Le surprenant relèvement palestinien

De ces sept semaines de conflit à Gaza resteront des images indélébiles et insoutenables : corps d’enfants déchiquetés, morgues pleines, mares de sang, décombres fumantes, immeubles éventrés, quartiers aplatis. Chaque jour apportait ses horreurs.

 

Une dimension centrale du contexte israélo-palestinien se révélait : la violence intrinsèque à l’occupation-colonisation, le déséquilibre ahurissant entre une armée régulière usant d’armes lourdes et une population encadrée par des irréguliers. Machine de guerre contre population produit le carnage, l’équation se vérifie immanquablement. Il suffit de constater l’effarante disproportion entre les pertes palestiniennes (31 pour 1, aux trois quarts civiles) et israéliennes. S’agissait-il d’un infanticide ? Pourtant, derrière la démence, il y a du sens. Ce dernier épisode sanglant en contient beaucoup.

 

Pourquoi l’assaut contre Gaza ?

 

Début juin, les Palestiniens avaient surmonté sept ans de divisions et formé un gouvernement d’union nationale, au grand dam d’Israël. D’une part, le Hamas sortait de ses errements « fréristes » et se rappelait sa mission nationale de représentant d’un peuple. De l’autre, même le patient Mahmoud Abbas avait compris qu’on le menait en bateau et qu’aucune négociation avec Israël n’aboutirait. La dernière, prévue pour neuf mois, n’avait pas accouché d’une souris.

 

Au conciliant Abbas Israël distillait : on ne peut négocier sérieusement avec vous parce que vous ne représentez pas tous les Palestiniens. Avec l’unité retrouvée, le message changeait à un refus de négocier avec lui… parce qu’il était uni au Hamas. Mais ça ne pouvait tenir et mieux valait affaiblir Gaza par une attaque directe. Le contexte régional s’y prêtait. Toute l’attention était portée sur les djihadistes qui, début juin, menaçaient l’Irak. Une opération à Gaza aiderait aussi à enrayer les négociations nucléaires avec l’Iran.

  

Les surprises de la «guerre» de 50 jours

 

Mais rien n’arrive comme prévu. Pendant une semaine de raids, l’aviation israélienne bombarde sans résultats : les missiles palestiniens partent toujours et à de plus grandes distances, les lanceurs sont introuvables, les miliciens sont hors de portée, les dirigeants à assassiner sont introuvables. Israël propose le cessez-le-feu et, coup de théâtre, ce sont les Palestiniens qui refusent. Ils veulent discuter de questions plus larges, comme la fin du blocus qui les asphyxie depuis sept ans.
 

Et tout devient clair : les Palestiniens s’étaient préparés pour l’attaque israélienne. Celle-ci n’allait pas être la promenade-ratonnade à faible coût que le déséquilibre des forces pouvait laisser penser. La punition collective se rapproche de la guerre. L’attaque terrestre le confirme. Les Palestiniens ont intégré les méthodes de guerre asymétrique, perfectionnées par le Hezbollah. Autre fait nouveau, au moment choisi, les guérilleros se transforment en soldats professionnels. Le 19 juillet, à Chajaya, dans une bataille proprement militaire, soldats contre soldats, une brigade israélienne est décapitée. Désormais, les chars israéliens tireront à distance.

 

Il s’ensuit une guerre d’usure et de nerfs durant laquelle les Palestiniens font preuve de ténacité face aux coups qui leur sont portés, refusant toute trêve sans levée du siège qui les étouffe. Cette capacité de tenir leur permet d’imposer leur stratégie. Entre-temps, l’économie israélienne est désorganisée et les militaires ruent dans les brancards. Ne pensant qu’à une expédition punitive, le gouvernement israélien est dans l’impasse du moment que l’outil militaire s’avère inopérant. Il est amené à son corps défendant à négocier des sujets politiques, pas seulement un cessez-le-feu.

 

Les termes négociés ne sont pas tout ce que revendiquaient les Palestiniens, mais ils auraient été inimaginables avant le 7 juillet. Ils sont à appliquer et à compléter dans les négociations à venir. Rien n’est définitivement acquis, mais d’ores et déjà ce dernier conflit modifie les grandes données de la région sur divers plans.

  

Trois faits nouveaux

 

D’abord, les Palestiniens se rappellent au bon souvenir du monde. La question palestinienne est ramenée à l’ordre du jour. Ce point nodal des problèmes de la région était tombé dans l’oubli pendant que se déployait une tout autre dynamique, celle du djihadisme. Alors que les pays voisins sont aux prises avec des projets destructeurs à l’égard des États, les Palestiniens n’ont pas oublié la pertinence de construire le leur. Les aspirations classiques sont toujours d’actualité, nonobstant les menées sombres qui ont libre cours dans la région.

 

Ensuite, loin de briser l’unité retrouvée des Palestiniens, le conflit l’a consolidée. Les mouvements de Gaza et de la Cisjordanie ont collaboré étroitement. L’Autorité palestinienne a négocié pour Gaza, avec l’accord des dirigeants de Gaza. Les Palestiniens parlent d’une seule voix face à leurs interlocuteurs. Invoquer la division pour différer un règlement de paix sera encore moins crédible qu’auparavant. Aucun cessez-le-feu ne sera durable tant qu’une paix complète ne sera pas négociée entre Palestiniens et Israéliens.

 

Enfin, il est démontré que compter sur la force militaire est une illusion et qu’un adversaire, aussi affaibli soit-il temporairement, finit par trouver les méthodes requises pour rééquilibrer les forces. Une armée ultra-équipée sur les plans de la technologie et de la quincaillerie peut être neutralisée. Combattant seuls, les Gazaouis en ont donné la preuve. Les Israéliens méditeront sûrement le fait que les Gazaouis sont la plus faible des entités qu’ils ont dressées contre eux et que, même en mobilisant 86 000 soldats, ils n’ont pas réussi à les mater. Les conclusions pointant vers un règlement pacifique de l’ensemble du conflit israélo-palestinien s’imposent à la raison. Encore faut-il que celle-ci ait le dessus.

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