Six ans après, il y a encore des leçons à tirer!

Lundi marquera le sixième anniversaire de la faillite de la banque américaine Lehman Brothers. Une banqueroute qui a ébranlé les fondements du système financier international et qui a été le déclencheur de la pire crise économique depuis la Grande Dépression de 1929. Une crise qui eut aussi des répercussions titanesques, notamment sur la situation financière de nombreux gouvernements, à commencer par celui des États-Unis. Plusieurs enseignements peuvent être tirés de cet épisode singulier de notre histoire économique récente, dont trois que l’on juge incontournables.

Marché autorégulateur

En premier lieu vient la capacité du marché à s’autoréguler. Depuis la fin des années 1970 et le début des années 1980, on a assisté dans l’ensemble des pays industrialisés à un important renversement de paradigme qui s’inscrivait dans la foulée de la révolution néolibérale. Cette révolution, instaurée d’abord en Grande-Bretagne par Margaret Thatcher et poursuivie ensuite aux États-Unis par Ronald Reagan, proposait une vision où la primauté du marché était devenue incontestée et où le retrait de l’État de la sphère économique était jugé indispensable à la bonne marche de la machine économique et au redressement des finances publiques. Concrètement, cela s’est traduit par une vague de privatisations, de réformes de programmes sociaux, mais surtout par des déréglementations diverses, notamment dans le secteur financier.

Or, la crise de 2008 a démontré plus que jamais que le marché autorégulateur, en particulier dans la sphère financière, était un pur mythe. Sans l’encadrement des pouvoirs publics, il est capable des pires dérapages, pouvant même devenir une menace pour la stabilité, voire la viabilité, du système économique. C’est pour cette raison que dans les dernières années, les États se sont tous engagés, notamment dans le cadre des accords de « Bâle III », à renforcer la réglementation du secteur bancaire afin de mieux encadrer ses activités et pour éviter une répétition du scénario noir de 2008.

«Too big to fail»

Il s’est développé dans les deux dernières décennies une sorte de croyance accolée directement sur le phénomène de globalisation. Ainsi, dans un marché décloisonné et un système financier de plus en plus interconnecté et interdépendant, un gros joueur est protégé de facto, car il représente un risque systémique. Autrement dit, les pouvoirs publics allaient courir à son secours au moindre faux pas, car il devient une menace pour l’ensemble du système.

Et c’est ce que Dick Fuld, président de Lehman Brothers, avait exactement cru jusqu’à la toute fin : il était convaincu que le gouvernement américain (et Henry Paulson, secrétaire au Trésor à l’époque) allait trouver — et financer — un acheteur pour sa compagnie. Dans son esprit, si on avait ouvert les valves du Trésor public pour organiser le sauvetage de petits joueurs comme la banque Bear Stearns, pourquoi en serait-il autrement dans son cas ? D’autant plus qu’une semaine seulement avant que Lehman Brothers dépose son bilan et se mette sous la protection du chapitre xi de la loi américaine sur les faillites, Paulson venait de nationaliser carrément les deux grands joueurs du marché immobilier américain et responsables de la garantie de prêts hypothécaires, Fannie Mae et Freddie Mac.

Or, l’histoire ne s’est pas passée comme le souhaitait Dick Fuld, car Paulson voulait éviter à tout prix l’aléa moral [moral hazard en anglais]. Il tenait fermement à envoyer un message clair au marché : le gouvernement ne sera pas là pour réparer les pots cassés chaque fois qu’un joueur « irresponsable » s’enfarge. Pour lui, l’irresponsabilité, ça se paye et elle fait partie des règles du jeu, les règles du marché.

Politique appliquée 101

Enfin, le grand et célèbre économiste John Maynard Keynes avait affirmé : « La difficulté [pour un décideur] n’est pas de comprendre les idées nouvelles, mais d’échapper aux idées anciennes. » Ça s’appelle tout simplement le pragmatisme et c’est le troisième et dernier enseignement à tirer de la faillite de Lehman Brothers.

En effet, longtemps on a cru que la décision politique devait être parfaitement fidèle à la ligne idéologique du décideur, une sorte de superposition entre l’action et les idées. Or, la conduite des affaires publiques est loin d’être aussi simple et aussi linéaire. Et une des exigences fondamentales de la gouverne est justement la capacité du décideur à s’adapter au contexte et à l’environnement dans lesquels il prend ses décisions, y compris les ressources à sa disposition et les contraintes auxquelles il doit faire face. Cela suppose qu’il puisse parfois dévier de sa trajectoire idéologique coutumière (et très confortable) afin de pouvoir prendre la décision optimale possible dans l’intérêt de ses citoyens.

Une posture que plusieurs décideurs politiques dans l’histoire avaient accepté d’adopter et que Paulson avait favorisée à son tour, tout de suite après l’onde de choc créée par la faillite de Lehman Brothers sur les marchés : en se portant d’abord au secours d’AIG (American International Group) à hauteur de quelque 180 milliards de dollars, et en annonçant, par la suite, le fameux 700 milliards de dollars pour renflouer le système bancaire.

Du coup, Henry Paulson, cet ancien président de Goldman Sachs, farouche défenseur du libre marché et de la non-ingérence de l’État dans l’économie, était probablement devenu le secrétaire au Trésor le plus interventionniste de l’histoire de son pays. De quoi faire se retourner (de joie) Keynes dans sa tombe !

3 commentaires
  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 13 septembre 2014 09 h 11

    Nos dépôts, saisies en cas de crise systémique !

    Budget fédéral de 2013. Dispositions adoptées par le Parlement en cas de crise systémique.

    (extraits) :

    Le Plan d’action économique de 2013 instaurera un cadre exhaustif de gestion des risques pour les banques canadiennes d’importance systémique.

    (...)

    • Le gouvernement propose d’établir un régime de recapitalisation interne pour les banques d’importance systémique. Ce régime sera conçu de manière que, dans le cas peu probable où une banque d’importance systémique épuiserait ses fonds propres, elle pourra être recapitalisée et redevenir viable grâce à la conversion très rapide de certains de ses passifs en fonds propres réglementaires

    .....

    Or, nos dépôts sont au passif de la banque, et en vertue de cette loi, ces dépôts sont tranformés en actifs pour renflouer la banque.

    Incroyable que cela ne fase pas réagir.

  • Hélène Paulette - Abonnée 13 septembre 2014 09 h 30

    Très éclairant!

    ''une des exigences fondamentales de la gouverne est justement la capacité du décideur à s’adapter au contexte et à l’environnement dans lesquels il prend ses décisions, y compris les ressources à sa disposition et les contraintes auxquelles il doit faire face. Cela suppose qu’il puisse parfois dévier de sa trajectoire idéologique coutumière (et très confortable) afin de pouvoir prendre la décision optimale possible dans l’intérêt de ses citoyens.'' Ça nous rappelle un gouvernement que nous avons rejetté il n'y a pas si longtemps et que l'on a pas fini de regretter...

  • Pierre Bellefeuille - Inscrit 13 septembre 2014 12 h 33

    Selon Stiglitz…

    Joseph E. Stiglitz déconstruit plusieurs mythes tenaces dans son livre « Le triomphe de la cupidité », à propos du néolibéralisme ou du néoconservatisme économique. Entre autres, il mentionne qu’il est faux de prétendre que des banques sont « too big to fail ». Il précise que si la volonté politique avait été là, on aurait pu scinder les grandes banques en de plus petites unités plus performantes et que les prêts consentis par les gouvernements auraient pu être dirigés vers des banques d’épargnes plus performantes et mieux placés pour aider les PME.

    Stiglitz déconstruit aussi le mythe des marchés soi-disant autorégulés. Mais, que pouvons-nous faire, particulièrement aux États-Unis, lorsque ceux-là même ayant mené à la pire crise se trouvent tout autour d’Obama à la Maison-Blanche? La solution est politique, mais tant et aussi longtemps que ce seront les banques d’affaires spéculatives qui dicteront les politiques au sein du complexe militaro-industriel, dans ces conditions on ne pourra pas espérer des changements profonds.
    Monsieur Stiglitz mentionne la fonction hautement stratégique des banques d’affaires spéculatives au sein du complexe militaro-industriel, on doit comprendre ici qu’il s’agit d’une arme en soi de destruction massive de tout mouvement économique contraire aux objectifs, disons-le ici bien franchement, ultras conservateurs. Je l’affirme, au coeur des banques règne l’ultra conservatisme.

    En fin, Nicole Morgan a écrit un magnifique livre, « Haine froide – À quoi pense la droite américaine? » Tout autant que Stiglitz, elle déconstruit très bien l’idéologie ultra conservatrice ou néolibérale, et ce, en dénonçant l’influence entre autres d’Ayn Rand sur le plan idéologique. Elle s’oppose au système de pensée unique, la nouvelle religion des marchés soi-disant autorégulés.

    Si vous avez la temps de lire les deux livres mentionnés ici, vous obtiendrez une belle grille d’analyse. Hélas, d’autres dérives sont à venir!