Le silence d’un gouvernement indifférent

Des milliers d’autochtones et de Canadiens plaident depuis plusieurs années pour qu’une enquête soit menée au sujet de la disparation de femmes autochtones au pays.
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne Des milliers d’autochtones et de Canadiens plaident depuis plusieurs années pour qu’une enquête soit menée au sujet de la disparation de femmes autochtones au pays.

Cher Stephen Harper,

Vous êtes bien la dernière personne à qui j’ai envie d’écrire. Mais je me sens bien obligée de le faire, j’en sens l’urgence depuis que vous avez annoncé votre rejet d’une enquête nationale autour de la disparition de femmes autochtones. C’était quelques jours après que le corps de Tina Fontaine, 15 ans, fut trouvé dans la rivière Rouge, au fond d’un sac.

En mai dernier, la GRC publiait des statistiques : 1181 cas de disparitions depuis 1980, ce qui signifie 16 % des homicides sur l’ensemble du Canada, 11,3 % des disparitions de femmes canadiennes. Je ne suis pas spécialiste du droit, je ne m’y connais pas bien en commission d’enquête, mais ce que je comprends intimement, c’est qu’encore une fois, la question autochtone et la question des femmes, de la violence faite aux femmes, se trouvent balayées sous le tapis.

Les corps de police font leur travail, dites-vous, ils traitent les cas et résolvent les crimes. Vous le dites avec cette assurance des gens qui ne sont menacés de rien, qui ne doutent ni d’eux-mêmes ni de leur parole. Vous dites ça sans hésiter alors que rien n’est moins assuré que le travail fait autour de ces cas. Et puis, M. Harper, la question n’est pas là. Il ne s’agit pas de voir chacun de ces crimes comme indépendant l’un de l’autre, chaque disparition, chaque meurtre, chaque corps de femme ou de fille violé, meurtri, battu, mutilé, assassiné comme un cas unique, une exception. Ce qu’on voit, ici, c’est que l’exception est devenue la règle.

Il y a un système, économique, politique, culturel, qui permet la discrimination endémique des populations autochtones et des femmes. En refusant d’autoriser une enquête nationale, vous refusez de tourner la tête pour regarder cet angle mort, l’angle où se passe la mort de ces femmes, jetées parce que considérées comme jetables.

 

Silence

 

Ma colère est grande, M. Harper, et aussi ma honte de vivre dans un pays où une partie de la population, et pas n’importe laquelle, celle qui est ici depuis bien avant l’homme blanc, se trouve ainsi déconsidérée. Génocide silencieux ? Les femmes autochtones sont-elles le visage de l’Homo sacer dont parle le philosophe Giorgio Agamben, cet exilé de l’intérieur, ce hors-la-loi (au sens où il n’est pas protégé par la loi) qui est tout simplement une vie biologique sans statut politique ? Ce citoyen qui n’en est pas un ?

Si ces disparitions n’étaient pas celles de 1181 femmes autochtones, M. Harper, mais de 1181 hommes blancs, des hommes ordinaires, est-ce que vous seriez tout aussi silencieux, du haut de votre colline parlementaire, confiant calmement les enquêtes aux corps policiers ? Est-ce que vous resteriez impassible devant le sort de ces hommes violés, meurtris, battus, mutilés, assassinés, enfermés dans un sac et jetés dans une rivière ? Des hommes comme vous, M. Harper. Des hommes blancs, bien ordinaires.

Je doute très fort que vous ne diriez rien. Je soupçonne même que vous lanceriez une enquête en quatrième vitesse, et bien avant que le nombre soit monté à 1181. Je soupçonne une mobilisation sans précédent des forces policières, voire la loi des mesures de guerre, des militaires dans les rues pour stopper la disparition de leurs pareils. Imaginez, un instant, la disparition, sur une période de 30 ans, de 1181 hommes blancs. Imaginez cela, M. Harper, et après que vous l’aurez fait, venez nous dire qu’il n’y aura pas d’enquête nationale sur la disparition des femmes autochtones. Venez l’annoncer avec cette assurance qui est la vôtre, l’assurance de celui que ces violences ne concernent pas.

20 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 27 août 2014 04 h 09

    Merci Madame...

    Madame Melvaux, merci de votre texte.
    De cette situation et du négationisme du gouvernemnet du Canada, j'en ai la nausée...
    C'est une honte, pour moi il n'y a pas d'autre sentiment possible à l'inculture et l'insensibilité durables du fédéral.

  • Nicole Moreau - Inscrite 27 août 2014 06 h 49

    Une lettre qui reflète sûrement le point de vue de plusieurs

    merci de l'avoir écrite.
    c'est vrai, j'en suis persuadée, si c'était 1181 hommes blancs de la classe moyenne qui avaient disparu, le premier ministre aurait sûrement fait quelque chose, mais de ne pas tenir d'enquête nationale publique, ça ressemble à envoyer un message à l'effet que la violence faite aux femmes est quelque chose de différent, qu'elle ne serait pas systémique et pourtant, on sait tous que ça l'est.

    • Patrick Lépine - Inscrit 27 août 2014 21 h 53

      Vous vous méprenez, c'est plutôt s'il s'agissait de 1181 électeurs conservateurs que là le premier ministre agirait...

  • André Michaud - Inscrit 27 août 2014 10 h 41

    Que faire de plus?

    On connait cette très triste réalité de femmes autochtones avec des problèmes graves de toxicomanie qui vont dans les villes se prostituer et sont victimes de violences ,sinon carrément tuées.

    Ce n'est pas des commissions de bureaucrates à coup de millions qui y changeront quelque chose.

    Déjà dans les communautés autochtones même, plus de 80& des femmes sont victimes de la violence des hommes autochtones...!! Ici Chloé St-Marie travaille à aider ces femmes victimes de violence dans leurs communautés.

    Donc ces femmes ont très jeune l'habitude d'être méprisées. Comment changer cette mentalité dans leurs communautés et rendre ces femmes plus fortes et déterminées à se faire respecter ?

    Si elles continue de ne pas être respectées dans leurs communautés, comment pourront-elles se faire respecter ailleurs? Comment obliger les hommes autochtones à respecter leurs femmes et arrêter la violence?

    Et si il y avait enfin une police efficace dans ces communautés pour protéger les femmes? Qui protège ces femmes de la violence dans ces communautés ? Personne, car on pense toujours à justifier et expliquer la violence des hommes avant de protéger les femmes.

    Une femme qui nait en milieu autochtone sera moins protégée par la police qu'une femme qui vit dans nos villes, est-ce normal ?

    Le respect envers les femmes doit commencer dans les communautés, et on ne doit plus tolérer les hommes qui sont violents envers les femmes. Ainsi les femmes apprendront qu'elles ont des droits et n'ont pas à oublier la violence dans la toxicomanie..pendant que les agresseurs ne sont jamais arrêtés.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 27 août 2014 14 h 47

      M. Monsieur, rien n'est aussi simple que vous le croyez.

      Mais tout d'abord, je trouve un peu étrange que vous compariez les meurtres de femmes autochtones avec ceux des hommes blancs... Les hommes blancs ne se font jamais tués parce qu'ils sont blancs, et pas davantage lorsqu'ils sont noirs ou atochtones, et quand entendons nous parler de prostitués masculins qui se font tués, sauf pour leur argent, et encore là, c'est extrèmement rare. Les hommes sont par contre victimes au premier chef des accidents du travail, et je parle des Québécois, et les responsables, les patrons et leurs sbires, s'en tirent toujours avec des peanuts.

      Vous parlez du fait qu'il qu'on ne doit plus tolérer les hommes qui sont violent envers les femmes, mais que doit on en faire, et les hommes blancs sont aussi violent avec les femmes autochtones, et vous parlez aussi de normalité... J'ai comme l'impression que vous venez de découvrir cette petite partie de la vie et de la misère des autochtones, et que vous ne connaissez rien du fait que ceux-ci sont consiréré légalement par le fédéral comme des enfants, qu'ils on tout perdu en plus de leurs droits. Une bonne partie d'entre eux, les plus vieux, ont été exilés et livrés, enfants à des couvent pour leurs faire perdre leur identité, en plus d'avoir alors été soumis, eux aussi comme les enfants de Duplessis, aux agression sexuelles des religieux. Alors ce que vous dite anormal en un sens est presque que normal, surtout quand les gouvernements ne se sentent nullement concernés par ces communautés. Pour le moment je ne m'étendrai pas plus longtemps: mais tout de même ceci: à certains égards leur situation est un peu moins grave au Québec.

    • Jérémie Poupart Montpetit - Inscrit 27 août 2014 16 h 55

      Mr Michaud,
      Sans offenses, mais votre texte me fait presque croire que vous rejetez la faute du drame sur les femmes autochtones et leur manque de "confiance" en un respect qui leur est du.

      Les femmes autochtones sont parfaitement conscientes de leurs droits à vivre en sécurité dans un environnement sain, mais qui peut les aider lorsqu'elles sont confrontées à la violence de leur quotidien ? Si notre propre gouvernement refuse d'ouvrir une enquête nationale sur le sujet, qui possède les moyens d'exposer au grand jour ces drames hebdomadaires et de prendre des mesures pour s'en prémunir ? Notre gouvernement se dégage de ses responsabilités depuis des années. Si même le "système" les abandonnent en ne faisant pas suite aux appels à l'Aide des communautés, de même qu'en fermant les yeux face aux abus des instances gouvernementales envers ces communautés (voir les statistiques d'agressions policières sur les femmes autochtones en Alberta...).

      Les problèmes de pauvreté, d'Éducation et de toxicomanie au sein des communautés autochtones émergent de multiples facteurs socio-économiques et deviennent eux-mêmes moteurs de la violence qui y sévit. Le désespoir de tous devient la liqueur abjecte qui perpétue cette situation. Ce n'est pas que la faute des hommes autochtones "inaptes à respecter leur femmes", il s'agit d'un problème systémique, d'une spirale de violence qui sévit au sein de ces communautés et qui ne peut se régler pour cause de manque de support tangible et de manque de volonté de la part des "grands décideurs" de ce pays de légiférer.

      Bref, que faire lorsque nul ne s'interpose contre cette situation !!!

      La position du gouvernement canadien en la matière est répugnante et fait preuve d'un profond mépris envers ces communautés sensibles.

      Jérémie Poupart Montpetit

    • André Michaud - Inscrit 27 août 2014 20 h 30

      @ M. Poupart Montpetit

      Et quelles seraient les choses concrètes que pourraient faire de plus le gouvernement ? Donner plus d'argent sans aucun plan concret pouvant s'appliquer au quotidien, et sans suivi comme le voudraient certains chefs?

    • Jocelyn Bonnier - Inscrit 27 août 2014 22 h 03

      90% des 1181 disparitions ont été résolues par la GRC. Pourquoi faire une enquête publique sur des crimes déjà résolus? Et pour les causes sociales, on connait déjà les problématiques dans les réserves, les violences conjugales et la toxicomanie.

      Une enquête publique ne révélera rien de nouveau.

  • Gilbert Talbot - Abonné 27 août 2014 11 h 15

    Contre les féminicides

    Cette situaion tragique nous rappelle les cas de meurtres d'une cinquantaine de femmes en CB, il y a quelques années. La GRC avaient dû alors s'excuser pour ne pas avoir mené une enquête approfondie. Cette tragédie rappelle aussi les meurtres de centaines de femmes non résolus à Ciudad Juares au Mexique, où des centaines de femmes ont été tué pendant une dizaine d'années. je ne sais même pas si les coupables ont été coincés. Cette situation rappelle plus généralment que les viols, tortures et meurtres de femmes sont encore monnaie courante en Inde; les femmes sont encore excisées en Afrique et même chez nous au Canada.

    Oui, il faut une enquête nationale sur les meurtres des femmes autochtones au Canada, mais il faut aussi que notre gouvernement s'engage à lutter contre les féminicides partout dans le monde.

    • Jocelyn Bonnier - Inscrit 27 août 2014 12 h 38

      Pourquoi s'arrêter juste aux femmes?

  • Danica Dragon Jacimovic - Abonnée 27 août 2014 13 h 59

    merci pour votre texte

    Effectivement, de façon générale, il est imcompréhensible qu'un pays comme le Canada laisse ses premières nations dans des conditions de vie si épouventables.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 27 août 2014 17 h 08

      À M. Bonier. Mais est-ce que c'est contagieux cette ignorance, bien involontaire je suppose, de la condition des femmes autochtones au Canada? Les hommes, eux, sont plutôt victmes de leur condition, de leur passé, de tout ça qui les mine et les amènent justement à cette violence envers leurs femmes, et probablement aussi leurs enfants. Et c'est sans compter, ce que d'autres que moi ont mentionné, la violence des hommes blanc à leur gard, aussi, des Canadians pure laine et même des garçons qui s'en prennent aux prostituées: vous ne vous souvenez pas de cet homme qui dans sa pseudo ferme quelque part en Colombie Britanique avait tué plus d'une cinquantaine de femmes (des prostituées, c'est tellement facile, en plus de les torturer, alors que les policiers pour ainsi dire dormaient pratiquement au gaz? Cela a même donné lieu à un long documentaire, quelques années plus tard, il n'y a pas si longtemps, qui a passé et repassé sur les ondes de la télé, en anglais et en français.

      Si on en parle c'est que c'est une réalité difficilement qualitfiable qui n'arrivent qu'aux femmes ici, mais aussi ailleurs. Relire nos commentaires est très intéressants mais des fois lire attentivement ceux des autres avant nous... est très éclairant.