Américains et Canadiens ont des priorités similaires

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Nous pensons bien connaître nos voisins américains et nous ne nous privons pas de pointer d’un doigt moralisateur les présumés défauts des États-Unis. La comparaison de nos systèmes de santé respectifs est le plus fréquement soulevé. Pourtant, le domaine de la santé en est un pour lequel la comparaison entre nos deux pays est souvent mal comprise. À l’accusation selon laquelle le système de santé des États-Unis est inféodé au marché privé, correspond l’accusation contraire selon laquelle le Canada est l’esclave d’une «médecine socialisée».

 

Il ne fait aucun doute que les débats sur la réforme en santé se basent en partie sur les perceptions que les Canadiens ont du système de santé américain, et sur celles que les Américains entretiennent à l’égard du système canadien. Ces perceptions, fondées ou non, finissent par avoir des répercussions importantes sur les responsables des politiques de santé dans les deux pays.

 

En notre qualité de chercheurs intéressés par l’étude de l’opinion publique et des politiques de santé et compte tenu de l’importance de l’opinion dans l’élaboration de ces politiques dans les deux pays, nous avons cherché à savoir, d’une manière aussi précise que possible, ce que Canadiens et Américains pensent réellement du système de santé de leurs voisins, de la réforme de leur propre système de santé, et ce qui les pousse à penser ainsi.

 

Nous avons effectué une vaste enquête d’opinion croisée auprès de plus de 7000 répondants aux États-Unis et au Canada — la plus vaste du genre jamais entreprise. Nous avons sondé les répondants de part et d’autre de la frontière sur leur propre système de santé et sur celui de leur voisin. Nous les avons interrogés sur leur satisfaction à l’égard de leur propre système de santé, sur leurs attitudes envers la réforme en santé, et sur leur impression du système de santé de leur voisin.

 

Consensus et divergences

 

Nous avons constaté que les Canadiens et les Américains ont des préoccupations similaires à propos de l’accès aux soins de santé. Les Canadiens pointent du doigt les files d’attente pour certains types d’interventions où l’accès est égal pour tous mais au compte-gouttes, tandis que les Américains se soucient surtout des inégalités d’accès aux soins de santé liées au revenu. Ceci était à prévoir puisque les compromis à la base des deux systèmes sont différents. Dans le modèle canadien, la couverture d’assurance est universelle, alors que dans l’américain, l’accès est fonction de la couverture d’assurance que les gens peuvent s’offrir. Sur ces préoccupations semblables, se greffent pourtant des différences importantes entre Canadiens et Américains.

 

Les Canadiens sont modérément préoccupés par la performance de leur système de santé et ils adhèrent tous ou presque au même principe d’assurance universelle à la base de ce système. Les Américains, quant à eux, sont plutôt préoccupés par la prestation des soins, et profondément divisés sur les principes de base de leur système. En ce qui concerne les attitudes à l’égard de la réforme en santé, les Canadiens mettent l’accent sur la capacité de leurs dirigeants politiques à rendre des comptes sur des résultats tangibles, tandis que les Américains ont tendance à envelopper la question dans le contexte idéologiques plus large du débat sur le rôle de l’État dans la société. Notre enquête révèle clairement que les attitudes des Américains à l’égard de la santé sont largement structurées par le caractère partisan du débat sur le sujet. Au Canada, ce n’est pas le cas... du moins pas encore: les divisions potentielles sont là, mais il existe à l’heure actuelle un large consensus sur les soins de santé, à la fois au niveau des masses et des élites.

 

L’exception québécoise

 

Toutefois, les Québécois font figure d’exceptions dans ce portrait consensuel. Ils sont beaucoup moins satisfaits du système actuel que les autres Canadiens, et ils revendiquent en bien plus grand nombre une réforme fondamentale de ce système qui ferait entre autres une plus grande place au secteur privé. Le désir de changement exprimé par les Québécois est cependant davantage lié à la manière dont le système est présentement géré qu’à l’appui idéologique à un renforcement du marché privé en santé.

 

En ce qui concerne les perceptions croisées, on constate que les Canadiens ont en grande partie une opinion négative du système de soins de santé américain, alors que les Américains ont une vision plutôt positive du système canadien. En effet, aux yeux des Américains et des Canadiens, le principal avantage du Canada est d’assurer des soins abordables avec une couverture universelle, ce qui ne veut pas dire que les Canadiens sont tous aveugles aux avantages du système de santé américain. Les Canadiens ayant une opinion positive du système de santé américain ont tendance à appuyer un plus grand rôle du secteur privé au Canada, souvent en réaction aux préoccupations liées aux files d’attente.

 

Les résultats de notre enquête offrent des pistes de réflexion pour l’avenir. Nous constatons que les opinions publiques en matière de santé dans les deux pays sont basées sur l’observation assez bien informée et sur des préoccupations rationnelles. Cette constatation est rassurante car elle laisse supposer que, dans la mesure où l’opinion publique a un impact sur l’orientation future des politiques de santé, cet impact sera raisonnable. Une connaissance croisée accrue des systèmes de santé de chaque pays pourrait conduire à une certaine forme de convergence, mais compte tenu de l’état de l’opinion et du rythme de la réforme de la santé aux États-Unis, il semble que cette convergence se matérialisera davantage grâce à un changement dans le système de santé américain qu’à un changement au Canada.

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