Aucun cinéma national n’est rentable

Stéphane Rousseau et Mathieu Quesnel dans <em>Le vrai du faux</em>
Photo: Films Séville Stéphane Rousseau et Mathieu Quesnel dans Le vrai du faux

Monsieur Baillargeon,

 

Le cinéma national québécois n’est pas moins performant que les autres, il est dans la moyenne, et il performe dans les circuits internationaux. Si le Québec devait payer cette publicité pour son tourisme, ça coûterait pas mal plus cher, et cela serait moins prestigieux. C’est Fellini qui disait : « Je ne sais pas si mes films sont rentables, mais je sais qu’ils font vendre les machines à expresso italiennes dans le monde entier. » Les Américains pourraient dire la même chose pour leurs voitures.

 

Un investissement n’est pas une subvention. L’expression que vous utilisez est fausse. Tous les revenus à vie que les films québécois vont réaliser vont servir à rembourser l’État, et encore là, vous ignorez que le box-office n’est qu’une partie de ce que rapportent les films, car vous n’avez pas accès à ces chiffres […].

 

Aucun cinéma national n’est rentable, la littérature québécoise non plus. C’est un investissement pour notre image, pour notre identité et notre identification. Il crée des emplois et du public, il y en a. Il ne faut pas le compter nécessairement dans les cinémas de M. Guzzo, qui préfère gaver les spectateurs de tout ce qui se fait aux États-Unis, et finit par les déshabituer de tout ce qui est différent. On appelle ça de l’acculturation.

 

Vous prenez l’exemple d’un seul film (Le vrai du faux) à partir duquel vous brodez votre théorie ; je ne suis pas celui qui défend le cinéma commercial, je distribue des films d’auteur, qui coûtent moins, rapportent moins, mais en proportion, sont plus rentables, et ce sont ces films qui hissent notre drapeau à l’international et qui font parler du Québec, en beau et en bien, et pas mal mieux que le Canada fait parler de lui avec ses sables bitumineux. Prenons l’exemple du film 1987, dont la carrière en salle est loin de se terminer. Ce film cartonne alors que vous signalez, pour illustrer votre théorie, qu’il a à peine dépassé le million. On ne le dépasse pas à peine, on le dépasse pour vrai, les chiffres si vous les citez, ne sont pas approximatifs, ils sont exacts. Des Louis Cyr, il en faut. Ce sont des locomotives, et leur succès ne peut pas toujours être total, pas plus que ne l’est le succès des gros films américains. M. Guzzo se plaint du piètre été en cinéma, mais toutes proportions gardées, ce piètre été pour lui a surtout été causé par le cinéma américain qui domine ses écrans, formate les goûts de son public.

 

Vous dites que les films québécois sont financés à 95 % de fonds publics. Encore là, parlez-en aux producteurs. La SODEC met au maximum 40 % dans un film, Téléfilm 20 %, et le maximum est rarement versé, alors que les routes sont financées à 130 % (peut-être maintenant à 100 % à cause d’une célèbre commission).

 

En kilomètres

 

Bref, on ne se perdra pas dans ce maelström de chiffres et de comparaisons. Terminons par les routes : un film comme Camion de Rafaël Ouellet a coûté un kilomètre d’asphalte sur l’autoroute et a représenté le Québec dans 20 festivals à travers le monde, de même qu’un film comme Nuit # 1 d’Anne Émond, un premier film, sorti aux États-Unis, en France, en Russie, a coûté l’équivalent de trois quarts d’un kilomètre d’asphalte (et surveillez son prochain film, à Anne Émond, ça va être de la dynamite). J’ai tué ma mère : un quart de kilomètre d’asphalte et regardons où est rendu Xavier Dolan depuis, ça va se rendre aux Oscar après Cannes, et on travaille pour des pinottes…

 

Quant aux livres des producteurs, ils sont ouverts, pas à tous les vents, mais aux intéressés, et chaque compagnie, de production comme de distribution, pour être admissible, doit remettre un bilan financier chaque année.

 

Si les entrepreneurs qui ont mis des millions dans leurs poches pour de l’asphalte frelaté avaient fait de même, il n’y aurait même pas de déficit au Québec. Tous les dollars investis (pas subventionnés) dans le cinéma sont habilement gérés, et on peut voir chacun d’eux sur l’écran.

 

Pour le succès, c’est autre chose, on est dans le domaine de l’art, pas du produit manufacturé pour lequel vous savez qu’à la fin de la chaîne de montage ce qu’il sera toujours. Un film est un prototype et nul ne sait d’avance si ça va plaire ou pas, et certainement pas M. Guzzo. Il n’est pas un devin et, en plus, c’est lui qui réclame à cor et à cri des comédies grand public, il les a, et il faut que ça marche 10 sur 10. Ça n’existe pas… Renoir, Van Gogh, Rembrandt, Michel Ange, Léonard de Vinci ont tous réalisé des oeuvres mineures.

 

Réponse du chroniqueur

Vous pratiquez le sophisme de la double faute. On ne peut pas excuser une erreur par une autre. Les magouilles de l’asphalte et les dérives du capitalisme financier ne peuvent servir d’excuses aux problèmes du cinéma, s’il s’en trouve.

 

De même, on ne peut pas avancer que le cinéma québécois sert de publicité pour le Québec. Parlez de l’art pour l’art au moins et lâchez ces prétendues retombées, sinon qu’on ferme vos boutiques au profit d’agences de publicité !

 

Désolé, mais il n’y a que des subventions dans votre secteur. Une subvention, c’est une somme donnée par l’État pour soutenir une activité. Quand une industrie fonctionne à 95 %, voire plus, avec l’argent public, tout en multipliant les échecs commerciaux, on se retrouve bel et bien dans une situation de survie artificielle sous perfusion étatique.

 

Cette question de la provenance des millions pose aussi un énorme problème. Que les producteurs ouvrent les livres et libèrent les comptes et on verra bien ce qui vient de leur poche, concrètement, et ce qui y retourne. C’est quand même un scandale de recevoir autant d’argent public et de ne pas étaler ses dépenses publiquement. Il en va de même pour les salaires versés aux artistes des productions. En France, les producteurs sont tenus de dévoiler ces montants.

 

Je le répète : je sais bien que le cinéma est un art, pas une machine à boulons, avec ce que cela suppose de surprises, de succès inespérés comme d’échecs incompréhensibles. Seulement, il y a de plus en plus évidence d’un problème structurel, d’une crise, et il faudra bien y voir non ?

Stéphane Baillargeon

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Le déclencheur

« Le film populaire Le vrai du faux a coûté plus cher que la plus chère des saisons de n’importe laquelle des séries télévisées québécoises présentées cette année, mais n’a pas attiré plus de monde que le jeu télévisé Atomes crochus de V. La crise semble profonde et structurelle. Ça commence à ressembler à une tragicomédie. »

— Stéphane Baillargeon, « Le vrai du vrai », Le Devoir, 2 septembre 2014.
4 commentaires
  • Claude Paré - Abonné 11 septembre 2014 06 h 10

    Réponse à Stéphhane Baillorgeon

    Ce n'est pas la première fois que Stephane Baillargeon fait preuve de lucidité économique néo-libérale, et répète les âneries des médias sur la supposée crise d'un cinéma qui accumule succès sur succès. Terrible. Quel est le rôle des commentateurs qui ne font que répéter sans grande originalité des pensebêtes que l'on peut entendre au 98,5 par exemple. Encore un de ces faux débats qui ne nous mène à rien, vampirise des tonnes papier et de salive, gaspille des énergies.
    Le cinéma québécois se tient debout, remporte énormément de succès. C'est le cinéma lui-même qui est en crise et nommément la fréquentation des salles.
    Dans la révision de ses façons de faire, je crois que Le Devoir devrait songer à avoir plus de journalistes et moins de chroniqueurs fabulant à partir de demi-vérités.
    Hier avait lieu la remise d'un prix important à une cinéaste de talent au TIFF. C'est dans les pages du Devoir? Une interview avec cette cinéaste plutôt qu'une chronique bidon qui ne rapporte rien?

    • Daniel Lemieux - Inscrit 11 septembre 2014 16 h 22

      Vous devez être un ami de Louis Dussault, monsieur Paré.
      Ou encore vous avez des intérêts financiers dans K-Films Amérique.

      Dénigrer impunément les propos du journaliste, du Devoir (et de tous les commentateurs, du reste) sans amener d'argument structurant est désolant.

      Vous écrivez que « Le cinéma québécois se tient debout, remporte énormément de succès.» mais ajoutez paradoxalement que « C'est le cinéma lui-même qui est en crise et nommément la fréquentation des salles. »

      Voilà un argument classique selon lequel les distinctions remportées à l'étranger sont un signe de vitalité, tout en donnant raison aux exploitants de salles (les pauvres Guzzo de ce monde). N'est-ce pas là une forme de raisonnement néolibéral ?

      Vous n'apportez pourtant rien de nouveau au débat actuel sur le cinéma québécois. Vous répétez vous-même ce qui se dit et s'écrit partout, incluant dans les publications spécialisées.

      Si les « faux débats » inutiles vous irritent, évitez plutôt les médias d'information; à l'image de notre société, ils en regorgent.

  • André Michaud - Inscrit 11 septembre 2014 11 h 47

    Plus d'imagination, moins de fric!

    Il faut mettre plus d'imagination dans la production de film pour en baisser les coûts.

    J'ai toujours considéré cette industrie comme un méga gaspillage dans 95% des cas.

    C'est indécent de mettre des millions dans un film pendant que des milions de gens crèvent de faim..est-ce que le dévertisement doit primer sur les besoins essentiels?

    Avant il en coutait très cher pour enregistrer un disque, aujourd'hui on peut le faire chez soi très économiquement et de bonne qualité. Il me semble qu'avec les nouvelles camera vidéo moins cher et de qualité on pourrait aussi faire des films à moins cher ?

    Il ne faut pas oublier que le corporatisme joue pour beaucoup dans les coûts d'un film. Tous ces gens qui travaillent sur une production de film à tarif syndical (divers techniciens, machinistes, cameramen, camions etc...) ne voudraient pas que l'on fasse des films plus économique avec moins de personnel.

    En France le gaspillage est encore pire, on est presque toujours en pause syndicale, les vedettes jouent les prima donna et donc la productivité est minime...

  • Jacqueline Rousseau - Abonnée 11 septembre 2014 13 h 46

    bravo ! M.Claude Paré

    Entièrement d'accord avec Claude Paré !