Que dire et ne pas dire à l’Assemblée nationale

Les élus québécois sont doublement déchirés linguistiquement. D’une part, la norme la plus basique du français leur échappe souvent. De l’autre, ils sont fermement soumis à une norme interne, celle du Parlement du Québec : il leur est interdit d’avoir recours à certains mots spécifiques dans l’exercice de leurs fonctions. On les imagine hésitants entre ce qu’ils peuvent dire et ce qu’ils ne peuvent pas dire, entre ce qu’ils croient incorrect et ce qu’ils pensent correct.

À l’usage des représentants du peuple, les présidents successifs de l’Assemblée ont concocté, depuis avril 1984, une liste de « Propos non parlementaires », fréquemment augmentée de choses à ne pas dire ; il y a plus de 300 de ces mots et expressions à éviter.

Qu’arrive-t-il quand des « Propos non parlementaires » sont tenus malgré tout ? On demande au contrevenant de retirer ses paroles. Mais de quoi s’agit-il précisément ? Quelle langue peut-on parler, ou pas, à Québec ?

À l’index

Dans la mesure où personne n’a le droit de comparer le « Salon bleu » à une « basse-cour », ou une de ses parties à un « poulailler », il va de soi que les comparaisons avec d’autres règnes du vivant ne sont pas les bienvenues. Sus aux « bebites », au « chien de poche », au « cochon », aux « moutons », au « pauvre petit pitou ». Vous aimeriez « distinguer un chien qui jappe d’un chien qui mord » ? Allez faire ça ailleurs. De même, « pelleter du fumier », ça ne se fait pas ni ne se dit.

Dans la liste des « Propos non parlementaires », on a évidemment retenu plusieurs insultes, plus ou moins graves : « bandits », « con » et « conneries », « deux de pique », « épais », « eunuques », « fainéants », « fou »/«folle »/«folies », « fourbes », « grossier personnage », « imbécile », « innocent », « justicier de bas étage », « lâche », « matamores », « menteur », « pickpockets », « pleutre », « poltron », « sauvages », « fraudeuse » (mais pas « fraudeur »). D’autres expressions aussi peu amènes, mais propres au français du Québec, se retrouvent dans la liste : « gorlots », « nono », « politicien patronneux », « sans coeur », « tata », « ti-coune », « vire-capot ». La plus personnalisée est « tête de slinky », celle de Stéphane Bédard, selon Jean Charest.

Le français, c’est bien assez compliqué pour les députés. Ils n’ont pas intérêt à s’aventurer dans d’autres langues. Pour eux, pas de « bullshit », « cheap », « cover up », « loser », « peddleur », « sale job », « Yes man ». À côté de ces emprunts à l’anglais, un seul mot italien est proscrit : « omertà ».

Deux adjectifs, bien français ceux-là, seraient particulièrement dangereux : « crasse » (« impuissance crasse », « incompétence crasse », « inconscience crasse ») et surtout « petit » (« parc des petits amis », « petit gouvernement », « petit ministre », « petite — et basse — politique », « petits amis du parti » ou « du régime »). Il est vrai qu’en politique la grandeur est généralement meilleure conseillère que la petitesse.

Censure

À lire la liste des « Propos non parlementaires », on se demande comment les élus peuvent dire ce qu’ils ont à dire. Vous voulez dénoncer l’« hypocrisie » et les « hypocrites » ? Non. Vous croyez qu’on vous « cache » des choses ? Non. Vous trouvez un comportement « déshonorant » ? Non. Des choses vous semblent « fausses » ? Non. Vous souhaitez dénoncer des « basses oeuvres » ? Non.

Cette censure préventive n’a pas seulement pour effet de compliquer la tâche des députés, en les empêchant d’utiliser des centaines de mots et d’expressions. Elle les prive également d’un vocabulaire imagé. Le plus connu de ces mots est « girouette », que Jean Charest associait à Mario Dumont : pareille icône patrimoniale ne doit plus être agitée sur la colline parlementaire. On doit aussi déplorer l’ostracisme dont souffrent l’« aigrefin », la « bigoterie », l’« esbroufe » le « fanfaron », l’« hurluberlu », les « tartuferies », voire le « sépulcre blanchi ». Voilà de beaux mots, menacés de disparition.

De même, l’invention verbale n’est pas bien vue à Québec. L’homonymie subtile (« cimenteur » et « si menteur ») est refusée. Il en va de même pour l’allitération : le « cocu des caquistes », le « fin finaud », le « fligne-flagne » ne sont pas les bienvenus. Pas question, non plus, d’évoquer le « Bonhomme sept-heures » ou d’écraser son adversaire en disant qu’il se comporte comme « une carpette » ou comme « un tapis de porte ». Il faut parler comme tout le monde ; bref, comme personne.

Ridicule

On notera surtout qu’un « propos » ne peut devenir officiellement « non parlementaire » que s’il a été prononcé au Parlement et que le président de la Chambre l’a jugé tel. Un élu peut donc, pour l’instant, traiter un de ses adversaires de « pédé », de « nazi » ou de « fasciste » — mais pas de « boucher de Charlesbourg » ou de « mousquetaire de Joliette ».

À l’Assemblée nationale du Québec, le ridicule ne tue pas. Quand ils parlent, certains députés se ridiculisent ; pourtant, personne parmi leurs pairs ne sanctionne leurs fautes. En revanche, des mots, souvent parfaitement banals et corrects, leur sont interdits. Conçue comme un outil pour éviter les débordements, la liste des « Propos non parlementaires » est aujourd’hui un foutoir où cohabitent les clichés les plus éculés et la langue vivante, la langue figée et l’inventivité, de vraies insultes et des mots de la vie de tous les jours.

Oui, bien sûr : « ridicule » se trouve sur la liste des « Propos non parlementaires ».

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’une revue afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages d’un des derniers numéros de leur publication. Cette semaine, un texte du dernier numéro de la revue Mœbius (no. 142, revuemoebius.qc.ca).
10 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 23 septembre 2014 08 h 28

    L'arrière banc

    Plusieurs députés de la zone habituellement appelée "arrière banc" ne disent jamais rien, monsieur Melançon.

  • Gilles Bousquet - Abonné 23 septembre 2014 08 h 29

    Ce qui est encore plus ridicule

    En voyant la photo de notre Assemblée nationale, on remarque que l'addition de nouveaux députés, avec les années, (ils sont maintenant 125) a réduit la distance entre les banquettes des députés du pouvoir et ceux de l'opposition, ce qui fait qu'ils peuvent se défier de près, les yeux dans les yeux, en plus des mots insultants qu'ils se lancent de plus près aussi.

    Il y a trop de députés, par citoyens, à notre Assenblée nationale, comparé àux autres provinces canadiennes. Faudrait, au moins en enlever 25, ce qui serait encore trop mais moins pire. Faire ça, s.v.p., avant de couper ailleurs, pour montrer l'exemple. Ça nous coute trop cher, non seulement de salaires amis de leurs généreux, très généreux fonds de pension.

    • Sylvain Auclair - Abonné 23 septembre 2014 13 h 16

      En Sakstachewan, avec un million d'habitants, on a 58 députés.
      Au Québec, la même proportion nous donnerait autour de 475 députés...
      Si on prend pour modèle l'Ile-du-Prince-Édouard, ça nous donnerait plus de 1500 députés... Même la quotient habitants/députés de l'Alberta nous amènerait à environ 175 députés.

    • Yvan Dutil - Inscrit 24 septembre 2014 09 h 01

      Désolé monsieur Bousquet, vous êtes dans le champs. La député du Québec est en bas de la moyenne des parlements représentant des population comparable. La moyenne se trouve au environ de 200 représentants.

      C'est l'Ontario qui ets sous-représentée. UN élan de populisme mal avisé qui a fait augmenter la facture pour les contribuables, car si le nombre de députés a diminué, le nombre de bureaux de circonscriptions électorales a augmenté encore plus.

      En fait, il serait probablement utile d'augmenter le nombre d'élus afin de diminuer la distance entre ces derniers et la population en général.

  • Robert Henri - Inscrit 23 septembre 2014 09 h 01

    Pour résumer...

    Pour résumer, on n'a pas le droit de dire la vérité au parlement.

  • Gaston Deschênes - Abonné 23 septembre 2014 09 h 47

    Dérive

    Il serait intéressant de faire une analyse diachronique. Jusqu'aux années 1980, la liste des propos non parlementaires était très courte. Il y a probablement une relation à faire avec la télédiffusion des débats: la moindre expression un peu piquante lancée en public fait bondir dramatiquement la personne visée et le président décrète l'interdiction plus facilement qu'autrefois. On ne peut dire d'un ministre qu'il "joue au Bonhomme sept-heures" ni qu'il est le "grand absent des régions". Totalement ridicule. On se demande parfois si le président connaissait bien le sens des mots utilisés.

  • Nestor Turcotte - Inscrit 23 septembre 2014 11 h 34

    Claude Ryan

    Claude Ryan disait que si l'on devrait tout DIRE tout ce qu'on sait en politique, on ne pourrait pas durer plus de 15 minutes... en politique.

    Alors, les députés font quoi? Du théâtre, de la représentation, du figuratif. Je voyais hier le député de ma circonscription dire qu'il n'avait pas pris de vacances...pour montrer qu'il était toujours à la disposition des gens. Je vu sa photo dans le journal, en train de pêcher le saumon....

    Je regarde tous les jours la période de questions et réponses orales.Je n'ai pas besoin d'aller au théâtre. Il suffit de regarder le pièce de 45 minutes pour ...rire aux larmes.

    • Patrick Lépine - Inscrit 23 septembre 2014 16 h 46

      Ou pleurer aux éclats...