Le mode de vie IKEA

Ikea nous renvoie l’image d’une humanité occupée à cultiver l’espace de la vie privée.
Photo: Justin Sullivan Agence France-Presse Ikea nous renvoie l’image d’une humanité occupée à cultiver l’espace de la vie privée.

L'entreprise Ikea a soufflé en 2013 ses 70 bougies. « Combien de doigts se sont blessés en montant les quarante-cinq millions d’étagères Billy ? », demandait une journaliste du Monde pour illustrer l’apport de la compagnie suédoise à la mondialisation du mode de vie occidental. Et si le succès de la multinationale du meuble ne témoignait pas uniquement de la généralisation d’une norme esthétique ou de consommation, mais aussi de l’hégémonie d’un certain rapport au monde et aux autres ?

Ikea nous renvoie l’image d’une humanité occupée à cultiver l’espace de la vie privée, d’individus qui, à l’abri du temps historique, se consacrent à l’embellissement de leur foyer. La popularité de ces décors préfabriqués évoque du coup la puissance de la classe moyenne comme figure du capitalisme avancé. Plus qu’une simple catégorie de revenu, elle constitue un phénomène social, politique et culturel qui nous transporte au coeur de l’imaginaire des sociétés capitalistes.

L’essor de cette classe, qui s’inscrit dans l’histoire du capitalisme, résulte d’un compromis durement négocié portant sur le salaire et les conditions de travail. Elle est le produit de l’apaisement des conflits qui opposaient la classe ouvrière aux capitalistes. Mais elle correspond aussi à la volonté érigée en système de faire disparaître les classes sociales, en soi et pour soi. Les cols blancs sont le fruit de la bureaucratisation de l’État et des corporations, tandis que leur identité a été façonnée par la culture d’entreprise et la publicité. En 1951, le sociologue américain C. W. Mills disait d’ailleurs de ces nouveaux petits bourgeois qu’ils formaient l’« avant-garde involontaire de la société moderne ».

En ce sens, la classe moyenne est aussi un idéal vers lequel tendent les sociétés capitalistes : celle d’une société sans division. […] Tout le monde n’y est peut-être pas parfaitement égal, mais chacun jouit d’une chance égale de « rechercher le bonheur ». C’est d’ailleurs sur la foi de cette image que Francis Fukuyama conclura 30 ans plus tard à la fin de l’histoire.

L’imaginaire des travailleurs s’est bâti sur la conviction que cette théorie correspondait à la réalité. L’homogénéisation des modes de vie a renforcé l’impression de vivre dans une société sans classes. […] Dans ces circonstances, le politique a pu être mis entre parenthèses à mesure que la futilité s’installait au coeur des relations sociales. La vie privée et la maison sont alors devenues des composantes centrales de l’identité pour les salariés en quête de reconnaissance. […]

 

L’ère de l’excellence

Le déclin guette maintenant les salariés. Depuis 40 ans, la plupart d’entre eux doivent composer avec le gel de leur salaire et une augmentation du coût de la vie — deux facteurs qui n’ont pas manqué de faire croître leur niveau d’endettement. La flexibilisation et la précarisation du travail en sont en partie responsables, de même que l’effritement du filet social qu’auparavant assumait l’État en vertu d’un compromis social désormais attaqué de toutes parts. […]

Comme d’autres, la juriste américaine Elizabeth Warren croit « que les difficultés que doit affronter la classe moyenne ne représentent pas seulement une menace pour elle, mais qu’elles menacent l’étoffe même de notre pays ». Warren, devenue en 2012 sénatrice démocrate, exprime la crainte d’une certaine élite […] face aux conséquences de la disparition de la classe moyenne. Aux yeux de cette élite, seule une « réforme » du capitalisme pourrait assurer la stabilité politique des pays en crise. […]

À l’intérieur de ce nouveau cadre interprétatif, le milieu ne peut plus servir de référence. À l’ère de l’« excellence », il faut se tourner vers « les meilleurs » et chercher à les dépasser. Les signes que l’idéal de la classe moyenne perd du galon au profit des « riches » se multiplient alors que s’impose à nous une logique de compétition permanente. Juliet Schor a par exemple montré que les Américains, plutôt que de se comparer à leur entourage, avaient tendance à vouloir adopter le style de vie des gens les plus nantis. Désormais, avance la sociologue américaine, « le luxe, plutôt que le simple confort, constitue une ambition fort répandue ».

De plus, à cette nouvelle norme de consommation correspond une stratégie plus générale de reproduction du statut social en vertu de laquelle les individus vont chercher, entre autres par l’intermédiaire d’« investissements éducatifs », à échapper à un déclassement qui semble de plus en plus inévitable. En témoigne le sociologue français Christian Laval lorsqu’il souligne que certains parents français seraient prêts à changer de quartier pour que leurs enfants soient placés dans les écoles reconnues comme les plus « performantes », ou au contraire pour qu’ils ne fréquentent pas des milieux défavorisés.

L’adhésion à ce nouvel idéal ne se fera cependant pas sans heurt. C’est au prix d’une angoisse profonde que les salariés partent à sa conquête. Aujourd’hui, l’expérience du salariat est parsemée d’embûches qui, comme l’a démontré le sociologue américain Richard Sennett, sont vécues comme autant d’échecs personnels résultant d’une faiblesse de caractère. L’idéal culturel du « nouveau capitalisme » est à l’origine d’une profonde insécurité plutôt que de représenter le fondement d’une identité stable.

 

Rêve terni

 

Aristote affirmait que, puisqu’une vie vertueuse doit s’éloigner des extrêmes et tendre vers la moyenne, « la meilleure communauté politique est celle qui est composée par des gens moyens ». Le capitalisme a prétendu faire des sociétés modernes des sociétés sans classes non pas pour créer une cité idéale, mais au contraire pour arracher le politique de là où il s’était installé, soit au coeur des rapports salariaux. Aujourd’hui, le rêve qui a bercé la classe moyenne est un rêve terni, financé à crédit de surcroît, et qui apparaît de plus en plus déconnecté de la réalité du salariat à l’ère de la flexibilité. Mais il ne s’agit pas pour autant d’une figure du passé. Dans une entrevue accordée au journal Le Monde, la directrice générale d’Ipsos France expliquait le succès d’Ikea par le besoin des classes moyennes, en ces temps de crise, de se réfugier dans l’espace privé. Une fois de plus, l’individu moyen se détourne de la collectivité pour mieux se recentrer sur soi. De sa capacité à sortir d’elle-même pour imaginer une autre société dépend peut-être l’avenir de la classe salariée.

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