Alors, on fait quoi au juste ?

Claude Morin, René Lévesque et Marc-André Bédard en 1974
Photo: Alain Renaud Le Devoir Claude Morin, René Lévesque et Marc-André Bédard en 1974

Pour tout gouvernement du Québec, tolérer les conséquences du coup de force de 1980-1981 — par lassitude ou parce qu’il s’imaginerait désarmé devant elles — équivaudrait à renoncer à défendre les positions soutenues par ses prédécesseurs depuis des décennies, et ne rien entreprendre d’original pour redresser la situation reviendrait à abdiquer devant la conception trudeauiste du Canada.

Pour débloquer les choses, il serait vain de miser sur une initiative qui viendrait d’Ottawa ou du reste du Canada. Vain également, on l’a compris, de compter sur un référendum gagnant qui aurait la souveraineté pour thème. Est-ce à dire que le Parti québécois, de retour au pouvoir, serait pour autant condamné à attendre que, grâce à son militantisme ou à quelque crise, les conditions deviennent propices à l’organisation d’un nouveau référendum ? Nullement. Si, comme je l’ai dit plus haut, la souveraineté est et doit demeurer le moyen privilégié du PQ pour atteindre l’objectif que constitue l’épanouissement de l’identité québécoise, il ne s’ensuit pas que l’impossibilité présente de recourir à ce moyen le prive automatiquement de tout autre.

Chez un gouvernement péquiste, la passivité et le renoncement seraient incompréhensibles, inouïs. Pour s’épargner un combat qu’il détesterait devoir livrer au sein du régime, il donnerait tacitement sa caution à une perfidie dont il a pourtant été le premier à condamner, avec Dieu sait quelle vigueur, l’impact délétère ! Ce serait décidément insensé.

En arrière-plan, il y a également la mondialisation en cours qui tend à niveler les différences nationales. Faudrait-il la subir avec résignation chez nous parce qu’un gouvernement péquiste aurait décidé qu’il n’y a rien à faire, sauf accéder à la souveraineté qui, pour le moment, ne se profile hélas pas à l’horizon ?

De plus, à la mode dans nos milieux branchés — équivalents de la « gauche caviar » en France —, un certain snobisme, avatar de la rectitude politique, tient pour périmée l’idée de nation et pour « ringard » le besoin d’affirmer la spécificité québécoise, de la défendre et de la renforcer. Quant au multiculturalisme dans son sens Canadian, il est devenu une norme morale, presque religieuse, que l’on oppose volontiers et en toute bonne conscience aux aspirations québécoises.

À quoi il faut joindre l’idéologie capitularde des bonnententistes et des prosélytes postmodernes de la dilution nationale, qui considèrent en fait que la tolérance envers l’Autre doit se traduire chez nous par la bonasserie et, pourquoi pas, par l’autoflagellation. Règle qui ne vaut que pour les Québécois « de souche », naturellement racistes, bien entendu, et bornés. Aucun peuple ailleurs au monde n’est ainsi invité à être discret au point de s’effacer. Nous sommes chez nous au Québec, mais, selon la vision désincarnée de nos cosmopolites du cru et autres conquis contents, cela ne devrait pas trop paraître !

On est porté à se demander à la blague quelle sorte d’acte épouvantable nous aurions commis comme peuple — ou aurions le sombre dessein de commettre — qui puisse exiger notre repentir d’exister, auquel se lierait, pour faire bonne mesure, notre résolution rédemptrice de nous éclipser en silence.

Démarche possible

Les considérations développées jusqu’ici mènent à une démarche dont les modalités exactes dépendraient, comme il se doit, de la conjoncture.

L’Assemblée nationale approuverait une résolution qui expliquerait brièvement pourquoi aucun gouvernement québécois n’a ratifié la Constitution imposée au Québec en 1982, évoquerait les tentatives ultérieures visant à corriger la situation ainsi créée (l’Accord du lac Meech et l’Accord de Charlottetown), rappellerait les prises de position sur la nation québécoise votées à Ottawa et à Québec dans les années qui suivirent et préciserait que la résolution est conforme à la procédure suggérée par la Cour suprême.

La résolution présenterait ensuite la liste des éléments qui seraient de nature à réparer le gâchis du « rapatriement ». On peut penser que ces éléments s’apparenteraient à ceux qui ont été mentionnés dans la nomenclature présentée plus haut.

La résolution adoptée, le gouvernement du Québec la transmettrait formellement au gouvernement fédéral. De concert avec l’Assemblée, il évaluerait le résultat des pourparlers qui s’ensuivraient.

En cas de retard indu ou de refus fédéral sous un prétexte quelconque, interviendrait alors la volonté des Québécois eux-mêmes, comme citoyens, pas seulement celle de leur Assemblée nationale. Le gouvernement soumettrait à un référendum une proposition globale qui, émanant de la résolution déjà votée, référerait à la totalité ou, selon les circonstances, à plusieurs des éléments nécessaires à une authentique reconnaissance constitutionnelle de la nation québécoise. La question référendaire pourrait ressembler à ceci : Approuvez-vous la proposition sur (tel sujet) votée par l’Assemblée nationale ?

Le référendum pourrait se tenir après un délai raisonnable suivant la transmission de la résolution à Ottawa. Il existe cependant une autre possibilité. Elle éviterait une campagne référendaire à l’intérieur d’un mandat gouvernemental au cours duquel des dossiers importants (santé, éducation, économie, finances publiques) exigent l’attention des élus. Moyennant une modification de la Loi sur la consultation populaire, le référendum pourrait coïncider avec la campagne électorale où le gouvernement demanderait le renouvellement de son mandat. La simultanéité élection-référendum se pratique déjà dans d’autres pays. Une double consultation accroîtrait certainement la participation populaire, tant à l’élection qu’au référendum, à un moindre coût pour les deux ensemble que s’ils étaient séparés dans le temps.

Il va de soi que l’obligation de négocier induite par la Cour suprême ne signifie pas qu’elle mènerait immanquablement à un accord. La suite dépendrait de la réaction des Québécois au déroulement des événements. Actuellement, le Parti québécois ne peut pas entreprendre la démarche décrite ici, mais il pourrait l’ajouter à son programme.

Pour certains, cette démarche paraîtra, à première vue, se situer dans le prolongement des essais passés de négociations constitutionnelles globales, toutes infructueuses et exaspérantes, j’en sais quelque chose. À première vue, peut-être. À la réflexion, pas du tout. Elle serait au besoin fondée sur l’approbation préalable et vérifiable de la population, ce qui n’a jamais été le cas auparavant.

À défaut d’une souveraineté prochainement réalisable, il faut, pour consolider et manifester l’identité nationale qui caractérise le Québec, se tourner vers les moyens encore disponibles. D’où la nécessité, non seulement pour le PQ, mais pour l’ensemble des Québécois, de s’orienter vers un projet qui a, lui, l’avantage de convenir d’emblée à une forte proportion d’entre eux, même s’il déplairait à Ottawa et au reste du Canada : la reconnaissance explicite de la nation québécoise dans la Constitution canadienne. Un tel projet collerait à la tendance la plus lourde de notre société, sa conscience de former une nation. La réalisation du projet annulerait, en ce qui la touche, les séquelles néfastes du coup de force de 1980-1981 tout en gardant l’avenir ouvert. On passerait des belles paroles sur la nation québécoise à des actes qui leur donneraient un effet concret.

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8 commentaires
  • Carl Lustig - Inscrit 22 septembre 2014 03 h 06

    Une stratégie parfaite...

    pour le PLQ. J'espère que Couillard en prendra bonne note.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 22 septembre 2014 07 h 52

    Le Non !

    Ce que je vois dans ce texte est ''La définition du NON'' avant le référendum. Excellente idée !

    L’Assemblée nationale propose ses demandes au gouvernement Canadien pour demeurer dans l’ensemble. Et si ces conditions ne sont pas rencontrées, nous faisons ensuite un référendum pour clarifier la position des québécois.

    Le hic dans l’affaire est que ce référendum devient le ''dernier'' ! Y a pas de ''Si je vous comprends bien, vous me dites : À la prochaine fois.''

    Il ne peut avoir que 3 solutions : Le Canada accepte nos propositions et le sort de tous s’améliore. Ou : Le Canada refuse et nous prenons notre baluchon pour faire notre propre chemin. Ou : On se fait refuser et on accepte de plier l’échine à tout jamais (on se ferme la gueule).

    Quel que soit le dénouement, les deux cases sur le ballot sont claires, le oui est défini et le non tout autant. Le ''oui'': Un nouveau pays; le ''non'' : Le statut-quo. Y a pas de tergiversations, pas de tataouinage, pas de promesses vaporeuses, ni de faux espoirs de recevoir dans un avenir incertain ce qu'on ne veut pas nous accorder aujourd'hui. Il ne reste que la campagne de peur.

    Ça prend du cran !

    Mon opinion ? On l’a pas ! À 51 contre 49. La raison ? Le syndrome de la femme battue.

    Y a une phrase que mon neveu de 35 ans m'a fait découvrir : ''Chu pas ben là-dedans !'' Elle résume tout et donne tous les courages. Mais ça... c'est mon opinion personnelle et n'engage que moi. (J'ai voté oui aux deux référendums et je voterai oui au troisième... si je vie assez longtemps.)

    Comment il disait notre Couillard ? : ''Nous formons le seul groupe homogène en Amérique du nord !'' (Je ne site toujours bien pas un séparatisse ici.) Et si nous en faisions quelque chose ?

    Bonne journée.

    PL

  • Pierre Bernier - Abonné 22 septembre 2014 08 h 28

    Le plus difficile : agir !

    Une consultation pour affirmer le noyau "dur" du consensus québécois.

    Ceci n'est pas un coup d'État comme celui conduit en 1982 ... sous prétexte du changement promis.

    C'est simplement faire le plus "difficile" maintenant...

  • Antoni Wysocki - Inscrit 22 septembre 2014 09 h 56

    DESTINATION = de + sti + Nation + ?…

    La diversité c’est la base de tout - tant de la vie biologique que celle - sociale …

    Ce qui compte - c’est lidership des individus …

    Les parties ne sont que des outils qui s’usent et doivent être remplacés avec l’avancement du temps et de circonstances …

    Devenant vieux - parties - concentrés sur la prise du pouvoir afin de garder/retrouver les privilèges acquis et non celle de l’indépendance pouvant les déloger - ont manqué l’occasion unique de renouveau avancé par inoubliables Carré Rouges …

    Souvenez-vous la brochure référendaire de M. Jacques Parizeau du 1995 avec fameuse page laissée blanche à la fin pour que chacun puisse préciser dans quel sorte de pays il (elle) aimerais de vivre ?…

    Ce ne sont pas les parties (même - les exemples de leurs inoubliables personnages) mais cette page laissée blanche qui a changé ma façon de penser, ma perception et le sens de vie …

    Le résumé de mes réflexions à pris les quatre pages - affichées dans la vitrine du « rondo-turcot » depuis deux ans …

    Ce sont les réflexions d’un vieux ex ingénieur conseil « importé » de la Pologne - essayez préciser les vôtres et vous redécouvrez vite - ce qu’il faut faire au lieu de perdre le temps à coller les pots déjà cassés … ;-)

    P.S. - C’était écrit pour: « DESTINATION Premier pas pour un grand chantier » qui n’accepte pas de commentaires ...?!… ;-(

  • Claude Bariteau - Abonné 22 septembre 2014 10 h 39

    Le piège canadien de Claude Morin



    Morin propose qu’un gouvernement du Québec demande à celui du Canada d’adopter « des éléments (variables) nécessaires à une authentique reconnaissance constitutionnelle de la nation québécoise ». S’il refuse, ce gouvernement tiendrait simultanément une élection et un référendum sur ce sujet.

    Si rien n’aboutit, la suite reviendrait aux Québécois qui, parce qu'ils ont conscience de former une nation », parviendrait à convaincre un jour le Canada d'annuler les « séquelles néfastes du coup de force de 1980-1981 ».

    En gros, Morin imagine le Canada miséricordieux, car, craintif des effets de la conscience des Québécois.

    Sa proposition, hélas, ne précise pas de quelle nation il s'agit.

    Est-ce une nation historique référant à une composante de la population du Québec une nation politique incluant toutes les composantes ? Il ne le dit pas. Par contre,
    il soumet cette « nation ? » à la reconnaissance au pouvoir canadien, ce qui « la ? » place en position de subordination.

    Une quête de reconnaissance est le propre des nations définies historiquement et culturellement. Il n’en est pas ainsi d’une démarche faite par une nation politique façonnée historiquement et en quête d'un contrôel sur les décisions qui la concerne.

    Ces nations ne se placent pas en position de subordination. Elles cherchent à s’affirmer et, là où ça se produit, leur affirmation passe par une volonté de changer la structure du pouvoir pour faire en sorte que les décisions qui la concernent reviennent au peuple et que ce dernier exerce un contrôle sur les pouvoirs législatifs et exécutifs.

    De toute évidence, Morin rejette cette démarche et accepte d’opérer dans le cadre canadien.