Reconstruire les ponts

Le Parti québécois a obtenu, le 7 avril dernier, le pire résultat de son histoire. Le message reçu de la population pourrait se résumer ainsi : « On ne vous suit plus car on ne vous reconnaît plus et on ne sait plus où vous voulez nous emmener. » En ce qui concerne la question nationale, le référendum s’est invité dans la campagne, alors que le projet d’indépendance en lui-même n’a fait l’objet d’aucun réel débat. Les adversaires ont parlé de la mécanique sans que les tenants du projet fassent valoir sa valeur et ses avantages, ce qui a fait dire à certains que le camp du non était bien représenté, mais qu’il n’y avait pas de camp du oui. Nous devons maintenant, avec humilité, conscients de l’ampleur de la tâche, reconstruire les ponts vers le projet de pays.

Reconstruire les ponts, c’est d’abord écouter, entendre et comprendre. C’est partir des besoins, préoccupations et aspirations des gens. Nous avons devant nous une occasion formidable de démontrer que notre obsession n’est pas le référendum, mais plutôt la volonté d’offrir aux Québécois les meilleures réponses concrètes possibles. Ce faisant, nous établirons jusqu’où ces réponses peuvent s’articuler avec les moyens d’une province, versus ce que ces réponses pourraient gagner en pertinence et en cohérence si nous avions l’ensemble de nos pouvoirs.

Depuis trop longtemps, nous avons parlé et agi en dissociant les « enjeux de société » de la question nationale, comme si on les retrouvait sur des voies parallèles. Or, en travaillant avec les Québécois sur ces enjeux et en ayant une vision intégrée de l’endroit où nous souhaitons nous rendre, nous pourrons répondre à la question centrale : pourquoi l’indépendance ? Qu’est-ce que ça va changer vraiment ?

L’indépendance : une fin… et un moyen

Car, oui, l’indépendance peut être vue comme une fin en soi, celle de la liberté et de l’autodétermination, celle de donner aux Québécois un État « normal ». Mais c’est aussi un puissant moyen. Nous avons l’obligation de ne pas en faire une fin désincarnée. Nous devons passer du rêve trop souvent abstrait à un projet concret, moderne et actuel. Il s’agit de bâtir le pays des Québécois, pas seulement le pays du Québec !

Sans vouloir figer le projet de pays dans une étiquette immuable, nous sommes en droit d’affirmer, au Parti québécois, pour quelles raisons, au nom de quels principes et de quelles valeurs, nous souhaitons que le Québec soit un pays. Si un Québec indépendant souhaitait devenir une réplique du Canada de Stephen Harper, cela serait, en théorie, son droit le plus strict. Pour plusieurs, toutefois, dont je suis, le projet de pays ne trouve sa pleine valeur que s’il permet de réaliser des objectifs déterminés, d’apporter des réponses progressistes et originales, de façonner le visage d’un Québec qui peut assumer pleinement sa différence ici et dans le monde, où sa voix pourra résonner pour défendre par exemple l’importance de la lutte contre les changements climatiques ou celle de la réduction des écarts de richesse entre les personnes et les peuples.

Reconstruire les ponts, c’est proposer un projet de pays basé sur le dialogue, sans jugements ni tabous, avec ceux qui y ont cru mais ont décroché, avec ceux qui aimeraient y adhérer mais qui ont des appréhensions, avec ceux qui s’y opposent et surtout avec les nouveaux arrivants et ceux qui, âgés de moins de 37 ans, n’étaient pas en âge de voter en 1995 et qui, pour plusieurs, n’ont jamais eu l’occasion de s’intéresser au projet, qu’ils voient souvent comme celui de leurs parents et grands-parents. Nous devons relever le défi de la pertinence.

Reconstruire les ponts, c’est aussi affirmer la nécessité d’une démarche claire, transparente, prévisible, fouillée et argumentée, sans tomber dans le piège de faire du libellé de la question ou de la date du référendum les enjeux prioritaires du débat, qui en viendront à occulter l’essentiel et à éloigner précisément ceux et celles que nous souhaitons voir nous écouter.

Refonder le Parti québécois

Finalement, reconstruire les ponts, c’est oser procéder à la refondation du Parti québécois. Cette refondation pourra permettre notamment d’affirmer notre engagement renouvelé pour la souveraineté du Québec, tout en définissant clairement « l’âme » de notre parti. Une refondation enverra le message fort que notre volonté d’entreprendre un nouveau départ est réelle. En outre, elle nous évitera de croire que la seule course à la direction et la seule venue d’un nouveau chef seront suffisantes pour nous remettre sur les rails, tout en offrant, après la course, une occasion privilégiée de refaire l’unité en travaillant sur une vision commune ambitieuse.

Je propose, pour ma part, que la place centrale qu’occupera le projet de pays dans cette refondation soit assortie d’un principe de collaboration avec les autres partis et mouvements souverainistes. Je souhaite également que cette refondation se fasse autour d’un engagement ferme pour l’équité : 1) l’équité entre les personnes, en misant d’abord sur l’éducation, l’égalité des chances et la lutte contre l’exclusion ; 2) l’équité entre les générations, avec un parti pris indéfectible pour le développement durable et l’économie verte ainsi que la réduction de l’endettement ; 3) l’équité entre les collectivités, en faisant d’un nouveau pacte avec les régions une assise du Québec moderne, fier de son territoire et dédié à le voir occupé et vivant.

Ma contribution pour la suite

Voilà des idées qui m’apparaissent porteuses pour reconstruire les ponts. J’espère qu’elles susciteront l’intérêt pour la suite des choses au Parti québécois. Après une longue et sérieuse réflexion, qui s’est imposée de manière tout aussi intense qu’inattendue à la suite des appels reçus au lendemain de la dernière élection, j’ai toutefois décidé de ne pas les porter comme candidate à la direction du parti. J’en suis venue à la conclusion que, à ce moment-ci de ma vie, ma volonté de recherche d’équilibre familial n’est tout simplement pas compatible avec l’engagement sans limites que requiert un poste de chef de parti, de première ministre et de première responsable du projet de pays du Québec, le plus important que l’on puisse offrir à un peuple.

Je les porterai toutefois dans un rôle de députée et de militante active, ce que je demeure d’abord et avant tout, afin de contribuer à ma manière à la renaissance de ce parti que j’aime profondément et que je souhaite reconstruire, accompagnée de dizaines de milliers d’autres militants, avec coeur et énergie.

9 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 20 septembre 2014 03 h 17

    C'est clair, net et précis...

    Et très compréhensible. Votre plaidoyer emporte l'adhésion: il existe, en effet, une vie en dehors de la politique.
    Quoi qu'il soit, pour avoir rencontré les Lévesque, Trudeau, Mulroney, Ryan, Parizeau, Chrétien de ce monde, j'estime que vous êtes un cran au-dessus de tous ces personnages. Excusez du peu!
    Vous êtes une femme politique faite toute d'une pièce, avec une intelligence vive remarquable, dotée d'un aplomb singulier et d'un esprit d'analyse et de synthèse exceptionnel. J'aurais bien aimé vous voir, en tant que chef du parti, confronter, à l'Assemblée nationale, un Couillard qui n'en finit plus d'utiliser son intelligence à berner les Québécois et les Québécoises et à user de toutes les ficelles de la confusion pour tenter de déjouer les petits malins qui voudraient mettre en lumière son plan de match, déjà arrêté, mais irrecevable comme tel par la majorité de la population.

    • Nicole Bernier - Inscrite 22 septembre 2014 13 h 45

      Quand on lit Mme Hivon, elle rejoint davantage ce que les nouvelles réalités imposent comme défi à relever... Elle n'est pas enfermée dans les projets de gauche du journaliste Trudeau ou Lévesque sur les lignes de piquetage du conflit de l'amiante ou de la farine... Le monde a changé M. Bernier et votre entêtement à ne pas vouloir vous renouveler conduit le projet d'un Québec différent dans les poubelles de l'histoire...

      Je suis tout à fait d'accord avec M. Hivon quand elle dit:

      "Nous avons devant nous une occasion formidable de démontrer que notre obsession n’est pas le référendum, mais plutôt la volonté d’offrir aux Québécois les meilleures réponses concrètes possibles. Ce faisant, nous établirons jusqu’où ces réponses peuvent s’articuler avec les moyens d’une province, versus ce que ces réponses pourraient gagner en pertinence et en cohérence si nous avions l’ensemble de nos pouvoirs."

      De ces questions intelligentes pourraient naître un nouveau consensus social si, seulement, la démarche est menée avec intégrité...ce qui nécessite la capacité d'empathie face aux autres

  • François Ricard - Inscrit 20 septembre 2014 06 h 09

    La refondation du PQ

    Voilà une suggestion qui plaira à tous les indépendantistes. Car, pour se renouveler, le PQ, alors, fera appel à tous les militants, jeunes et vieux. Et c'est possiblement la meilleure façon d'y amener les jeunes. Aussant et ON l'ont amplement démontré il y a deux ans. L'exercice permettra à la base de se ré-approprier ce parti indépendantiste qui, depuis plusieurs années, est au main d'aparatchiks et de carriéristes.

  • Michel Sénécal - Inscrit 20 septembre 2014 07 h 01

    Le 7 avril 2014

    7 avril 2014, défaite historique du PQ

    Ça peut aussi dire:
    On ne vous suit plus, parce que ça ne nous interesse plus.

    • Gilles Théberge - Abonné 20 septembre 2014 14 h 02

      Cela vous a-t-il déjà intéressé...?

  • Catherine Paquet - Abonnée 20 septembre 2014 07 h 36

    La prudence, ce n'est pas de la peur.,..

    S.V.P. Mme Hivon, poursuivez cette belle réflexioin et soyez le ferment d'un renouveau dans votre parti, comme vous l'êtes dans le domaine des questions les plus délicates que les sociétés ont à débattre. Mais cherchez également à introduire dans votre parti la notion que le sentiment de prudence qu'expriment souvent les citoyens devant l'inconnu, l'imprécis, le négociable, ce n'est pas de la peur. Les citoyens ont appris à être responsables de leur sécurité financière, de la nécessité de bien planifier les besoins présents et futurs de la famille et de préparer une retraite agréable. Alors, quand des citoyens exigeront de connaître, devant un prochain projet d'indépendance, en quelle devise seront converties leurs économies, quelle sera leur nationalité et celle de leurs enfants, quelles forces militaires défendront le territoire, ne laisser pas vos collègues les traiter de peureux...

  • Hélène Leclère - Abonnée 20 septembre 2014 08 h 16

    citoyenne engagée

    La vision du comment repartir du bon pied présentée par madame Hivon me rejoint parfaitement.
    La réflexion et le travail de fond sont indispensable...
    Laissons le discours vide de la question et de la date aux adversaires.
    Hélène Leclère

    • Colette Pagé - Inscrite 20 septembre 2014 12 h 18

      Bravo à Louis Bernard de garder le cap et de vouloir contribuer à la refondation du PQ. Pourquoi ne ferait-il pas partie du Comité de sages ayant pour objectif le Regroupement des forces souverainistes ainsi que la Création de groupes de réflexion dans chaque région du Québec. Chapeau à ce grand mandarin !