Projet de loi 3 à la sauce Chili

Des employés municipaux manifestent leur opposition au projet de loi 3 à Québec.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Des employés municipaux manifestent leur opposition au projet de loi 3 à Québec.

Maintenant que la commission parlementaire sur le projet de loi 3 modifiant les régimes de retraite des employés municipaux du Québec est terminée, la réflexion doit s’élargir sur l’impact d’une telle loi sur la retraite future de tous les Québécois.

 

Au XXe siècle, les notions de redistribution plus égalitaire de la richesse, de services publics et de conditions minimales de travail ont vu le jour après la Grande Dépression de 1929. Elles se sont concrétisées plus particulièrement après la Deuxième Guerre mondiale ; ici, au Québec, c’est ce qu’on a appelé les « trente glorieuses », où s’est mis en place l’État social lors de la Révolution tranquille.

 

Dans cette période, fin des années 1940 jusqu’au début des années 1980, les syndicats ont fait partie de toutes les batailles visant à donner à la population des possibilités accrues d’un meilleur niveau de vie. Conditions de travail sécuritaires, salaires, retraites, systèmes publics d’éducation et de santé, garderies et participation citoyenne à la vie démocratique font partie d’une série de gains importants arrachés à une autre vision du monde axée sur l’accumulation de la richesse entre les mains de quelques-uns aux dépens de la collectivité.

  

Pays totalitaires

 

Mais les tenants du capitalisme et du néolibéralisme n’ont jamais pour autant jeté l’éponge! Pour eux, les terreaux fertiles ne manquaient pas. Surtout dans les pays totalitaires ! Ainsi, au début des années 1970 au Chili, les disciples néolibéraux de Milton Friedman, formés à l’Université de Chicago, ont-ils conjugué leurs efforts avec ceux d’Augusto Pinochet pour créer une économie purement néolibérale, imposée par la force à toute la population d’un pays tout autant au bord de la modernité que nous l’étions alors. Trois principes de base soutiennent la pensée des « Chicago Boys » :
 

Réduction du rôle de l’État au profit du secteur privé par l’ouverture de tous les marchés à la « libre concurrence ».

 

Réduction ou annulation de l’influence des organisations syndicales.

 

Disponibilité d’une main-d’oeuvre sous-payée, sans droits, avec le strict minimum pour vivre et la nécessité de travailler jusqu’à sa mort, donc sans revenus décents à la retraite.

 

Les mesures pour y arriver furent draconiennes : privatisation des services publics, élimination, au propre comme au figuré, des opposants syndicaux et progressistes, diminution substantielle des régimes de retraite et privatisation de leur gestion.

 

Le projet de loi sur les régimes de retraite des employés municipaux relève de la même logique, cachée sous diverses formules populistes, dont celle de la « capacité de payer ». Comme nous ne sommes pas sous le joug d’une dictature, la voie choisie par le gouvernement est plus insidieuse et relève d’une stratégie étapiste qui n’en mènera pas moins aux mêmes résultats.

 

D’ailleurs, tous les gouvernements québécois s’en sont servi dans les 30 dernières années. Ainsi, la crise économique du début des années 1980 a servi d’excuse au gouvernement Lévesque pour limiter considérablement l’indexation des prestations de retraite et réduire les salaires de la fonction publique. La crise du début des années 1990 a ouvert la porte à la glissade des salaires du secteur public qui, de comparables au secteur privé qu’ils étaient, sont maintenant en net recul selon l’Institut de la statistique du Québec.
 

Vision globale

 

Le projet de loi 3 ne peut et ne doit pas être analysé séparément d’une vision large et à long terme du type de société dans laquelle nous voulons vivre. Il y a sans doute, parmi les politiciens engagés dans ce débat, des individus qui honnêtement croient régler la pérennité des régimes à long terme. Le long terme se limitant à la prochaine crise économique mondiale…
 

Il y a sans doute aussi plusieurs syndiqués qui ne sont mobilisés qu’en fonction de leur propre prestation de retraite. Ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur talon de paie continueront à s’amuser en se donnant en spectacle à un peuple qui n’en peut plus de se sentir floué par le système économique sans que personne lui explique les tenants et aboutissants de sa propre diminution du niveau de vie. La frustration d’avoir été gouverné par des profiteurs ou des incapables, doublée par l’inexistence de projet collectif porteur d’espoir, risque d’amener la population à jeter le bébé avec l’eau du bain dans la question complexe des régimes de retraite…

 

D’autant que peu de régimes de retraite sont accessibles à la population et que ceux qui existent sont loin d’être en or ! Ainsi le RREGOP, qui couvre la très grande majorité des employés de l’État, donnait-il en moyenne 19 000 $ par an en 2013. Et la plupart des régimes sont ajustés à la baisse lorsqu’on reçoit le Régime des rentes du Québec. De plus, si les prestations sont aussi basses, c’est que presque tous les régimes de retraite avaient tenu pour acquis que les services de santé seraient gratuits jusqu’à notre décès. Ce qui n’est plus tout à fait le cas et est à risque de privatisations futures… Déjà les Walmart et RONA de ce monde engagent de plus en plus de personnes « à la retraite ».

  
Distribution de la richesse

 

Un tiers des Québécois de 55 ans et plus travaillait en 2011. Et la tendance, qui semble être à la hausse, ne diminuera pas si les prestations de retraite sont réduites dans le futur. Les femmes, qui ont fait double emploi auprès de leurs enfants tout en travaillant, continueront à être mises à contribution encore plus ! D’abord auprès de leurs parents vieillissants, puis lors de leur « retraite » à cause de revenus moindres, sans parler de leur longévité plus grande qui les forcera à le faire encore plus longtemps…

 

D’ici à ce qu’on nous propose des choix collectifs permettant une organisation sociale soutenue par une économie axée sur les besoins humains, le respect de l’environnement et une possibilité de vivre dignement jusqu’à la fin de nos jours, nous ne pouvons souscrire au démantèlement à la pièce des outils mis en place pour améliorer le sort des travailleurs municipaux. Il est donc du devoir des organisations syndicales et des tenants d’une société plus juste de résister fermement à ces attaques. Les tenants du néolibéralisme attendent patiemment que des brèches s’ouvrent dans le mur social qui permet une meilleure redistribution de la richesse.

 

Il a fallu 40 ans au Chili pour recommencer à mettre en place timidement des mesures sociales abolies jadis par les néolibéraux. Si les employés municipaux lâchent du lest, nous nous engageons sur une pente glissante avec peu d’espoir à court terme pour la retraite de toutes les Québécoises et tous les Québécois.

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