«Moi, mon enfant», ou les parents trop protecteurs

Les critiques souvent virulentes d’un parent à l’endroit d’un enseignant ou d’un membre de la direction ont tendance à favoriser la reproduction du même comportement chez l’élève.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les critiques souvent virulentes d’un parent à l’endroit d’un enseignant ou d’un membre de la direction ont tendance à favoriser la reproduction du même comportement chez l’élève.

Si vous évoluez dans le milieu scolaire, vous avez certainement plus d’une anecdote à raconter à propos d’un phénomène qui prend de plus en plus de place dans le quotidien des différents professionnels scolaires : enfant roi, parent roi, parent hélicoptère, etc.

 

Au centre de cette crise de confiance envers le milieu de l’éducation se trouve une réelle opposition de perception sur le rôle du parent au sein de l’éducation de son propre enfant. D’où le fameux « Moi, mon enfant… » qui inaugure trop souvent les phrases d’intervention de parents interagissant avec un enseignant ou un cadre scolaire. Relevant désormais du cliché, ce bout de phrase significatif démontre bien que le parent s’affiche comme seul expert de son enfant, comme celui qui connaît le mieux les besoins de celui-ci et qui espère les imposer au milieu scolaire.

 

Ainsi, trop souvent, le parent estime qu’en aplanissant le parcours de l’élève et en purgeant son cheminement des défis qu’il risque de rencontrer, on évitera les écueils qui pourraient abîmer sa sacro-sainte estime personnelle. En réalité, c’est tout le contraire qui risque de se produire. Un élève qui se bute à des obstacles dans son parcours scolaire développe des aptitudes de résilience et développe des outils qui lui seront utiles durant toute son existence. De plus, une saine confiance en ses moyens s’établira petit à petit. L’élève prend conscience de ses forces, de ses faiblesses. Pour ce faire, il peut compter sur l’aide de ses enseignants et de tous les intervenants en milieu scolaire qui sont à sa disposition. Le meilleur moyen de se défaire définitivement d’une situation difficile n’est pas de l’éviter, mais plutôt d’y demeurer en développant des compétences pour y remédier définitivement.

 

Si l’élève ne confronte pas ses propres limites et qu’il n’apprend pas à déployer des stratégies pour faire face à ces obstacles, il ne fait que reporter ces situations qu’il affrontera éventuellement dans la vie adulte, sur le marché du travail. Et à ce moment, il risque de ne pas être muni des outils qu’il aurait dû se donner étant jeune. Cet adulte risque malheureusement d’être dépourvu d’une volonté de persévérance et d’être en proie plus facilement à l’abandon face aux défis qui se dresseront devant lui. Il aura de graves difficultés à relever des défis professionnels et personnels.

 

Soutien mutuel

 

La relation entre le milieu scolaire et le milieu familial en est une de complémentarité. Le premier complète l’oeuvre éducative familiale. C’est en ce sens que le parent doit être un allié du cadre scolaire ; tous devraient travailler dans le même sens afin d’assurer rigueur, cohérence et cohésion entre les deux milieux de référence pour les jeunes. L’école travaille en parallèle à la dynamique familiale et, tout comme le parent, elle vise ce qu’il y a de mieux pour ses protégés ; en fonction de ses moyens, de ses possibilités. Dans la forte majorité des cas, l’école soutient l’intervention parentale auprès de l’élève ; il est primordial que le milieu scolaire jouisse également du soutien des parents. Émerge de cette relation bipartite une cohérence riche. Au contraire, lorsqu’un parent remet en question l’autorité scolaire, il envoie un message incohérent à son enfant, donne l’impression qu’il ne la respecte pas. Il ne faut pas s’étonner que l’enfant, à son tour, la défie.

 

Pourtant, le milieu scolaire est souverain par rapport à celui des parents. Étant donné que le premier est une grande famille qui dépasse parfois 2000 enfants, il doit se donner des règles propres à celui d’un milieu public peuplé de mineurs. Si, sur le fond, tous s’entendent sur la pertinence de ces règles de vie, il n’en demeure pas moins que le discours de certains parents change souvent, surtout lorsque ces règles ont des conséquences négatives directes sur son propre enfant. Et c’est à partir de ce moment — lorsque le parent choisit ouvertement le camp de son enfant, en s’opposant à une décision de l’école par exemple — que les problèmes surviennent. Les critiques souvent virulentes d’un parent à l’endroit d’un enseignant ou d’un membre de la direction ont tendance à favoriser la reproduction du même comportement chez l’élève en plus de confirmer ce dernier dans une situation d’invulnérabilité face au soutien de son propre parent, et ce, même si l’enfant a tort et qu’il a commis une erreur.

 

Le problème, bien souvent, est le lien affectif du parent avec son enfant. Lien que nous pouvons illustrer comme un prolongement du cordon ombilical. Certains parents sont toujours ainsi branchés sur leur enfant. Ils ont du mal à laisser l’élève affronter lui-même ses difficultés. Il est clair que le rôle parental doit être celui d’accompagnateur et non celui de facilitateur.

 

L’engagement des parents dans la vie scolaire de leur enfant est évidemment souhaitable. Les raisons de leur engagement sont d’autant plus importantes que le but avoué est le souci de participer au travail d’équipe, au bénéfice de l’enfant.

 

L’antidote à cette situation est la valorisation tant de la profession enseignante que du monde scolaire. Bien peu de patients contestent leur médecin et encore plus rares sont les passagers qui critiquent le pilote de leur avion en plein vol. L’oeuvre éducative, pilotée par les enseignants et l’équipe-école, aura des résultats à très long terme, bien au-delà des simples résultats scolaires. Il faudrait donc changer la vision que la société a de l’éducation. Le monde scolaire participe activement à la formation de citoyens en devenir. Cette contribution doit être reconnue socialement. Et cela devrait commencer, selon moi, par le respect de l’autonomie du monde scolaire.

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21 commentaires
  • Rafik Boualam - Inscrit 3 septembre 2014 05 h 38

    D'accord

    Concernant les parents dont vous parlez, le rapport à leurs enfants ne s'explique pas seulement par le prolongement du cordon ombilical, mais aussi par une absence inquiétante de neurones dans le cerveau. Toutefois, comme parents d'enfants d'âge scolaire, à voir la qualité d'un certain type d'enseignement et de pédagogie, et justement, l'absence d'exigences envers l'effort des élèves, me donne envie d'intervenir.

    • Marc-André Girard - Abonné 3 septembre 2014 07 h 59

      En terme d'absence, je parlerais plutôt d'absence tout court. Les parents sont de moins en moins présents et ils compensent cette absence physique par une omniprésence dans les affaires de leur enfant, au détriment du développement de l'autonomie de ce dernier. Rien de scientifique ici; seulement une observation empirique. Je pense que cet excès est dû à une immense culpabilité.

  • François Dugal - Inscrit 3 septembre 2014 07 h 44

    Charte des droits

    Pour plusieurs, la Charte des Droits donne tous les droits., hélas.

  • Gaston Bourdages - Abonné 3 septembre 2014 08 h 15

    Je suis de celles et ceux dits....

    ...«parents absents». Je n'ai alors jamais dit «Moi, mon enfant...»
    J'ai beaucoup aimé vous lire monsieur Girard. Je tente de me mettre dans votre peau d'éducateur...Comment est-ce que je me comporterais à entendre «Moi, mon enfant...» ?
    À vous lire, je me suis aussi demandé pourquoi cette absence de soutien mutuel ? Sorte de nourrissante complicité parent-éducateur dont bénéficiera inéluctablement «l'enfant-roi». Conséquence d'un individualisme au coeur duquel règne en roi ce «Je, me, moi» ? Combien gagnante serait la possible et disponible formule du «Nous» !
    Gaston Bourdages,
    «Pousseux de crayon sur la page blanche»
    Saint-Mathieu de Rioux, Qc.

  • Nicole Bernier - Inscrite 3 septembre 2014 08 h 40

    Est-ce que cet article favorise la collaboration ou cible des coupables?

    "Dans la forte majorité des cas, l’école soutient l’intervention parentale auprès de l’élève ; il est primordial que le milieu scolaire jouisse également du soutien des parents. Émerge de cette relation bipartite une cohérence riche. Au contraire, lorsqu’un parent remet en question l’autorité scolaire, il envoie un message incohérent à son enfant, donne l’impression qu’il ne la respecte pas. Il ne faut pas s’étonner que l’enfant, à son tour, la défie."

    Dans cet extrait et, tout le long de l'article, il y a un parti pris pour l'école: les professeurs sont victimes des parents. Encore une fois, il y une incapacité à développer des analyses qui prennent en compte l'impacte de l'individualisme chez les professeurs et chez les parents dans une société qui est de plus en plus diversifiée au niveau des systèmes de croyances et des idéaux. Il faut des analyses qui prennent autant en compte le contenu des théories de l'éducation enseignée aux professeurs 'experts' que les attentes du système pour contrer les professeurs experts qui imposent leur propre vision du monde sur les valeurs familiales et contribuent à la construction d'un chaos dans les messages transmis à l'enfant... Qu'il faut aussi ouvrir les débats pour permettre aux parents de faire entendre leurs spécificités et comment s'y prendre pour comprendre comment le système pourrait prendre en compte par exemple, le taux d'allergies de leur enfants ou le fait que leur enfant est athée ou croyant face à un professeur qui promeut des croyances différentes

    Il serait plus constructif d'écrire des articles qui présentent des analyses qui mettent en relief comment un professeur peut prendre en compte la diversité des modèles familiales qui se sont développés avec la valorisation de l'individualisme et avec la diversité des modèles familiaux (hétéro, transgenre, homo, monogame, polygame, mariage ouvert, etc.) et la diversité ethnique et culturel et comment un parent peut prendre en compte les limites d'un système.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 3 septembre 2014 09 h 59

      Je suis essoufflée à vous lire. Je crois que ce sont là des attentes démesurées, de s'attendre à ce que les professeurs et les établissements d'enseignement "publics" se plient à toutes les exigences de toutes les cultures et religions des parents des élèves. L'école est le meilleur endroit pour inculquer des valeurs et règles de vie communes aux enfants qui seront les membres d'une même société dans l'avenir. C'est le moment ou jamais de les conscientiser de leur appartenance à un groupe plus vaste que le noyau familial ou une communauté restreinte, et que ce groupe plus vaste comporte des règles de vie qui peuvent être différentes de celles de la maison, ce qui procure une parfaite occasion à ces enfants d'apprendre à s'adapter. Le privé et le public... l'individualisme et le socialisme... quant va-t-on apprendre à faire la part des choses?

    • David Boudreau - Inscrit 3 septembre 2014 10 h 41

      Il y a dans votre commentaire une surenchère de particularisme. Ce que dénonce l'auteur, c'est la propension de certains parents à surprotéger leur enfant en voulant lui éviter la confrontation des obstacles qu'il doit pourtant surmonter s'il veut répondre aux exigences minimales du programme scolaire. Que les obstacles proviennent de conditions particulières ne changent rien au fait qu'il faille les surmonter et non les éviter.
      Un exemple? Voici ce que m'a raconté une amie qui enseigne au primaire:
      Un parent lui téléphone le soir pour se plaindre de l'exigence de garder le silence dans les rangs avant de retourner en classe après la récréation. Son argument est que son enfant a besoin de s'exprimer et qu'il conçoit l'école comme un lieu où son enfant devrait pouvoir s'exprimer sans contrainte.
      Ainsi je pose la question: est-ce que ce devrait être au professeur de s'adapter à la particularité idéologique du parent?
      N'y a-t-il pas un minimum d'exigences auxquelles les enfants sont tenus de répondre pour assurer la cohésion d'ensemble?

    • Jacques Gagnon - Inscrit 3 septembre 2014 22 h 35

      Dans une carrière, un enseignant voit presque un millier d'enfant et les parents qui viennent avec. Jamais un parent n'aura autant d'enfants, et en plus de nos jours la tâche des enseignants déborde largement les stricts apprentissages de lecture, d'écriture et les savoirs plus généraux. Ils élèvent, donnent de l'affection, parfois même lavent et nourissent des enfants dont on voit l'atroce réalité de parents qui, ni l'un ni l'autre, ne veulent de cet enfant que le nouveau conjoint rejette.

      Même si ces parents finissaient par avoir des centaines d'enfants, cela ne leur donnerait pas plus la compétence de l'enseignant qui, rappelons-le, possède un baccalauréat et des compétences réelles.

      Le «moi, mon enfant», c'est cela que ça signifie : le parent qui ne sait pas que des cas comme le leur, on en a vu des dizaines et des dizaines. Ces parents ne respectent pas cette compétence, ne l'acceptent pas, pardonnent tout leur petit choux qui devient un petit ange cornu à l'école, mais surtout, le pire c'est l'autorité, le respect sapé aux yeux de l'enfant même, le doute instillé dans la tête de l'enfant. Même si l'enseignant lui-même n'est pas à la hauteur, il faut que l'enfant puisse faire confiance au moins à ce qu'il représente dans ce qu'il y a de plus noble.

    • Nicole Bernier - Inscrite 4 septembre 2014 07 h 00

      Je ne défends pas le particularisme comme je ne défends pas les discours dominant de la petite bourgeoisie.... je dis qu'il faut être conséquent avec une des valeurs dominantes de notre société: les droits individuels qui ont multipliés la diversité des modèles familiaux et les droits collectifs qui sont conservés dans le non-dit, ce qui ne permet pas, comme société, de faire des choix éclairés....

      Au contraire, je crois en un approche qui n'oppose pas le collectif et le particularisme, je crois en l'importance de bien introduire les spécificités et les avantages et désavantages de différentes positions dans un même souffle, de ne pas enfermer le débat dans une polarisation des positions...

      Des scénarios binaires conduisent à des solutions inefficaces... car il y a des professeurs qui ne respectent en aucun cas les directives gouvernementales ou les théories et idéologies enseignés à l'université et il y a différents types de collaboration de la part des parents et de stratégies de protection des spécificités familiales...

      L'article vise à critiquer les parents, il a un parti pris inacceptable pour ouvrir sur des solutions créatives et dynamiques favorisant la collaboration entre parents et professeurs.

    • Martin Beauregard - Inscrit 4 septembre 2014 11 h 49

      M.Girard ne vise pas TOUS les parents mais bien certains parents. Je suis persuadé qu'il est bien placé pour faire la différence.

      Je vous rappelle que l'école est un service public, ou privé par choix des parents. Par définition, un service public est offert aux citoyens sans que ceux-ci est une juste mesure de leur besoin réel. Ainsi donc, des ministères sont chargés d'établir un besoin commun.

      Or l'école, vue comme un service public, n'est pas une institution où nous avons à débattre de spécificités. Les directions et leurs enseignants tentent de livrer, au mieux de leurs connaissances et en utilisant des théories et idéologies avec lesquelles ils sont confortables.

      Les parents "moi, mon enfant" doivent comprendre que leurs récriminations doivent avoir écho ailleurs qu'à l'école. On ne peut dire que ces gens n'ont pas de bonnes raisons. Il faut juste comprendre que les enseignants tentent de donner une chance égale à tous les élèves.

      SVP, faites l'effort de comprendre cette différence fondamentale. Ainsi, beaucoup d'enseignants vous remercieront ...malgré la tumulte occasionnée par les "moi, mon enfant" !!

  • Albert Descôteaux - Inscrit 3 septembre 2014 08 h 50

    Et il y a la religion...

    Cet excellent article n'aborde pas les demandes de toutes sortes que des parents font au nom de leur religion: exemption pour leurs enfants de participer à certains cours ou à des sorties de 2-3 jours, permission spéciale de s'absenter pour une fête religieuse, ou encore de ne pas jumeler un fils avec une correspondante de sexe féminin.

    L'école publique joue un rôle intégrateur central, et il est clair que le succès de cette entreprise repose sur le respect de l'autonomie du monde scolaire. Pour cette raison, le respect de la laïcité de l'institution scolaire publique est primordiale et aucun compromis ne doit être fait à ce niveau.