Peut-on encore dire «nous»?

Nous vivons dans une société d’affranchis, où chacun doit d’abord apprendre à se penser en individu plutôt qu’en homme social. Les liens avec les autres doivent être envisagés non pas comme étant hérités ou reçus mais comme pouvant faire l’objet d’un choix et donc aussi, d’un refus. Ce sont de telles exigences qui rendent l’identité moderne si embarrassante, ainsi que Vincent Descombes le constate dans Les embarras de l’identité (Gallimard, 2013), et qui font du sujet moderne une construction plus complexe (et aussi plus fragile) que le sujet du monde ancien.

Car en même temps que nous faisons partie d’un groupe, vivons en couple et exerçons un métier « utile » pour la société, en même temps que nous participons à la vie citoyenne, ne serait-ce que par l’exercice de notre droit de vote et par le versement de nos impôts, nous devons nous persuader que nos liens avec les autres relèvent d’une libre association à laquelle il serait possible de mettre fin : je suis de tel pays parce que je l’ai voulu, mais je pourrais très bien m’établir ailleurs ; je vis avec tel homme ou telle femme, mais je pourrais très bien me séparer de lui ou d’elle et partager ma vie avec quelqu’un d’autre ; j’occupe tel emploi, mais rien ne m’empêcherait de poursuivre une autre carrière ; j’ai tels amis, mais je pourrais très bien rompre avec eux et nouer d’autres liens, etc.

Bref, nous devons inscrire notre identité sous le signe de la mobilité et de la pluralité, quand bien même celles-ci ne demeureraient jamais que potentielles. La communauté dans laquelle nous vivons est donc une communauté par défaut, le résultat d’un amalgame d’individus qui sont appelés « malgré eux » à vivre ensemble.

 

Volonté commune

Dans un tel contexte, on peut se demander s’il est encore possible de dire « nous » et si le « nous » que nous employons peut encore être porteur d’un contenu identitaire. Le problème du « nous » est qu’il n’équivaut pas, comme on pourrait le penser, à la somme des « je » réunis. En réalité, c’est toujours un « je », et un « je » seul, qui dit « nous » et prend la parole au nom d’un groupe. Le « nous » n’inclut bien souvent ceux qui s’y identifient que de manière indirecte et lointaine, comme lorsqu’on entend dire que « nous » avons repoussé les Américains en 1812 ou alors que « nous » avons battu les Bruins de Boston en sept parties.

En somme, si nous savons à peu près toujours qui est représenté par le « je », il n’en va pas de même du « nous », dont l’origine, les propriétés et la portée sont sujettes à débat, si bien qu’on peut aller jusqu’à douter de son existence. « Who is society ? demandait Margaret Thatcher. There is no such thing as society. There are individual men and women and there are families. » Le recours au « nous » exige une conscience, une volonté commune. Il exige aussi quelque chose comme un mouvement de confiance : celle d’un sujet qui ose parler au nom de ses semblables, et plus encore celle de ses semblables, qui acceptent d’être représentés, contenus dans ce « nous » qui ne vient pas d’eux, mais qui veut parler à leur place.

Or, le moins qu’on puisse dire, c’est que cette conscience, cette volonté et cette confiance sont aujourd’hui sérieusement ébranlées. Tous les « nous » qui ont quelque consistance sont considérés comme suspects. Quand un homme ou une femme politique dit « nous », nous soupçonnons une manoeuvre, une tentative de manipulation ou de détournement de la démocratie à des fins partisanes ou corporatives. Quand un intellectuel ou un écrivain dit « nous », nous y voyons une prétention déraisonnable ou la nostalgie de celui qui rêve d’une époque où les gens d’idées pouvaient se charger des aspirations du peuple.

 

Multiculturalisme

Les philosophes et les sociologues ne sont pas en reste, eux qui doivent apprendre à démêler les « nous » exclusifs qui s’affrontent, ceux des groupes de pression et des corporations, ceux des minorités et des majorités, pour leur opposer un « nous » véritablement inclusif. Les historiens ont quant à eux la tâche difficile d’établir des voies de passage entre le « nous » des sociétés modernes, plurielles et souvent morcelées, et le « nous » historique qui, qu’on le veuille ou non, se trouve toujours enraciné dans le destin et la conscience de groupes particuliers.

La solution prônée depuis un demi-siècle par les démocraties libérales a consisté pour l’essentiel à établir des règles visant à assurer la cohabitation pacifique et égalitaire des individus et des communautés au sein d’un même ensemble. Il n’est pas inutile de rappeler que les modèles d’inspiration pluraliste, notamment le multiculturalisme, se sont progressivement imposés, dans les années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale, comme des solutions à l’identification fanatique s’appuyant sur une définition étroite du « nous ». Il s’agissait alors d’opposer aux idéologies du ressentiment et de la supériorité, bref à toutes les idéologies prônant le refus de la différence, des conceptions du vivre-ensemble capables d’assurer l’établissement de relations fondées sur la tolérance.

Quoi qu’on en pense, ces modèles d’intégration n’ont pas trop mal réussi, ils ont du moins fait mieux que les idéologies qu’ils étaient appelés à remplacer. La remontée récente du discours identitaire et des manifestations d’intolérance qui l’ont accompagnée en Occident nous invitent cependant à réfléchir sur la capacité du multiculturalisme et du pluralisme « radical » qui l’accompagne d’assurer, sur la longue durée, la cohésion et le développement de nos sociétés. Descombes nous invite à prendre conscience des limites de telles conceptions qui, en exerçant sur les individus la contrainte la plus faible possible et en se contentant d’une adhésion minimale, négligent une réalité toute simple, à savoir : que chaque société, qu’elle soit ancienne ou moderne, doit pouvoir se représenter elle-même comme à la fois fermée et ouverte, à défaut de quoi l’emploi du « nous » est sans objet.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’une revue afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages d’un des derniers numéros de leur publication. Cette semaine, un texte du dernier numéro de la revue L’Inconvénient (été 2014).
27 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 2 septembre 2014 06 h 10

    Dangers du Nous

    Bonjour M. Bélisle.

    Il y a une phrase que je ne saisis pas dans votre texte : «le «nous» historique qui, qu’on le veuille ou non, se trouve toujours enraciné dans le «destin». J'ai de la difficulté à associer «enraciné» avec «destin»; étant donné que «enraciné» s'applique au Passé et que «destin» s'applique à l'Avenir.

    Êtes-vous en train de nous dire qu'entre les deux, il n'y a pas de place au «Choix» ? À ce choix personnel de pouvoir et de vouloir transformer sa vie ? De faire autrement ? De changer d'idée ? De se réaligner ? De se reprendre ? De changer son étoile ?
    Vous nous dites que selon vous, nous formons une «machine» ?

    Ce «nous» dont vous parlez fait beaucoup de dommage en ces temps qui nous démontre l'absolutisme du «nous contre tous» dont Boco Haram est la version la plus dramatique. L'absolutisme du «Nous avons raison et vous avez tort !» a toujours été le plus grand dévastateur de la liberté, car il crée notre propre bonheur sur le dos du malheur des autres.
    Ajouter en plus : «multiculturalisme et du pluralisme «radical »», quand ceux-ci n'appellent qu'à la «non-interférence», au «vivre et laisser vivre» c'est complètement gaga ! Il n’y a que le «Nous» qui peut devenir «radical» ! Le «multiculturalisme et du pluralisme» ne peut devenir «qu’indifférent» !

    Ce «Nous» s'oppose toujours à un «Autre», c'est sa nature ! C'est un créateur de conflits !

    Il n’y aura de solution que quand le «Je» rencontrera l’autre «Je» sur un pied d’égalité, conscient de sa propre responsabilité autant que de la valeur intrinsèque de l’autre en face et son droit fondamental à la vie, autant que «Moi» ! Le rapprochement ne se fera jamais entre autre chose que le «Je», jamais entre groupes. Car un groupe formant un «Nous» ne réfléchit plus, il porte un étendard !

    Je vous suggère une étude sur le sens des mots; il y en a qui ne s’accordent pas. Souhaitons ardemment que le «nous» devienne le plus rapidement possible «sans objet» !

    Bonne jour

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 2 septembre 2014 07 h 37

      Le multiculturalisme est un amalgame de "nous" obstinés et une idéologie qui s'est imposée au cours des dernières décennies. Prenez du recul, afin de bien voir la réalité pour ce qu'elle est.

    • Jacques de Guise - Abonné 2 septembre 2014 09 h 49

      Je souscris totalement à votre propos qu'il n'y a de solution que dans la construction d'un JE fort qui rencontre un autre JE sur un pied d'égalité.....Et là, je ne parle pas du JE néolibéral, du JE entrepreneurial qui saccage notre planète, du JE performant, concurrentiel, manipulateur, démentiel, etc. Celui-là, il faut l'éradiquer. Cet individualisme est une vraie menace pour notre humanité. Évidemment, comme tant d'autres je plaide pour un nouvel individualisme. Je parle du JE qui sait qu'il n'advient que par et avec les autres, qui n'advient à lui-même que par la reconnaissance des autres et qui permet aux autres JE d'émerger. Le JE qui reconnaît sa possibilité d'advenir à lui-même que dans ses liens avec les autres JE fortement constitutés que nos institutions devraient soutenir plutôt que de se liguer contre lui avec ses partenaires néo-libéraux pour l'aliéner dans un faux NOUS manipulable.

    • Jean Richard - Abonné 2 septembre 2014 12 h 57

      Le multiculturalisme est quelque chose qu'on n'arrive pas à définir de façon claire et simple, et qu'on brandit comme un épouvantail, souvent pour justifier une forme de xénophobie latente.

      Parmi les groupes les plus réfractaires au multiculturalisme, il y a eu (et il y a encore) les WASP (White Anglo-Saxon, Protestant), qui ont fait pression pour assimiler, entre autres et surtout, les nombreux Latinos immigrés aux États-Unis. Va pour le teint plus foncé, mais les WASP voulaient que les Latinos abandonnent leur langue (l'espagnol) et leur religion (catholique) pour devenir anglophones et protestants.

      Il ne faut pas se faire d'illusions, les WASP existent aussi au Canada, ils sont nombreux et non sans influence. Alors ceux qui croient que le multiculturalisme est omniprésent au Canada devraient se raviser : c'est loin d'être aussi évident. Les tendances assimilatrices des WASP canadiens sont loin d'être mortes.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 2 septembre 2014 13 h 20

      M. Richard, c'est la responsabilité du ''Je'' de ne pas se laisser assimiler par personne.

      PL

    • Jacques Gagnon - Inscrit 2 septembre 2014 14 h 55

      Très réducteur que de dire que le nous est générateur de conflits. D'abord c'est une invention de ceux qui ont voulu démoniser les «séparisses». Ils disent «eux», ils sont «nous», mais «nous» ne sommes pas «nous». Voyez, nous est simplement la première personne du pluriel en conjugaison.

      Nous avons traversé l'Atlantique se disaient les marins de Colomb. Nous habitons le même territoire, nous parlons la même langue, nous et puis nous encore et enfin nous tous, terriens mortels de notre état. Il n'y a rien de dangereux ou de répréhensible là-dedans. Derrière ce nous, il y a aussi la noblesse dans la différence, Dieu merci nous ne sommes pas tous pareils. Voyez «nous» sommes différents. Cela n'est pourtant pas contradictoire

      Vous mélangez intolérance, cohabitation et appartenance. Les étatsuniens vivent ensemble depuis quatre siècles et cela n'empêche pas la discrimation raciale de s'y incruster.

      Surtout, cette oblitération du nous ne doit pas être castrante. Ce n'est pas le hasard qui fait que nous sommes ensemble contrairement à ce que prétend notre ami professeur.

  • Pierre Marcotte - Inscrit 2 septembre 2014 08 h 12

    Le "nous" doit primer

    Notre société valorise l'individualisme, la personnalisation à l'extrême. L'internet des objets viendra sûrement accroître cette tendance, d'ailleurs.
    Lorsque nous vivons au sein d'un groupe (i.e. presque toujours), chaque "je" doit abandonner un peu de son bien-être individuel au nom du bien-être commun. Si chaque "je" utilise tout l'espace de liberté qui lui est normalement attribué, il est presque assuré que le groupe se entira floué à un moment donné.
    La somme des "je" constitue le "nous", même si ce groupe n'est pas homogène.
    L'Homme est une créature sociale; on ne peut vivre en proximité des autres (quels qu'ils soient) sans interagir avec eux éventuellement.
    "La République" d'Aristote posait déjà ces questions il y a 2200 ans : quelle est mon influence sur le groupe ? Quelle influence voudrais-je avoir ? Fais-je partie du "nous" ?

    Nous-je ?

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 2 septembre 2014 13 h 23

      ''chaque "je" doit abandonner un peu de son bien-être individuel au nom du bien-être commun. Si chaque "je" utilise tout l'espace de liberté qui lui est normalement attribué, il est presque assuré que le groupe se entira floué à un moment donné.''

      Vous avez un point de vue tout à fait négatif envers le ''Je''. Le ''Je'' devrait ajouter au bien-être commun par ses actes; ce qui est beaucoup plus positif, trouvez-pas ?

  • Catherine Paquet - Abonnée 2 septembre 2014 08 h 48

    Merci Pierre Lefebvre

    Il y a en effet un si grand nombre de "nous" qu'il n'est pas possible, ni souhaitable d'ailleurs, de tenter d'inventer un "nous" qui engloberait de façon définitive un ensemble quelconque d'individus. Ls "nous" sont comme des cercles qui intersectent ou qui empiètent les uns sur les autres, car les être humains sont conscients d'appartenir simultanément à plusieurs groupes, à plusieurs communautés, à plusieurs familles, à plusieurs professions. L'individu peut également fonctionner simultanément à l'intérieur d'une variété de roles sociaux: électeur, contribuable, avocat, père de famille, député. Il peut également être sinultanément:noir, francophone, fédéraliste, altermondialiste, écrivain et philosophe. Donc, celui qui tenterait d'inventer un seul "nous" pour des raisons politiques se buterait à une impossibilité pratique et idéologique.

  • François Beaulé - Abonné 2 septembre 2014 08 h 52

    Redéfinir le nous

    Les démocraties libérales nient le nous. Elles reposent sur une conception de l'homme comme étant un individu vivant quasi accidentellement en société.Les démocraties libérales reposent donc sur une fausse conception.

    L'humanité est autant sociale que formée d'individus. L'humanité est une dualité personne/société.

    Le nous qu'il s'agit de définir est universel. C'est l'ensemble de l'humanité et non pas la famille, le groupe professionnel, la nation, le groupe ethnique ou linguistique.

    La difficulté de faire advenir le nous universel cause des replis sur l'individu, l'individualisme, ou sur des sous-groupes nationaux, le nationalisme, ou religieux, qui peuvent mener à l'extrémisme et la violence contre l'autre.

    Le libéralisme a aussi évidemment une énorme composante économique qui met les individus en concurrence au lieu de les inviter à coopérer. Le capitalisme gêne le développement du nous universel.

    • Jacques Patenaude - Abonné 2 septembre 2014 10 h 17

      On analyse depuis la révolution française les choix politiques sociaux et économique en terme de gauche et de droite. j'en suis à me demander maintenant si on ne doit pas analyser maintenant selon une autre fracutre idéologique:
      Les 3 lib d'un côté (Libéraux, libertaire et libertariens) d'un côté et les tenants d'un bien commun rassembleur (Socio-démocrates, socialistes et nationalistes identitaire) de l'autre.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 2 septembre 2014 13 h 26

      Redéfinissez-vous vous-même, laissez la société bénéficier de votre apport et surtout : Laissez tomber les étiquettes.

  • Bernard Terreault - Abonné 2 septembre 2014 09 h 16

    Brillant

    En fait le "nous" ne semble se réveiller que lorsqu'il s'agit de définir le "pas nous", le ou les groupes particuliers qui nous font personnellement horreur (à votre choix, musulmans, anglos, gauchistes, réactionnaires, athés, racistes).

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 2 septembre 2014 13 h 28

      Et quand le ''Nous'' s'exprime là dessus, il le fait toujours au ''JE''. Étrange, trouvez pas ?