel pour garder nos profs et tutti quanti au Québec. Garder des profs? Combien? Quelques « vedettes »? Et que penser des ces trop nombreux étudiants, étudiantes qui font un doctorat, et qui n’ont pas l’occasion « d’exercer leur passion »? Quand on cessera d’être obsédé par cet « exode des cerveaux » et de déterminer des politiques salariales en conséquence, alors on verra un drame autrement plus grave, celui de ces personnes qui ont fait plus de vingt ans d’étude, et qui n’ont pas d’emploi dans leurs compétences. Quand nous nous rendrons compte que ces pertes-là sont autrement sérieuses, individuellement et collectivement, alors nous changerons de point de vue. Mais je risque de ne pas voir cela de mon vivant.
      Cordialement, PH

  • Pierre Germain - Inscrit 23 septembre 2014 07 h 54

    Ah! J'oubliais encore! Pourquoi un, disons, vice-doyen qui retourne prof après son mandat conserve-t-il son salaire de vice-doyen? Merci de me répondre, Monsieur Hébert.

    • Louise Melançon - Abonnée 23 septembre 2014 09 h 58

      Non, Monsieur Germain.... je parle par expérience....

    • Pierre Germain - Inscrit 23 septembre 2014 17 h 38

      Allons donc, Madame Melançon! Vous et moi savons très bien qu'un vice-recteur qui retourne professeur ne retombé pas du jour au lendemain avec un salaire de prof. Son salaire est, dans le pire des cas, rajusté graduellement et lentement à la baisse, et dans le meilleur des cas son salaire est gelé à celui de vice-recteur jusqu'à ce que le salaire de prof le rattrape via l'inflation.

    • Pierre Hébert Université De Sherbrooke, Flsh - Abonné 23 septembre 2014 22 h 29

      M. Germain,

      Votre question portait sur les vice-doyens, et ce que répond madame Melançon est juste; quant aux recteurs et vice-recteurs, c'est une autre affaire...

      Pierre Hébert