Pour un humanisme renouvelé en éducation

La philosophe américaine Martha Nussbaum
Photo: Robin Holland CC La philosophe américaine Martha Nussbaum

Constatant que les humanités associées à ce que les anglophones qualifient de « Liberal Arts » (littérature, philosophie, sciences humaines, arts) perdent du terrain dans les systèmes scolaires à travers le monde au profit de programmes adaptés à des marchés concurrentiels, la philosophe américaine Martha Nussbaum a réfléchi à ce que pourrait être une éducation humaniste citoyenne dans Les émotions démocratiques. Comment former le citoyen du XXIe siècle (Flammarion, 2011). Trois aspects caractérisent sa vision de l’éducation : être capable de pensée critique de façon à pouvoir penser par soi-même ; être capable de réfléchir en citoyen du monde sur les problèmes contemporains et être capable d’imagination empathique afin de comprendre le monde du point de vue d’un autre.

La pensée critique, dans l’optique de Nussbaum, passe par l’apprentissage de la discussion argumentée. En incitant à examiner un problème sous différents angles, à remettre en question les discours et les faits, à évaluer des options et des raisonnements et à s’ouvrir à d’autres points de vue, la pensée critique favorise le développement d’une indépendance d’esprit et d’une attitude citoyenne aux antipodes de la docilité conformiste. Corrélativement, penser en citoyen du monde ne signifie pas renier nos appartenances et attachements particuliers, mais pouvoir reconnaître l’humanité partout où elle se trouve, en devenant curieux des autres civilisations et davantage sensibles aux différences culturelles. Cette façon élargie de penser la citoyenneté nous amène à mieux saisir l’interdépendance de nos existences et la complexité des problèmes auxquels l’humanité est aujourd’hui confrontée. Cette représentation de la perspective de l’autre ne va pas toujours de soi. L’imagination empathique peut toutefois en faciliter l’accès. Nussbaum nous révèle en quoi celle-ci permet de renouveler notre regard sur les humanités.

Éduquer les émotions

Gandhi affirmait que la lutte pour la justice commençait à l’intérieur de soi, où le respect et la compassion affrontaient la peur, l’avidité et l’agressivité narcissique. Nussbaum pense que ce choc intérieur se répercute dans de nombreux conflits quotidiens mais que les émotions s’éduquent. Si l’on aspire à une société juste et démocratique et non pas à « une société des ego » qui fait la part belle aux pulsions narcissiques, il convient de prendre davantage en considération le rôle des émotions et de l’imagination dans l’éducation. Éducation des émotions et éducation par les émotions, car elles ont une dimension cognitive : loin d’être une voie légère vaguement subjective, elles sont une façon d’entrer en contact avec le monde, plus précisément avec la complexité et la vulnérabilité de la condition humaine.

Ce n’est pas un catalogue de savoirs érudits qui fera de nous des citoyens du monde capables de comprendre la vie et les motivations de personnes éloignées de notre milieu. Des pédagogues progressistes comme Pestalozzi et Tagore avaient déjà montré l’importance des arts dans le développement des émotions et de l’imagination. Les capacités imaginatives sont liées à l’empathie car, en nous permettant de nous mettre à la place d’autrui, elles nous rendent plus conscients de la pluralité de l’expérience humaine. C’est en donnant, par exemple, une voix aux sans-voix, aux plus vulnérables, qu’ils deviennent proches de nous.

Ainsi la littérature, le théâtre, la danse et les arts peuvent particulièrement bien remplir cette fonction en révélant des aspects cruciaux de l’expérience humaine qui passeraient sous le radar d’une approche trop abstraite de la raison. Cette ouverture à l’autre par l’entremise de l’imagination nous aide à prendre conscience de l’interdépendance des relations humaines, à ressentir certaines expériences intérieures comme la souffrance et l’exclusion, mais aussi la cruauté, la jalousie que peuvent vivre des personnes qui nous sont totalement étrangères. En développant l’imagination empathique, les barrières qui ont tendance à se dresser entre soi et les autres deviennent plus poreuses.

Deux vitesses

Ce n’est donc pas au nom d’un conservatisme académique ou pédagogique que Nussbaum fait un plaidoyer afin d’intégrer davantage les humanités tout au long du cursus scolaire, du primaire à l’université. Elle le fait dans une perspective résolument sociale où la pensée critique et l’imagination empathique contribuent à faire de l’éducation un levier essentiel du développement démocratique. Cela dit, si la littérature peut contribuer à ouvrir l es « yeux intérieurs » de l’élève, il faut aussi garder les yeux bien ouverts sur la réalité d’un système scolaire de plus en plus à deux vitesses. Ainsi, à l’école secondaire, la littérature occupe actuellement une place beaucoup plus importante dans les programmes sélectifs (privés ou publics) où les élèves ont à lire un certain nombre de livres obligatoires qu’ils doivent se procurer (en les achetant ou en les empruntant).

À l’opposé, la lecture et l’exploration littéraire sont nettement moins poussées dans l’enseignement dit régulier, où des livres sont prêtés 15 minutes aux élèves pour lecture en classe, à certaines périodes de l’année seulement. Dès lors, malgré les prétentions du système de l’éviter, ne risque-t-on pas de (re) trouver paradoxalement une culture humaniste élitiste qui laisse derrière elle des cortèges d’exclus ? Ne risque-t-on pas de célébrer l’Autre et les valeurs de la démocratie par les livres tout en redoutant la mixité sociale dans le quotidien de la classe ?



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